RÉSUMÉ GÉNÉRAL
Sans prévoir que les lettres de Mme de Sévignê iraient toutes à l'adresse de lapostérité, : Mme de Grignan et les amis de sa mère appréciaient à sa rare valeur le charme de cette correspondance. Mme de Coulanges écrivait en 1673 que Mme de Thianges lui fit demander par un laquais deux lettres de Mme de Sévigné, la lettre de la Prairie et celle qu'on appelait la lettre du Cheval. Cette dernière a été malheureusement perdue. — Et, fîère de raconter cet incident à la marquise, Mme de Coulanges ajoutait: « Vos lettres font tout le bruit qu'elles méritent, comme vous voyez. Il est certain
qu'elles sont délicieuses, et vous êtes comme vos lettres. »
Les Guitaut gardaient précieusement celles qui leur étaient adressées- Ils les ont conservées de génération en génération. Aujourd'hui encore, dans le salon du château d'Époisse, le comte actuel de Guitaut montre, avec la fierté que devait avoir son ancêtre, ces pages jaunies qu'il est presque permis de toucher. L'écriture grande et négligée court à toute bride. On sent qu'elle ne bronche jamais. Il y a cependant quelques ratures, qui ne sont pas de Mme de Sévigné. Une arrière-grand'mère de M. de Guitaut, effarouchée de certaines plaisanteries un peu vives de la marquise, n'a pas craint de faire disparaître sous un brouillamini épouvantable des phrases entières. Si jamais les lettrés rencontrent cette grand'mèrc dans l'autre monde, elle passera une mauvaise éternité.
Bussy-Rabutin copiait sur un registre à part les lettres de Mme de Sévigné avec autant de soin que ses propres réponses. Tous enfin se faisaient honneur de cette correspondance qui
devait les faire vivre à jamais. Ce fut du côté des Bussy-Rabutin que partit la première indiscrétion jetant les causeries de Mme de Sévigné en plein public. La fille de Bussy, Mme de Coligny, intercala, en faisant paraître les mémoires et les lettres de son père, celles qu'il avait reçues de sa cousine. Le ravissement fut universel. Le second fils de Bussy, celui qui devait être évêque de Luçon et se piquait de littérature, mis en goût par la publication de sa sœur, demanda à Pauline de Grignan, marquise de Simiane, de nouveaux « Sevigniana. » Mme de Simiane s'empressa de répondre à ce désir, en lui envoyant tout un paquet de lettres adressées par sa grand' mère à Mme de Grignan: « J'espère, lui écrivait-elle, que cette lecture vous donnera du plaisir: en ce cas, je plaindrai si peu les veilles que j'y ai employées que je continuerai à vous en chercher d'autres. Mais si j'étais assez heureuse pour y pouvoir, joindre les réponses de ma mère, n'en seriez-vous pas bien content, mon cher cousin, et croyez-vous après qu'il y eût rien à désirer? »
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Mais autant Mme de Simiane avait été heureuse d'être agréable à son cousin en lui communiquant ces précieuses lettres, autant elle était hostile à toute idée de publication. Quel fut l'indiscret bien inspiré qui donna, en 1725, le premier recueil, la plaquette introuvable de trente et une lettres ou fragments, sans avertissement ni préface, ce texte dont on ne connaît que trois exemplaires? Le marquis de Queux de Saint-Hilaire, qui, en 1880, a eu la bonne pensée de songer à la joie des amoureux de Mme de Sévigné en réimprimant cet opuscule, avoue lui-même, avec la bonne grâce d'un érudit à bout de recherches, qu'on ne peut donner sur ce point aucune explication satisfaisante. Mais ce fut certainement à l'insu ou contre les volontés formelles de Mme de Simiane que parut ce premier texte intitulé : Lettres choisies de madame la marquise de Sévigné à madame de Grignan, sa fille, et, en sous-titre : qui contiennent beaucoup de particularités sur l'histoire de Louis XIV.
L'année suivante, en 1726, parut, en deux volumes in-12, l'édition appelée à tort l'édition
originale. Elle faillit devenir rarissime dès les premiers jours. Voici, en effet, le procès-verbal de saisie retrouvé, il y a huit ans, aux archives nationales :
« L'an 1726, le mercredi 13* jour de février, neuf heures du matin, nous Jean-Jacques Camuset, en exécution de l'ordre à nous donné par M. Hérault, lieutenant général de police, nous sommes transporté en la maison de Noël Pissot, marchand libraire, quai des Augustins, lequel ayant trouvé dans sa boutique, nous lui avons enseigné le sujet de notre transport et que c'est à l'effet de faire saisir tous les exemplaires du livre qui a pour titre : Lettres de Marie Rabutin-C hantai, marquise de Sévigné, à madame la comtesse de Grignan, sa fille., imprimé sans privilège, ni permission ni nom d'auteur, ni d'imprimeur. Dans l'instant, ledit sieur Pissot nous a représenté trois exemplaires dudit livre, brochés et couverts de papier marbré, qui sont les seuls qu'il nous a dit avoir. Et, en effet, ayant fait perquisition en sa présence dans les lieux qu'il occupe et dans sa boutique, ne s'en est trouvé d'autres exem-
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plaires. Et nous, commissaire, ayant interpellé ledit sieur Pissot de nous déclarer pourquoi il vend des livres imprimés sans privilège, ni permission, nom d'auteur, ni d'imprimeur, il nous a dit qu'il les vend en vertu d'une permission qu'il a de M^rle garde des sceaux, laquelle lui a été donnée de sa part par M. l'abbé Brissart. Et, en effet, il nous a été représenté une lettre dudit sieur abbé Brissart, datée à Paris du 25 janvier dernier, contenant que monseigneur le garde de sceaux lui ordonne de mander à lui, sieur Pissot, qu'il peut vendre en toute sûreté les Lettres de madame la marquise de Sévigné, laquelle lettre lui avons laissée, et, en conséquence, lesdits trois exemplaires lui ont été laissés en garde, jusqu'à ce qu'il en ait été autrement ordonné, et lesquels exemplaires il nous a dit lui avoir été apportés par un homme dont il ne sait pas le nom, lequel, au fur et à mesure que la vente s'en fait, lui en apporte d'autres.
