LE PROCÈS DE LA DR IX VIL LIERS
[A Mme de Grignan] Paris, 29 avril loTG.
jyjme cje Brinvilliers n'est pas si aise que moi ; elle est en prison, elle se défend assez bien ; elle de-
1 « Celte fameuse épée, à la valeur de laquelle toute victoire est assurée » (Le Tasse, Jérusalem délivrée, ch. n).
2 hellérophon, opéra de Th. Corneille, musique de Lulli.
3 Marie-Marguerite Dreux d'Aubray avait épousé, en 1651, le marquis de Brinvilliers. Elle ne larda point à nouer des relations avec Gaudin de Quinte-Croix, qui avait connu à la Bastille l'empoisonneur italien Exili et
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manda hier à jouer au piquet, parce qu'elle s'ennuyait. On a trouvé sa confession. Elle nous apprend qu'elle avait empoisonné son père, ses frères, un de ses enfants, et elle-même ; mais ce n'était que pour essayer d'un contrepoison : Médée n'en avait pas tant fait. Elle a reconnu que cette confession est de son écriture : c*cst une grande sottise; mais qu'elle avait la fièvre chaude quand elle l'avait écrite; que c'était une frénésie, une extravagance, qui ne pouvait pas être lue sérieusement.
[A Mme de Grignan] Paris, 1er mai 1670.
... On ne parle ici que des discours et des faits et gestes de la Brinvilliers. A-t-on jamais vu craindre d'oublier dans sa confession d'avoir tué son père ? Les peccadilles qu'elle craint d'oublier sont admirables. Elle aimait ce Sainte-Croix; elle voulait l'épouser, et empoisonnait fort souvent son mari à cette intention. Sainte-Croix, qui ne voulait point d'une femme aussi méchante que lui, donnait du contrepoison à ce pauvre mari ; de sorte qu'ayant été ballotté cinq ou sLx Ibis de cette sorte, tantôt empoisonné, tantôt désempoisonné, il est demeuré en vie, et s'offre présentement de venir solliciter pour sa chère moitié : on ne finirait point sur toutes ces folies...
[A Mmt de Grignan] Paris, :ï juillet 1 1 » T G .
L'affaire de la JU'invilliers va toujours son train; elle empoisonnait de certaines tourtes de pigeonneaux, dont plusieurs mouraient qu'elle n'avait pas dessein de
avait appris de lui le maniement des poisons. Guidée par Sainte-Croix, la marquise lit de nombreuses victimes, nolamment son père, ses frères et sa sœur. Après la mort de son ami, certains papiers qui furent découverts révélèrent tous ses crimes. Elle s'enfuit a Liège; mais on parvint a s'emparer de sa personne et l'on instruisit son procès. — Sur cette affaire et sur cclie de La Voisin, consulter l'excellent livre de M. l'unck Brenlano : le des Poisons.
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tuer; ce n'était pas qu'elle eût des raisons pour s'en défaire : c'étaient de simples expériences pour s'assurer de l'effet de ses poisons. Le chevalier du Guet, qui avait été de ces jolis repas, s'en meurt depuis deux ou trois ans. Elle demandait l'autre jour s'il était mort: on lui dit que non. Elle dit en se tournant : « 11 a la vie bien dure. » M. de La Rochefoucauld jure que cela est vrai.
[A Mmt do Grignan] Paris, 10 juillet 1670.
On a confronté Penautier 1 à la Brinvilliers. Cette entrevue fut fort triste : ils s'étaient vus autrefois plus agréablement. Elle a tant promis que si elle mourait elle en ferait bien mourir d'autres, qu'on ne doute point qu'elle n'en dise assez pour entraîner celui-ci, ou du moins pour lui faire donner la question, qui est une chose terrible. Cet homme a un nombre infini d'amis d'importance, qu'il a obligés dans les deux emplois qu'il avait. Ils n'oublient rien pour le servir : on ne doute point que l'argent ne se jette partout; mais s'il est convaincu, rien ne peut le sauver.
[A J/"'c de Grignan'] Paris, 17 juillet 1070.
Enfin c'en est fait, la Brinvilliers est en l'air2 : son pauvre petit corps a été jeté, après l'exécution, dans un fort grand feu, et ses cendres auvent; de sorte que nous la respirerons, et que par la communication des petits esprits, il nous prendra quelque humeur empoisonnante, dont nous serons tout étonnés. Elle fut jugée dès hier : ce matin on lui a lu son arrêt, qui était de faire amende honorable à Notre-Dame, et d'avoir la tête coupée, son corps brûlé, les cendres au
1 Penautier, trésorier général des états du Languedoc et receveur général du clergé de France, fut impliqué dans cette affaire.
