‹ Mme de SévignéChapitre 93 sur 123 · I- HISTOIRE DU XVIIe SIÈCLE DANS LES (( LETTRES » 2j · texte numérisé non relu

I- HISTOIRE DU XVIIe SIÈCLE DANS LES (( LETTRES » 2j

doubla ses pleurs : sou petit cœur ue pouvait contenir tant de joie. Le Roi conta cette petite scène, et tout le monde y prit plaisir. Pour M. le prince de Conti il était transporté; il ne savait ni ce qu'il disait, ni ce qifil faisait ; il passait par-dessus tous les gens qu'il trouvait en son chemin, pour aller voir Mllc de Blois. Mme Colbert1 ne voulait pas qu'il la vit que le soir; il força les portes, et se jeta à ses pieds, et lui baisa la main ; elle, sans autre façon, l'embrassa, et la revoilà à pleurer. Cette bonne petite princesse est si tendre et si jolie, que l'on voudrait la manger. Le comte de Gramortt fit ses compliments, comme les autres, au prince de Conti : « Monsieur, je me réjouis de votre mariage; croyez-moi, ménagez le beau-père, ne le chicanez point, ne prenez point garde à peu de chose avec lui; vivez bien dans cette famille, et je vous réponds que vous vous trouverez fort bien de cette alliance. » Le Roi se réjouit de tout cela, et marie sa fille, en faisant des compliments, comme un autre, à M. le Prince, à M. le Duc et à Mm0 la Duchesse, à laquelle il demande son amitié pour Mllc de Blois, disant qu'elle serait trop heureuse d'être souvent auprès d'elle, et de suivre un si bon exemple. Il s'amuse à donner des transes au prince de Conti : il lui fait dire que les articles ne sont pas sans difficulté, qu'il faut remettre l'affaire à l'hiver qui vient: là-dessus le prince amoureux tombe comme évanoui; la princesse l'assure qu'elle n'en aura jamais d'autre. Cette fin s'écarte un peu dans le Don Quichotte ; mais dans la vérité il n'y eut jamais un si joli roman.

[A JY'"C de Grignan] Paris, 29 décembre 1070.

Le mariage de M110 de Blois plaît aux yeux. Le Roi lui dit de mander à »a mère ce qu'il faisait pour elle. Tout le monde a été faire compliment à cette sainte

1 C'est elle qui élevait M'1, de IMois.

carmélite 1 : je crois que Mmc de Goulanges m'y mènera demain. M. le Prince et M. le Duc ont couru chez elle. On dit qu'elle a parfaitement bien accommodé son style à son voile noir, et assaisonné sa tendresse de mère avec celle d'épouse de Jésus-Christ. Le roi marie sa fille comme si elle était celle de la reine, qu'il marierait au roi d'Espagne ; il lui donne cinq cent mille écus d'or, comme on fait toujours avec ces couronnes; hormis que ceux-ci seront payés, et que les autres fort souvent ne font qu'honorer le contrat. Cette jolie noce se fera vers le la janvier.

[A Mmt de Grijjaan] Paris, o janvier 1680.

•le fus hier aux Grandes Carmélites avec Mademoiselle, qui eut la bonne pensée de mander à Mmo de Lesdiguières de me mener. Nous entrâmes dans ce saint lieu ; je fus ravie de l'esprit de la mère Agnès ; elle me parla de vous comme vous connaissant par sa sœur 2. Je vis Mmc Stuart belle et contente. Je vis Mllc d'Épernon, qui ne me trouva pas défigurée : il y avait plus de trente ans que nous ne nous étions pas vues. Elle me parut horriblement changée. La petite du Janet ne me quitta point; elle a le voile blanc depuis trois jours ; c'est un prodige de ferveur et de vocation. Je m'en vais écrire à sa mère. Mais quel ange m'apparut à la fin! car M. le prince de Conti la tenait au parloir. Ce fut à mes yeux tout les charmes que nous avons vus autrefois. Je ne la trouvai ni bouffie ni jaune; elle est moins maigre et plus contente. Elle a ses mêmes yeux et ses mêmes regards : l'austérité, la mauvaise nourriture et le peu de sommeil ne les lui ont ni creusés ni battus ; cet habit si étrange n'ôte rien à la bonne grâce ni au bon air. Pour la modestie, elle n'est pas plus grande

1 Mlle de La Yallière avait fait profession aux Carmélites de la rue Saint- Jacques en juin 167o.

2 La mère Aguès (Judith de Bellefonds) était la sœur de la marquise de Villars.

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que quand elle donnait au monde une princesse de Conti : mais c'est assez pour une carmélite. Elle me dit mille honnêtetés, et me parla de vous si bien, si à propos, tout ce qu'elle dit était si assorti à sa personne, que je ne crois pas qu'il y ait rien de mieux. M. de Conti l'aime et l'honore tendrement; elle est son directeur : ce prince est dévot, et le sera comme son père. En vérité, cet habit et cette retraite sont une grande dignité pour elle.

A Mmc de Grignan] Paris, 17 janvier 1(380.

MUa de Blois est donc Mmc la princesse de Conti ; elle fut fiancée lundi en grande cérémonie, hier mariée, à la face du soleil, dans la chapelle de Saint-Germain : un grand festin comme la veille; l' après-dîner une comédie, et le soir couchés, et leurs chemises données par le roi et par la reine. Si je vois quelqu'un avant que d'envoyer cette lettre, qui soit revenu de la cour, je vous ferai une addition. . .

... J'irai faire mon paquet chez Mmc de Vins, et vous manderai ce que j'aurai appris. Cependant je vous dirai une nouvelle, la plus grande et la plus extraordinaire que vous puissiez apprendre : c'est que M. le Prince fit faire hier sa barbe; il était rasé. Ce n'est point une illusion, ni une de ces choses qu'on dit en l'air, c'est une vérité; toute la cour en fut témoin ; et Mme de Langeron, prenant son temps qu'il avait les pattes croisées comme le lion, lui fit mettre un justaucorps avec des boutonnières de diamants ; un valet de chambre, abusant aussi de sa patience, le frisa, lui mit de la poudre, et le réduisit enfin à être l'homme de la cour de la meilleure mine, et une tète qui effaçait toutes les perruques : voilà le prodige de la noce. L'habit de M. le prince de Conti était inestimable : c'était une broderie de diamants fort gros, qui suivait les compartiments d'un velouté noir sur un fond de couleur de paille. On dit que la couleur de paille ne réus-

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sissait pas, et que Mmc de Langeron, qui est l'âme de toute la parure de l'hôtel de Condé, en a été malade. En effet, voilà de ces sortes de choses dont on ne doit point se consoler. M. le duc, Mmc la duchesse et Mlle de Bourbon avaient trois habits garnis de pierreries différentes pour les trois jours. Mais j'oubliais le meilleur, c'est que l'épée de M. le Prince était garnie de diamants :

Questa famosa spada, AU' eut valore ogni vittoria è certu l.

La doublure du manteau du prince de Conti était de satin noir, piqué de diamants comme de la moucheture. La princesse était romanesquement belle, et parée, et contente :

Qu'il est doux do trouver dans un amant qu'un aime Un époux que l'on doit aimer - !

Je n'en sais pas davantage ; je vous dirai ce que j'apprendrai ce soir. Je vous conseille de faire lire les gazettes ; elles sont très bien faites.

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