« De quoi nous avons dressé le procèsverbal. »
Mme de Simianc n'eut plus de repos. Les
lettres qu'on avait déjà ne suffisaient pas à la curiosité générale. On en voulait d'autres, on les voulait toutes. Un jour, impatientée, irritée de ces demandes incessantes, Mme de Simiane déclara qu'elle ne donnerait plus rien et que dans sa famille on voulait avoir de l'esprit impunément.
Mais cette réponse n'empêchait ni les éditions furtives, ni les éditions fautives de se multiplier. Ne valait-il pas mieux, disait un ami de Mme de Simiane, le chevalier Perrin, couper court à ce commerce, désavouer ce qui avait été fait et publier les lettres authentiques de la marquise ?
Après bien des hésitations , Mrae de Simiane se laissa convaincre. Le chevalier Perrin eut pleins pouvoirs. Sa vanité se joua dans ces liasses comme un poisson dans l'eau. Mais il prétendait qu'on lui en sût gré. Dans la préface de ces lettres devenues siennes, il étale avec complaisance l'ordre et la marche de son travail.
<( Il a fallu, dit-il, débrouiller un tas prodigieux de lettres, les lire plusieurs fois (le pau-
vre homme !) et démêler enfin leurs véritables dates, à force de soins et de recherches. Celle sorte de travail était bien propre à décourager, si le charme qui s'y trouvait attaché n'avait été le plus fort. » Comme il était de ces lettrés de troisième ordre qui s'imaginent être les auteurs de ce qu'ils éditent, il porta, sans trembler, sa main pédante sur le slyle de Mme de Sévigné. Telle expression lui semblait-elle vulgaire, il la biffait avec désinvolture. Il avait des scrupules tout à fait puérils. Mme de Sévigné raconte, par exemple, à sa fille, le 8 avril 1G71, qu'elle a dû donner une nouvelle nourrice à la pelite Marie-Blanche, et elle ajoute mille détails sur cet acte d'autorité grand'maternelle. Pcrrin juge que ces détails sont déplacés et supprime tout le passage.
Le 16 octobre 1G73, elle parle d'un voyage en Bourgogne, d'une arrivée à Bourbilly, dans le vieux château de ses pères, où M. et Mme de Chantai avaient vécu :
« Je trouve, écrivait-elle, mes belle3 prairies, ma petite rivière, mes magnifiques bois et mon beau moulin, à la môme place où je les
avais laissés. » Et, pour peindre l'abondance des récoltes rentrées : « Tout crève ici de blé, » dit la marquise. Perrin, après avoir rasé le moulin dans les premières éditions, — le mot moulin lui paraissant roturier — laissa également au fond des greniers de Bourbilly ces blés débordants. C'étaient de ces détails qu'il appelait domestiques et peu intéressants. Et puis, ce mot crever ! le chevalier trouvait sans doute que ce n'était pas un mot de marquise. Quelquefois il ne supprimait pas, mais il modifiait. Quand Mme de Sévigné était à Vichy, le spectacle des danses du pays, de cette célèbre bourrée, déjà citée, lui plaisait au point que sous ses fenêtres elle donnait , disait-elle ' « tous les soirs un violon avec un tambour de basque qui lui coûtait quatre sous. » Perrin escamote les quatre sous et substitue cette périphrase : « à très petits frais. » Quand une expression de tendresse lui semblait trop souvent répétée, comme ma chère bonne, il la remplaçait par ma fille, mon enfant. Il se permettait d'autres altérations plus graves. Il retranchait et falsifiait au besoin certains pas-
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sages qui pouvaient être accusateurs pour le caractère de Mme de Grignan. C'est sans doute un de ces scrupules qui poussa Mme de Simiane à détruire les lettres de sa mère.
Sans vouloir excuser les préjugés de fausse élégance de Perrin, qui eût volontiers imposé, sous prétexte de tenue et de correction, un air de raideur, à ces lettres d'allures si libres et si variées, il est juste de dire que ce qu'il faisait pour la correspondance de Mme de Sévigné, la Beaumelle le fit pour la correspondance de Mme de Maintenon. Les premiers éditeurs des sermons de Bossuet, dom Deforis et dom Coniac, ne se gênèrent pas pour glisser ou étaler leur prose dans les discours du grand évêque. Ce qui fait le tourment et l'honneur des éditeurs contemporains , le respect absolu des textes, était chose inconnue au xvur3 siècle.
Ainsi parurent de 1734 à 1754, sous le contrôle discrétionnaire du chevalier Perrin, des éditions qui ne se ressemblaient même pas entre elles. Il avait effacé dans les volumes de 1754 des passages qui avaient paru dans les
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volumes de 1734. De sorte que Perrin arrivait à ce résultat tout à fait original de donner une édition augmentée de lettres inédites et diminuée de lettres publiées.
En 1814, (je parcours à grands traits cette revue bibliographique dont les détails n'intéressent que les fureteurs), parut un nouveau recueil de lettres inédites de Mme de Sévigné : « Ce n'est point, lisait-on dans l'avertissement, écrit de ce style emphatique, de ce ronron si à la mode alors, ce n'est point ici une découverte apocryphe, spéculation frauduleuse sur la curiosité publique et le prestige d'un nom célèbre ; c'est un recueil de lettres conservées dans les archives du château d'Époisse par une famille recommandable, digne de posséder un si précieux héritage. » C'était la correspondance de Mme de Sévigné avec M. et MmedeGuitaut. Les manuscrits pouvaient être consultés chez Me Boulard, notaire.