- Elle avait été condamnée à avoir la tète tranchée : on devait ensuite brûler son corps et en jeter les cendres au vent
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vent. On l'a présentée à la question ; elle a dit qu'il n'en était pas besoin, et qu'elle dirait tout. En effet, jusqu'à cinq heures du soir elle a conté sa vie, encore plus épouvantable qu'on ne le pensait. Elle a empoisonné dix fois de suite son père : elle ne pouvait en venir à bout; ses frères et plusieurs autres; et toujours l'amour et les confidences mêlés partout. Elle n'a rien dit contre Penautier. On n'a pas laissé, après cette confession, de lui donner dès le matin la question ordinaire et extraordinaire. Elle n'en a pas dit davantage. Elle a demandé à parler à M. le procureur général ; elle a été avec lui ; on ne sait point encore le sujet de cette conversation. A six heures on l'a menée nue en chemise, la corde au cou, à Notre-Dame, faire l'amende honorable ; et puis on l'a remise dans le même tombereau, où je l'ai vue, jetée à reculons sur de la paille, avec une cornette basse et sa chemise, un docteur auprès d'elle, le bourreau de l'autre côte : en vérité, cela m'a fait frémir. Ceux qui ont vu l'exécution disent qu'elle est montée sur l'échafaud avec bien du courage. Pour moi, j'étais sur le pontNotre-Dame1, avec la bonne d'Escars. Jamais il ne s'est vu tant de monde ; jamais Paris n'a été si ému ni si attentif. Et qu'on demande ce que bien des gens ont vu; ils n'ont vu, comme moi, qu'une cornette; mais enfin ce jour était consacré à cette tragédie. J'en saurai demain davantage, et cela vous reviendra.
[A M** de Grignan] Paris, 21 juillet lliTO.
Encore un petit mot de la Brinvilliers; elle est morte comme elle a vécu, c'est-à-dire résolument. Elle entra dans le lieu où l'on devait lui donner la question ; et. voyant trois seaux d'eau, elle dit: « C'est assurément « pour me noyer; car de la taille dont je suis, on ne
1 II y a\ait alors sur ce pont un certain nombre de maisons dont on louait les fenêtres, les jours où l'on exécutait de grands coupables.
« prétend pas que je boive tout cela. » Elle écouta son arrêt, dès le matin, sans frayeur et sans faiblesse ; et sur la fin, elle fit recommencer, disant que ce tombereau l'avait frappée d'abord et qu'elle en avait perdu l'attention pour le reste. Elle (fit à son confesseur, par le chemin, de faire mettre le bourreau devant elle, « afin, dit-elle, de ne point voir ce coquin de Desgrais *, qui m'a prise ». Desgrais était à cheval devant le tombereau. Son confesseur la reprit de ce sentiment; elle dit : « Ah, mon Dieu! je vous en demande pardon; qu'on me laisse donc cette étrange vue. » Elle monta seule et nupieds sur l'échelle et sur l'échafaud, et fut un quart d'heure mirodêe, rasée, dressée et redressée par le bourreau : ce fut un grand murmure et une grande cruauté. Le lendemain, on cherchait ses os, parce que le peuple croyait qu'elle était sainte. Elle avait, disaitelle, deux confesseurs : l'un soutenait qu'il fallait tout avouer, et l'autre non. Elle riait de cette diversité, disant : « Je puis faire en conscience ce qu'il me plaira. » Il lui a plu de ne rien dire du tout. Penautier sortira un peu plus blanc que de la neige2. Le public n'est point content : on dit que tout cela est trouble. Admirez le malheur : cette créature a refusé d'apprendre ce qu'on voulait, et a dit ce qu'on ne demandait pas. Par exemple, elle a dit que M. Fouquet avait envoyé Glaser3, leur apothicaire empoisonneur, en Italie, pour avoir d'une gerbe qui fait du poison : elle a entendu dire cette belle chose à Sainte-Croix. Voyez quel excès d'accablement, et quel prétexte pour achever ce pauvre infortuné ! Tout cela est bien suspect. On ajoute encore bien des choses ; mais en voilà assez pour aujourd'hui.
