‹ Mme de SévignéChapitre 98 sur 123 · MÉSAVENTURES ARRIVEES A DES COURTISANS · texte numérisé non relu

MÉSAVENTURES ARRIVEES A DES COURTISANS

[A M. de Pomponne] Paris, 1er décembre 1604.

Il faut que je vous conte une petite historiette, qui est très vraie et qui vous divertira. Le roi se mêle depuis peu de faire des vers : MM. de Saint-Aignan et Dangeau lui apprennent comment il faut s'y prendre. Il fit l'autre jour un petit madrigal que lui-même ne trouva pas trop joli. Un matin il dit au maréchal de Gramont : « Monsieur le maréchal, lisez, je vous prie, ce petit madrigal, et voyez si vous en avez jamais vu un si impertinent : parce qu'on sait que depuis peu j'aime les vers, on m'en apporte de toutes les façons. » Le maréchal, après avoir lu, dit au roi : « Sire, Votre Majesté juge divinement bien de toutes choses : il est vrai que voilà le plus sot et le plus ridicule madrigal que j'aie jamais lu. » Le roi se mit à rire et lui dit : « N'est-ii pas vrai que celui qui l'a fait est bien fat ? — Sire, il n'y a pas moyen de lui donner un autre nom. — Oh bien ! dit le roi, je suis ravi que vous m'en ayez parlé si bonnement; c'est moi qui l'ai fait. —Ah ! Sire, quelle trahison ! que Votre Majesté me le rende: je l'ai lu brusquement. — Non, monsieur le maréchal : les premiers sentiments sont toujours les plus naturels. » Le roi a fort ri de cette folie, et tout le monde trouve que voilà la plus cruelle petite chose que l'on puisse faire à un vieux courtisan. Pour moi qui aime toujours à faire des réflexions, je voudrais que le roi en fit làdessus, et qu'il jugeât par là combien il est loin de connaître jamais la vérité.

.1 Mmt de Grignûri] Paris, o février l<i7i.

L'archevêque de Reims1 revenait hier fort vite de Saint-Germain; c'était comme un tourbillon : il croit.

: .M. Le Tuilier, frère de Louvois.

bien être grand seigneur, mais ses gens le croient encore plus que lui. Ils passaient au travers de Nanterre, ira. tra, ira; ils rencontrent un homme à cheval : Gare ! Gare ! Ce pauvre homme veut se ranger, son cheval ne veut pas; et enfin le carrosse et les six chevaux renversent cul par-dessus tête le pauvre homme et le cheval, et passent par-dessus, et si bien par dessus que le carrosse en fut versé et renversé. En même temps l'homme et le cheval, au lieu de s'amuser à être roués et estropiés, se relèvent miraculeusement, remontent l'un sur l'autre, et s'enfuient et courent encore, pendant que les laquais de l'archevêque et le cocher, et l'archevêque même, se mettent à crier : « Arrête, arrête ce coquin! qu'on lui donne cent coups ! » L'archevêque en racontant ceci disait : « Si j'avais tenu ce maraud-là, je lui aurais rompu les bras et coupé les oreilles. »

[A J/mo de Grignan] Paris, 4 février 1G89.

... Vous ne serez pas fâchée aussi d'apprendre ce que c'est que d'avoir une belle compagnie, ou d'en avoir une mauvaise. M. de Louvois dit l'autre jour tout haut à M. de Nogaret : « Monsieur, votre compagnie est en fort mauvais état. — Monsieur, dit-il, je ne le savais pas. — Il faut le savoir, dit M. de Louvois; l'avez-vous vue? — Non, monsieur, dit Nogaret. — Il faudrait l'avoir vue, monsieur. — Monsieur, j'y donnerai ordre. — Il faudrait l'avoir donné. 11 faut prendre un parti, monsieur : ou se déclarer courtisan, ou s'acquitter de son devoir quand on est officier. » Il me parait que tout cela perce à jour Mm0 de Calvisson1 : elle voit ce que c'est de négliger son service.

1 Celait la mère du marquis de Nogaret.

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