En 1818, parut une édition aussi complète que possible, faite avec le plus grand soin par un lettré, qui apportait à la recherche des textes sa conscience et son goût, M. de Mon-
merqué. Cette édition satisfit tout le monde, sauf M. de Monmerqué. Il rêvait de faire mieux. Une de ces bonnes fortunes littéraires, comme en méritent les érudits, lui vint en aide. Un marquis de Grosbois possédait un manuscrit qui contenait la copie de deux cent soixante lettres de Mme de Sévigné à Mm6 de Grignan; la copie seulement. Presque rien n'était inédit. Mais ce manuscrit, — qu'on appela désormais le Grosbois, — semblait avoir été collationné sur les originaux euxmêmes. Armé de cette pièce et de beaucoup d'autres, toujours en quête de documents, M. de Monmerqué usa le reste de sa vie à préparer une édition nouvelle. Ce que Lusignan dit à Dieu dans Zaïre, M. de Monmerqué aurait pu le dire, avec une légère variante en parlant de Mrne de Sévigné : J'ai combattu cinquante ans pour sa gloire !
La mort vint sans qu'il pût voir paraître cette édition rêvée. Mais avant de mourir, il l'avait confiée — comme on confie un enfant, — à M. Adolphe Régnier. Alors commença cette longue et admirable suite des lettres de
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Mme de Sévigné, de sa famille et de ses amis, qui parut dans la série des Grands Écrivains de la France. L'édition était achevée; elle passait pour définitive, quand, en 1873, M. Charles Capmas, professeur à la Faculté de droit de Dijon, trouva, dans une boutique de cette ville, exposé, on pourrait presque dire expulsé en plein air, comme un objet de rebut, un manuscrit qui portait ce titre : Lettres de Mme la marquise de Sévigné,
Ces six volumes in-quarto, M. Capmas les acheta à vil prix. Il les emporta chez lui, les examina. Dès le premier coup d'œil, il eut une joie profonde, à plein cœur, une de ces joies à faire pâlir, la joie d'un homme de lettres en face d'un livre rarissime.
« Notre copie, écrivait-il en 1876, trois ans après son achat, n'était nullement la reproduction du Grosbois. Elle contenait un assez grand nombre de lettres, et un nombre bien plus considérable de fragments importants, qu'aucune impression n'avait encore fait connaître, et qui ne figuraient aucunement dans le manuscrit explorépar M. deMonmerqué. » Peuàpeu,
à force de confrontations, M. Capmas arriva à être persuadé que le Grosbois, le fameux Grosbois, n'était qu'une copie incomplète et inexacte de cette copie trouvée à Dijon, la meilleure cette fois, la plus complète, la plus authentique, la plus pure et la plus sûre. M. Capmas publia alors les deux volumes qui vinrent s'ajouter comme une annexe au monument de h collection des Grands Écrivains de la France. A l'inverse du procédé Perrin, M. Capmas porta le respect du texte jusqu'à prévenir le lecteur toutes les fois qu'il rétablissait une phrase altérée par une omission ou une faute évidente.
Nous voilà donc aujourd'hui en possession de tout ce qu'on peut avoir de plus complet. Joignez à ces seize volumes les Mémoires touchant la vie et les écrits de Mme de Sévigné par Walckenaer,l'hommelepluséruditetle moins écrivain qui fût jamais. Il faut le lire comme on lirait un catalogue de pièces justificatives. Mais il est d'un bon secours. Presque rien n'a échappé à ses patientes investigations. Avec un tel excédent de bagage, vous pouvez partir pour
la campagne et y rester six mois avec tranquillité. L'ennui, « la vilaine bête » que Mme de Sévigné savait si bien chasser, ne viendra pas rôder autour de votre demeure. Vous finirez même, en vous intéressant à ces personnages d'autrefois, par si bien vivre de leur vie, que vous éprouverez, en vous retrouvant au milieu des contemporains, un peu de cette surprise qu'on ressent à la sortie d'une matinée de théâtre, à se retrouver en plein jour. Et si quelque voiturée de voisins s'arrête devant votre porte, voisins d'invasion prêts à troubler une journée de retraite, vous comprendrez, — et vous exprimerez peut-être aussi vertement, — l'impatience de Mme de Sévigné contre les « chiennes de carrossées » qui venaient la surprendre aux Rochers.
Après ce très vif plaisir d'une connaissance complète avec la marquise, avec ses proches et ses amis, il est un autre plaisir plus grand encore, celui de reprendre cette correspondance n'importe où, comme on reprendrait une conversation intime. Ah ! la ravissante amie 1 Elle disait de Montaigne : « Ah! l'aimable
homme ! Qu'il est de bonne compagnie ! » Qu'elle est, elle aussi, de bonne compagnie f Son premier charme vient de son naturel.