1 C'était un exempt de police : déguisé en abbé, il s'était introduit près de La Brmvilliers à Liège, l'avait fait sortir du couvent où elle était réfugiée et l'avait arrêtée.
- Il fut, en effet, acquitté et rentra dans tous ses emplois.
3 Apothicaire allemand, associé d'Exili.
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l'affaire des poisons1
[A M™ de Grignan] Paris, 24 janvier 1080.
Ma grosse lettre est partie ; mais quand il y a de grandes nouvelles, il faut les écrire, quoique vous puissiez les savoir par d'autres. Je vous dirai donc que Mrae la comtesse de Soissons est partie cette nuit pour Liège, ou pour quelque autre endroit qui ne soit pas la France. La Voisin l'a extrêmement marquée, et je pense que Sa Majesté lui a donné charitablement le temps de se retirer. M. de Luxembourg s'est mis volontairement à la Bastille, et se croit assez innocent pour prendre ce ton. On parle de Mmc de Tingry, de plusieurs autres encore ; mais c'est un chaos, et je vous mande ce qui est positif; à vendredi le reste.
On a trompette Mme la comtesse à trois briefs jours, c'est-à-dire qu'on va lui faire son procès pa^contumace. Le roi a dit à Mme de Carignan : « Madame, j'ai bien a voulu que Mme la comtesse se soit sauvée ; peut-être « en rendrai-je compte un jour à Dieu et à mes « peuples ! » Et pour son appartement, que Mm0 de Carignan demandait, il répondit qu'il y avait pourvu.
[A .Vmc de Grignan] Paris, 20 janvier L6S0.
11 y a deux jours que l'on est assez comme le jour de Mademoiselle et de M. de Lauzun : on est dans une agitation, on envoie aux nouvelles, on va dans les maisons pour en apprendre, on est curieux; et voici ce qui a paru, on attendant le reste.
1 Catherine Dcsliayes. veuve Monvoisiu, d'abord sage -femme, puis devineresse, fut convaincue d'avoir l'ail a Pans, avec quelques complices, le commère- des u poudres de successions » ou poisons. Un certain nombre de grands personnages furent compromis dans celte affaire.
- Olympe Mancini, nièce du cardinal Mazarin
M. de Luxembourg était mercredi à Saint-Germain, sans que le Roi lui fit moins bonne mine qu'à l'ordinaire. On l'avertit qu'il y avait contre lui un décret de prise de corps : il voulut parler au Roi ; vous pouvez penser ce qu'on dit. Sa Majesté lui dit que s'il était innocent, il n'avait qu'à s'aller mettre en prison, et qu'il avait donné de si bons juges pour examiner ces sortes d'affaires, qu'il leur en laissait toute la conduite. M. de Luxembourg pria qu'on ne l'y menât point, et en effet il monta aussitôt en carrosse, et s'en vint chez le Père de la Chaise. Mme de Lavardin et de Mouci, qui venaient ici, le rencontrèrent clans la rue Saint-Honoré, assez triste dans son carrosse. Après avoir été une heure aux Jésuites, il fut à la Rastille et remit à Bezemaux l'ordre qu'il avait apporté de Saint-Germain. Il entra d'abord dans une assez belle chambre. Mme de Meckelbourg1 vint l'y voir et pensa fondre en larmes ; elle s'en alla, et une heure après qu'elle fut sortie, il arriva un ordre de le mettre dans une des horribles chambres gfillées qui sont dans les tours, où l'on voit à peine le ciel, et défense de voir qui que ce fût. Voilà, ma fille, un grand sujet de réflexion : songez à la fortune brillante d'un tel homme, à l'honneur qu'il avait eu de commander les armées du roi, et représentezvous ce que ce fut pour lui d'entendre fermer ces gros verroux; et s'il a dormi par excès d'abattement pensez au réveil. Personne ne croit qu'il y ait du poison à son affaire. Je vous assure que voilà une sorte de malheur qui en efface bien d'autres.
Mme de ïingry est ajournée pour répondre devant les juges. Pour Mmo la comtesse de Soissons, elle n'a pu envisager la prison : on a bien voulu lui donner le temps de s'enfuir, si elle est coupable. Elle jouait à la bassette mercredi : M. de Bouillon entra ; il la pria de passer dans son cabinet et lui dit qu'il fallait sortir de France ou aller à la Bastille : elle ne balança point :
» Mme de Meckelbourg était la sœur du maréchal de Luxembourg.