Le monde ne manque pas de gens qui vous disent béatement qu'elle visait à la gloire. Émettre un tel avis, c'est être ignorant avec présomption, c'est n'avoir pas lu vingt lettres d'elle. Si elle eut parfois une petite recherche littéraire avec les Coulanges, c'était l'affaire d'une page ou deux : c'était une de ces coquetteries d'un instant comme en a toute femme d'esprit avec des amis qui lui plaisent. Mais quand elle écrivait à sa fille, et c'est dans ces lettres-là qu'on la connaît à fond, elle écrivait « à course de plume. » Elle aimait ces comparaisons qui rendaient bien la manière dont sa plume « allait vite, comme une étourdie, la bride sur le cou, à bride abattue. » Elle avait si peu de prétention littéraire qu'elle se sentait gênée quand elle écrivait à des gens qu'elle ne connaissait pas. C'était alors « une étrange pesanteur. » « Vous me proposez d'écrire à Mme de Solre : eh ! mon Dieu ! à quoi m'engagez-vous? Il faut prendre un style qui
est le cothurne pour moi. » Ses lettres d'affaires, elle les labourait aussi. Mais elle se délassait, elle se rafraîchissait la tète, elle se divertissait dans les lettres à sa fille. « Je vous donne avec plaisir, lui disait-elle, le dessus de tous les paniers, c'est-à-dire la fleur démon esprit, de ma tête, de mes yeux, de ma plume, de mon écritoire. » Quand elle était à Vichy, elle lui faisait une déclaration plus nette encore: « Si les médecins dont je me moque extrêmement me défendaient de vous écrire, je leur défendrais de manger et de respirer pour voir comme ils se trouveraient de ce régime. » Elle lui écrivait comme elle parlait, comme elle riait, comme elle pleurait. Voilà pourquoi elle est si vivante, si vraie, si originale. Voilà pourquoi on n'a jamais pu l'imiter. On n'imite que les écrivains dont on peut démonter le mécanisme de la phrase. Sa phrase à elle ne peut pas se démonter. C'est l'image môme de la vie. Son style ne relève d'aucune école : il n'a rien emprunté à personne, il est d'une spontanéité prodigieuse. C'est comme un flot de source qui jaillit impétueusement. Elle même disait un
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jour à sa fille, pour s'excuser d'une longue lettre : « C'est un torrent retenu que je ne puis arrêter. »
Dans ce siècle d'apparat et d'ordre pompeux, elle et la Fontaine sont les seuls qui ne s'astreignent à aucune étiquette. Ils représentent le côté libre, fantaisiste, bien français, sans hypocrisie et sans réticence, qui se montre tel qu'il est. Il y a douze ans, dans un article de la Revue des Deux-Mondes., M. Brunetière disait que Mme de Sévigné « n'a jamais su rougir d'exprimer librement sa pensée, parce qu'elle n'eut jamais de pensée dont elle eut à rougir. » Se rapprochant encore sur ce point de la Fontaine, elle aimait le mot propre, hardi, téméraire au besoin. Tous deux continuent en plein xvir3 siècle la tradition du franc naturel gaulois. Aussi peut-on s'étonner qu'un auteur délicat, que Doudan, qui n'avait rien cependant d'un critique à système et à œillères, n'ait songé ni à la Fontaine, ni à Mme de Sévigné quand il écrivit cette boutade : «J'ai découvert un Montaigne, que je lis avec un nouveau plaisir. Je tiens pour certain que le xviie siècle
a détruit la vraie langue française. Il en a fait une demoiselle toute d'une venue, serrée dans un corset, parlant toujours du même ton, tandis que la pauvre fille du xvie siècle était vive, simple, courant dans les prés, cueillant des fleurs, les jetant pour courir après les oiseaux. Tantôt riant, tantôt pleurant sur tous ses petits chagrins, elle disait tout ce qui lui passait par la tête, et toutes ses paroles étaient variées et colorées comme ses pensées. Son teint et ses traits n'étaient pas plus mobiles que la mobilité de son langage, suivant la diversité de ses impressions. »
« Diversité, c'est ma devise, » disait la Fontaine. Mme de Sévigné aurait pu le dire aussi et avec plus d'entrain encore que la Fontaine, qui fabriquait ses vers, selon ses termes énergiques, à force de temps. Elle, elle se laissait emporter par le mouvement même de sa pensée. Dans ce second plaisir de lecture à bâtons rompus où l'on s'amuse à feuilleter ses lettres comme on feuilleterait des croquis d'album, sans s'occuper des dates, en obéissant à son propre caprice, que de pages d'un rendu,
comme on dit aujourd'hui, à défier tous les impressionnistes et tous les sensationnistes !
« J'ai été à cette noce de Mlle de Louvois : que vous dirai-je? Magnificence, illustration, toute la France, habits rabattus et rebrochés d'or, pierreries, brasiers de feu et de fleurs, embarras de carrosses, cris dans la rue, flambeaux allumés, reculements et gens roués ; enfin le tourbillon, la dissipation, les demandes sans réponse, les compliments sans savoir ce que l'on dit, les civilités sans savoir à qui l'on parle, les pieds entortillés dans les queues : du milieu de tout cela, il sortit quelques questions de votre santé, où nem'étantpas pressée de répondre, ceux qui les faisaient sont demeurés dans l'ignorance et dans l'indifférence de ce qui en est : 0 vanité des vanités ! »
Autre croquis, autre tableau daté du fond des Rochers. Mme de Chaulnes, la gouvernante de Bretagne, accompagnée d'une petite cour d'amies, était venue surprendre Mme de Sévigné : elles allèrent se promener dans les bois.
a Voilà une pluie traîtresse, comme une fois à Livry, qui, sans se faire craindre, se
met d'abord à nous noyer, mais noyer à faire couler l'eau de partout nos habits. Les feuilles furent percées dans un moment, et nos habits percés dans un autre moment. Nous voilà toutes à courir; on crie, on tombe, on glisse; enfin on arrive, on fait grand feu ; on change de chemise, de jupe; je fournis à tout; on se fait essuyer ses souliers; on pâme de rire. Voilà comme fut traitée la gouvernante de Bretagne dans son propre gouvernement. Après cela, on fit une jolie collation, et puis cette pauvre femme s'en retourna, plus fâchée sans doute du rôle ennuyeux qu'elle allait reprendre, que de l'affront qu'elle avait reçu ici. »
Mme de Sévigné a non seulement le don de voir et de dire juste, mais elle a encore le don plus rare, le vrai don des grands écrivains, d'arriver, par la force et la grâce de son talent, à si bien évoquer une scène qu'elle nous donne l'illusion de voir le spectacle dont elle n'a pas été témoin. Jamais historien n'a mieux jeté à travers le récit d'un tumulte de bataille l'épisode d'une action d'éclat. 11 s'agit du passage du Rhin :
« Le chevalier de Nantouillet était tombé de cheval : il va au fond de l'eau, il revient, il retourne, il revient encore : enfin il trouve la queue d'un cheval, s'y attache; ce cheval le mène à bord, il monte sur le cheval, se trouve à la mêlée, reçoit deux coups dans son chapeau et revient gaillard. »
A côté de ces lignes étourdissantes de mouvement, le coursier que Boileau, dans son épître sur le passage du Rhin, donne à Grammont, le coursier qui « écumant sous son maître intrépide, nage tout orgueilleux de la main qui le guide » ne ressemble-t-il pas à un sujet décoratif en simili-bronze?
Quelquefois ce ne sont pas seulement des croquis qu'on a devant les yeux, mais de petites esquisses qui précèdent un tableau. On peut saisir là comment se groupe et s'arrange, dans cette imagination qui sait tout colorer, la moindre scène. Un fait divers se transforme sous sa plume en page incomparable. Quand elle apprend, par exemple, que Vatel, le grand Vatel, l'ancien maître d'hôtel de Fouquet, devenu celui de Condé, s'est tue parce qu'il
ne pouvait souffrir l'affront que lui causait le retard de la marée, le jour où Louis XIV dînait à Chantilly, Mme de Sévigné, dans une première lettre, conte l'aventure à sa fille en ajoutant simplement : « Songez que la marée est peut-être ensuite arrivée comme il expirait. Je n'en sais pas davantage présentement: je pense que vous trouverez que c'est assez. Je ne doute pas que la confusion n'ait été grande ; c'est une chose fâcheuse à une fête de cinquante mille écus. » Première esquisse d'un trait mince et rapide. Le récit est tout brut. Point de réflexions. Mais le surlendemain quelqu'un vient faire à Mme de Sévigné une relation plus complète. Alors, se sentant bien sa plume en main, et ce Vatel au bout de sa plume, elle fait en deux pages le récit de ce petit drame se passant au milieu d'une cour qui se remit bien vite de cette émotion passagère :
« Voici l'affaire en détail. Le Roi arriva le jeudi au soir; la chasse, les lanternes, le clair de la lune, la promenade, la collation dans un lieu tapissé de jonquilles, tout cela fut à souhait. On soupa : il y eut quelques tables où le rôti
manqua, à cause de plusieurs dîners, à quoi l'on ne s'était point attendu. Cela saisit Vatel ; il dit plusieurs fois : « Je suis perdu d'honneur; voici un affront que je ne supporterai pas. » Il dit à Gourvilie (valet de chambre du prince de Condé) : La tète me tourne, il y a douze nuits que je n'ai dormi; aidez-moi à donner des ordres.» Gourvilie le soulagea de ce qu'il put. Ce rôti qui avait manqué, non pas à la table du Roi, mais aux vingt-cinquièmes, lui revenait toul'ours à la tète. Gourvilie le dit à M. le Prince. M. le Prince alla jusque dans sa chambre, et lui dit: « Vatel, tout va bien, rien n'était si beau que le souper du Roi. » Il lui dit: « Monseigneur, votre bonté m'achève; je sais que le rôti a manqué à deux tables. — Point du tout, dit M. le Prince, ne vous fâchez point, tout va bien. » La nuit vient: le feu d'artifice ne réussit pas, il fut couvert d'un nuage; il coûtait seize mille francs. A quatre heures du matin, Vatel s'en va partout, il trouve tout endormi, il rencontre un petit pourvoyeur qui lui apportait seulement deux charges de marée; il lui demanda : « Est-ce là tout ?» Il lui dit :
« Oui, monsieur. » Il ne savait pas que Vatel avait envoyé à tous les ports de mer. Il attend quelque temps ; les autres pourvoyeurs ne vinrent point; sa tête s'échauffait, il croit qu'il n'aura point d'autre marée ; il trouve Gour ville, il lui dit : « Monsieur, je ne survivrai point à cet affront-ci ; j'ai de l'honneur et de la réputation à perdre. » Gourville se moqua de lui, Vatel monte à sa chambre, met son épée contre la porte, et se la passe au travers du cœur; mais ce ne fut qu'au troisième coup, car il s'en donna deux qui n'étaient pas mortels : il tombe mort. La marée cependant arrive de tous côtés ; on cherche Yatel pour la distribuer ; on va à sa chambre; on heurte, on enfonce la porte; on le trouve noyé dans son sang; on court à M. le Prince, qui fut au désespoir. M. le Duc pleura : c'était sur Vatel que roulait tout son voyage de Bourgogne. M. le Prince le dit au Roi fort tristement : on dit que c'était à force d'avoir de l'honneur à sa manière ; on le loua fort, on loua et l'on blâma son courage. Le Roi dit qu'il y avait cinq ans qu'il retardait de venir à Chantilly, parce qu'il comprenait
l'excès de cet embarras. Il dit à M. le Prince qu'il ne devait avoir que deux tables, et ne se point charger de tout le reste. Il jura qu'il ne souffrirait plus que M. le Prince en usât ainsi; mais c'était trop tard pour le pauvre Vatel. Cependant Gourville tâcha de réparer la perte de Vatel; elle le fut : on dîna très bien, on fit collation, on soupa, on se promena, on joua, on fut à la chasse; tout était parfumé de jonquilles, tout était enchanté. »
Dans un sujet bien autrement grave, dans l'admirable récit de la mort de Turenne, on voit comment de lettres en lettres, de retouches en retouches inconscientes et improvisées, elle se débarrasse peu à peu, par un sûr instinct littéraire, du cortège d'adjectifs qui accompagnaient pompeusement le souvenir de Turenne. Aussi, malgré toutes leurs belles phrases arrangées comme des draperies de catafalque, MascaronetFléchier, qui pensaient à la postérité en prononçant l'un et l'autre l'oraison funèbre de Turenne, ont-ils moins réussi que Mme de Sévigné dans ses lettres à sa fille, à nous faire retentir au fond du cœur le sanglot
de toute la France devant le cercueil de ce grand mort. En présence de ces lettres si simples et de ces discours si ornés, de ces lettres qui dureront tant que durera la langue française et de cette éloquence épiscopale, qui fut de la gloire en viager, on pourrait marquer la différence de deux théories littéraires, l'une féconde, aimant le fait vrai, louant un homme non par des épithètes, mais par des traits précis, ne songeant qu'à le faire parler et à le faire revivre, l'autre condamnée à la répétition fatigante des lieux communs, mettant en pratique cette détestable règle, qui devait être proclamée plus tard par Buffon,quelanoblesse du style est l'attention à ne nommer les choses que par les termes les plus généraux, et le corollaire de cette règle, formulée encore dans des préceptes de style écrits au commencement de notre siècle, que « dans le discours oratoire et l'éloge académique on doit se borner à louer en général les talents de l'esprit et les qualités du cœur de celui dont on parle sans entrer dans aucun détail sur les circonstances de sa vie. »
Mascaron fut un des premiers à donner l'exemple de cette fausse rhétorique. Au lieu de mettre en valeur les traits de modestie, de courage et de bonté qui font de Turenne un des plus beaux exemplaires de l'humanité, il s'écrie *: « Souffrez que pour me soutenir un peu dans un si grand dessein, et pour ne pas m'égarer dans la recherche des qualités héroïques d'un si grand homme, je suive l'idée que les divines Écritures nous donnent en la personne d'un grand prince, d'un grand capitaine et d'un grand saint. » Arrive alors le développement inévitable, qui ne fera plus de Turenne un personnage considéré en soi, avec sa physionomie propre, distincte, mais un personnage purement allégorique. Défilent ensuite des phrases générales sur ce héros « dont les vues étaient toujours plus étendues et plus justes que celles des autres hommes »... a dont la capacité admirable et consommée lui faisait trouver le moyen de profiter des disgrâces et de se mettre en état, après les pertes, de donner souvent de la crainte et toujours de l'admiration à ses ennemis. »
Les comparaisons de ce que faisaient les Romains pour récompenser la valeur de leurs généraux, les couronnes de laurier et de châne, les arcs de triomphe, tout se succède avec un fracas monotone dans ce discours de distribution de vertus militaires, tout, jusqu'à l'évocation de César. Comme ce n'est plus un général qu'il a devant l'esprit, mais « le général, » Mascaron accumule les traits uniformes qui peuvent convenir au parfait général. Sous les phrases gonflées d'épithètes, dans les allusions vagues, les contemporains retrouvaient sans doute le héros qu'ils avaient connu. Tel adjectif pouvait éveiller un souvenir. Mais en littérature il ne suffit pas de dire d'un homme qu'il est bon, qu'il est grand, qu'il est magnanime, il faut, pour émouvoir, citer un trait de bonté, de grandeur et d'humanité.
Tout le développement oratoire de Mascaron ne vaut pas ce fait raconté parMme de Sévigné : « Il y avait de jeunes soldats qui s'impatientaient un peu dans les marais où ils étaient dans l'eau jusqu'aux genoux; et les vieux soldats disaient : « Quoi, vous vous plaignez? On
voit bien que vous ne connaissez pas M. de Turenne, il est plus fâché que nous quand nous sommes mal; il ne songe, à l'heure qu'il est, qu'à nous tirer d'ici. Il veille quand nous dormons; c'est notre père. On voit bien que vous êtes jeunes. » Voilà les traits qui entrent dans la mémoire et n'en sortent plus.
Tandis que Mascaron avait voulu que cette grande figure de Turenne devînt un éternel sujet d'édification, Fléchier qui, l'année suivante, dans l'église de Saint-Eustache, prononçaune seconde oraison funèbre de Turenne, souhaita que les assistants sortissent de la cérémonie en disant que le plus grand homme de guerre avait été loué par le plus grand des orateurs.
Tout d'abord, Fléchier éprouva le besoin de se mettre en scène : « Je louerai tantôt les victoires, dit-il dans son exorde, — exorde dont il avait pillé quelques lignes éloquentes, — tantôt les vertus qui les ont obtenues. Si je ne puis raconter tant d'actions, je les découvrirai dans leurs principes ; j'adorerai le Dieu des armées, j'invoquerai le Dieu de la paix, je
bénirai le Dieu des miséricordes, et j'attirerai partout votre attention, non par la force de l'éloquence, mais par la vérité et la grandeur des vertus dont je suis engagé de vous parler. » Puis quand, après avoir énuméré les places prises, les combats gagnés, il est entraîné dans un beau mouvement, il s'arrête : « J'avoue, messieurs, que je succombe ici sous le poids de mon sujet. » Comme on voit la vanité se dresser brusquement! Il ne faut pas qu'on pense à celui qui n'est plus, au grand homme de guerre couché dans son cercueil, il faut qu'on se retourne vers l'orateur qui, au fond de son âme, paraît, en vérité, ne plus voir dans ce malheur public qu'un texte à chef-d'œuvre. Et cette préoccupation qui domine tout, la préoccupation du succès personnel, est si grande qu'à la fin encore, au moment où l'on est tout entier à ce coup brutal de la mort qui vient de frapper Turenne : « Peu s'en faut que je n'interrompe ici mon discours. Je me trouble, messieurs : Turenne meurt, tout se confond, la fortune chancelle, la victoire se lasse, la paix s'éloigne, les bonnes intentions des alliés
se ralentissent, le courage des troupes est abattu par la douleur et ranimé par la vengeance : tout le camp demeure immobile. Les blessés pensent à la perte qu'ils ont faite, et non pas aux blessures qu'ils ont reçues. Les pères mourants envoient leurs fils pleurer sur leur général mort. »
C'est un chef-d'œuvre du genre, disait Sainte- Beuve, mais on se lasse de le savoir par cœur. On ne se lasse pas de relire Mme de Sévigné bien autrement troublée. C'est dans ses lettres que se dresse pour toujours cette grande et paisible figure du courage militaire.
« Vraiment, ma fille, écrivait Mme de Sévigné dans sa longue et dernière lettre sur la mort de ce héros, je m'en vais bien vous parler encore de M. de Turenne. Mme d'Elbeuf, qui demeure pour quelques jours chez le cardinal de Bouillon, me pria hier de dîner avec eux deux, pour parler de leur affliction. Mme de la Fayette y était. Nous fîmes bien précisément ce que nous avions résolu : les yeux ne nous séchèrent pas. Elle avait un portrait divinement bien fait de ce héros, et tout son train était
arrivé à onze heures : tous ces pauvres gens étaient fondus en larmes, et déjà tous habillés de deuil. Il vint trois gentilshommes qui pensèrent mourir de voir ce portrait : c'étaient des cris qui faisaient fendre le cœur ; ils ne pouvaient prononcer une parole; ses valets de chambre, ses laquais, ses pages, ses trompettes, tout était fondu en larmes et faisait fondre les autres. Le premier qui put prononcer une parole répondit à nos tristes questions : nous nous fîmes raconter sa mort. Il voulait se confesser le soir... et devait communier le lendemain, qui était le dimanche. Il croyait donner la bataille, et monta à cheval à deux heures le samedi, après avoir mangé. Il avait bien des gens avec lui : il les laissa tous à trente pas de la hauteur où il voulait aller. Il dit au petit d'Elbeuf : « Mon neveu, demeurez là, vous ne faites que tourner autour de moi, vous me feriez reconnaître. » Il trouva M. d'Hamilton près de l'endroit où il allait, qui lui dit : « Monsieur, venez par ici ; on tirera où vous allez. — Monsieur, lui dit-il, je m'y en vais : je ne veux point du tout
être tué aujourd'hui ; cela sera le mieux du monde. » Il tournait son cheval, il aperçut Saint-Hilaire, qui lui dit le chapeau à la main : « Jetez les yeux sur cette batterie que j'ai fait mettre là. » Il retourne deux pas, et sans être arrêté il reçut le coup qui emporta le bras et la main qui tenaient le chapeau de Saint-Hilaire, et perça le corps après avoir fracassé le bras de ce héros. Ce gentilhomme le regardait toujours; il ne le voit point tomber; le cheval l'emporta où il avait laissé le petit d'Elbeuf ; il n'était point encore tombé, mais il était penché le nez sur l'arçon : dans ce moment, le cheval s'arrête, il tomba entre les bras de ses gens ; il ouvrit deux fois de grands yeux et la bouche et puis demeura tranquille pour jamais : songez qu'il était mort et qu'il avait une partie du cœur emportée. On crie, on pleure ; M. d'Hamilton fait cesser ce bruit et ôter le petit d'Elbeuf, qui était jeté sur ce corps, qui ne le voulait pas quitter, et qui se pâmait de crier. On jette un manteau ; on le porte dans une haie ; on le garde à petit bruit ; un carrosse vient; on l'emporte dans sa tente : ce fut
là où M. de Lorges, M. de Roye, et beaucoup d'autres pensèrent mourir de douleur; mais il fallut se faire violence et songer aux grandes affaires qu'il avait sur les bras. On lui a fait un service militaire dans le camp, où les larmes et les cris faisaient le véritable deuil ; tous les officiers pourtant avaient des écharpes de crêpe; tous les tambours en étaient couverts, qui ne frappaient qu'un coup ; les piques traînantes et les mousquets renversés; mais ces cris de toute une armée ne se peuvent pas
représenter, sans que l'on n'en soit ému
Quand ce corps a quitté son armée, c'a été encore une autre désolation ; partout où il a passé, c'a été des clameurs; mais à Langres ils se sont surpassés : ils allèrent tous au-devant de lui, tous habillés de deuil, au nombre de plus de deux cents, suivis du peuple ; tout le clergé en cérémonie. »
Si sa grandeur n'eût pas attaché Mme de Sévigné à la petite cour qui vivait autour d'elle, si elle se fût de temps en temps mêlée à la foule, que de traits précieux elle nous eût laissés ! Au moment de la mort de Turenne,
elle se fait presque peuple. Elle regarde avec émotion ces braves gens qui fondent en larmes. Regrets du roi, douleur du soldat, crainte du paysan qui s'attend à une invasion, elle a tout compris.
« Le premier président de la cour des aides aune terre en Champagne, écrit-elle à sa fille; son fermier lui vint signifier l'autre jour de la rabaisser considérablement, ou de lui remettre le bail qui fut fait il y a deux ans. On demande pourquoi, et que ce n'est pas la coutume; il répond que du temps de M. de Turenne, on pouvait recueillir et compter sur les terres de ce pays-là; mais que depuis sa mort tout le monde le quittait, croyant que les ennemis y vont entrer. Voilà des choses naturelles qui sont un panégyrique. »
Ah ! que nous nous expliquons bien ce cri qui longtemps fut jeté dans les provinces de France chaque fois qu'il survenait un malheur pour forcer en quelque sorte à la résignation par le sentiment du contraste : « Ce n'est pas la mort de Turenne ! »
t Ce fleuve qui entraîne tout, disait Mme de
Sévigné, n'entraîne pas sitôt une telle mémoire; elle est consacrée à l'immortalité. » Si elle traduisait avec plus d'éloquence que personne une émotion générale, c'est que dans de telles circonstances son jugement était dans son cœur. Mais s'il s'agissait non d'un sentiment, mais d'une idée, cette femme de tant de grâce avait le bon sens le plus solide qui fût au monde. Elle savait se soustraire à toute influence. L'exemple le plus frappant de cette qualité souveraine est dans la part qu'elle prit à la discussion soulevée par Descartes, dans la célèbre hypothèse de l'animal machine. Hors de l'homme pas de pensée, disait Descartes. La nature agissait dans les bètes selon la disposition de leurs organes, ainsi qu'on voit une horloge qui n'est composée que de roues et de ressorts compter les heures et mesurer le temps.
C'était une revanche contre Montaigne qui s'est plu, dans une série de points d'interrogations adressés au lecteur, à montrer que l'instinct des animaux se confond avecl'intelligence, qu'ils sont très capables d'association d'idées
et de sentiments. Depuis les abeilles avec leur système distributif de charges et d'offices, les hirondelles dans le choix de leur demeure, les araignées dans la confection de leur toile, les chiens dans leurs habitudes de fidélité qui dépasse celle des hommes, jusqu'aux éléphants roulant dans leur tête les raisonnements les plus ingénieux, toutes les bêtes de la création, les unes en groupe, les autres une à une, défilent devant Montaigne, qui leur accorde libéralement des qualités et des vertus qu'il nous marchande. Le dévouement, la justice, la clémence, il leur donne tout. Il ne se contente pas de plaider la question de mitoyenneté entre l'instinct des animaux et l'intelligence de l'homme. Ce douteur, qui hésite tant à conclure, conclut contre nous avec un visible plaisir. Ce lui est une occasion d'humilier notre orgueil.
Descartes voulut nous restituer nos titres de supériorité, mais dans son zèle il dépassa la mesure. Les cartésiens allèrent encore plus loin. La théologie s'en mêla. Faisant intervenir le péché originel, qu'on ne s'attendait
guère à voir en cette affaire, elle prétendit que l'idée de Dieu était liée à la question de l'âme des bêtes. Si les bêtes avaient une àme raisonnable, Dieu n'existerait pas. En effet, si les bètes avaient une âme, elles souffriraient, la souffrance étant la punition du pécbé, elles seraient punies injustement. Or, un Dieu injuste n'existe pas, donc les bêtes n'ont pas d'âme. C'était le triomphe de la logique.
Mme de Grignan « qui savait à miracle, au dire de Corbinelli, la philosophie de Descartes et en parlait divinement, » ne manquait pas de regarder les animaux comme des machines qui faisaient leur jeu. Mme de Sévigné, protestant, avec autant de bon sens et d'esprit que la Fontaine, contre celte hypothèse cartésienne, perçait d'un mot une théorie gonflée d'arguments ridicules : « Parlez un peu au cardinal (de Retz) de vos machines, écrivaitelle à sa fille, des machines qui aiment, qui ont une élection pour quelqu'un, des machines qui sont jalouses, des machines qui craignent! Allez, allez, vous vous moquez de nous.» Celle
réflexion nous paraît naturelle aujourd'hui : elle n'était pas comprise, elle n'était pas admise alors. Dans notre pays d'idées justes et vraies, il y a des moments où, en raison même de cette habitude simple et saine qu'a la bonne moyenne des esprits de se mettre bien au point, un paradoxe, quelque exagéré qu'il puisse être, a le privilège de frapper l'attention, de l'attirer, de l'amuser, de la retenir. Cela nous change. C'est pour ainsi dire, la rançon du bon sens. Elle est payée, et payée avec plaisir jusqu'à ce que ce même bon sens s'aperçoive, à l'exagération des faiseurs de systèmes ou des imitateurs, qu'on se gausse un peu trop de lui. Il arrête alors les frais et fait justice par un mot qu'il aurait pu dire plus tôt. C'est ainsi qu'au siècle suivant, dans un traité de métaphysique, Voltaire répondit que si les bêtes sont de pures machines, nous ne sommes certainement auprès d'elles que ce qu'une montre à répétition est en comparaison du tourne-broche. Rousseau qui, dans cet ordre de sentiments, se rencontrait avec Voltaire, écrivait à Mme de Luxembourg en 1760,
pour la remercier d'une lettre de condoléances qu'elle lui avait adressée sur la mort d'un chien : « Vous savez mes regrets et vous me les pardonnez; je ne me les reproche donc plus. Mon pauvre Turc n'était qu'un chien, mais il m'aimait; il était sensible, désintéressé, d'un bon naturel. Hélas ! comme vous le dites, combien d'amis prétendus ne le valaient pas ! » « Ahl mon pauvre Fido ! s'écriait Lamartine, dans Jocelyn,
Non, tu n'es pas du cœur la vaine illusion, Du sentiment humain une dérision, Un corps organisé qu'anime une caresse, Automate trompeur de vie et de tendresse.
Le chien, qui croit avec une telle confiance en l'homme, n'est-il pas, en effet, l'animal dans lequel la nature, selon im mot de M. Renan, nous montre le mieux son bienveillant sourire? Mme de Sévigné aurait volontiers dit quelque chose de pareil.
« Vous êtes étonnée que j'aie un petit chien, écrivait-elle des Rochers à sa fille; voici l'aventure. J'appelais, par contenance, une chienne
courante d'une madame qui demeure au bout de ce parc. M™ de Tarente me dit : « Quoi ! vous savez appeler un chien? Je veux vous en envoyer un, le plus joli du monde. » Je la remerciai, et lui dis la résolution que j'avais prise de ne me plus engager dans ces sortes d'attachements. Cela se passe, on n'y pense plus. Deux jours après, je vois entrer un valet de chambre avec une petite maison de chien, toute pleine de rubans, et sortir de cette jolie maison un petit chien tout parfumé, d'une beauté extraordinaire, des oreilles, des soies, une haleine douce, petit comme une sylphide, blondin comme un blondin; jamais je ne fus plus étonnée, et plus embarrassée. Je voulais le renvoyer, on ne voulut jamais le reporter : c'était une femme de chambre qui en avait soin, qui en a pensé mourir de douleur. C'est Marie qui l'aime; il couche dans sa maison, dans la chambre de Beaulieu; il ne mange que du pain. Je ne m'y attache point, mais il commence à m'aimer ; je crains de succomber. »
Dans leur bon sens d'élite, la Fontaine et
Mme de Sévigné avaient jugé cette question de l'âme des bêtes comme nous pouvons la juger de nos jours. Cette juste appréciation des choses, on la retrouve encore sur d'autres points. Il en est un surtout qu'il est intéressant de rappeler. Dans un siècle où l'on n'allait guère rêver à travers champs et sous les bois, ils furent les premiers à comprendre le sentiment de la nature. Ils en goûtèrent le charme pénétrant. Ils l'aimèrent dans sa profonde intimité, dans sa liberté, loin du voisinage des palais où elle était asservie, où elle n'était, comme à Versailles, qu'un prolongement d'architecture. « L'art y opprime la pauvre nature, » disait Mme de Sévigné. Cette majestueuse régularité convenait bien d'ailleurs aux principes d'un état d'esprit général qui, lui aussi, était rectiligne et discipliné. Prise dans son ensemble, dans ses vastes aspects de création, la nature éveillait, chez ces esprits habitués à la soumission en toutes choses, l'idée du Roi des Rois, immuable metteur en scène, commandant à tous les éléments pour la plus grande édification de l'âme humaine.
290 MADAME DE SÉVIONÉ
A propos d'un lever de soleil, Bossuet disait en s' adressant à Dieu :
« Qu'ai-je vu? ô Seigneur, quelle admirable image des effets de votre lumière infinie ! Le soleil s'avançait, et son approche se faisait connaître par une céleste blancheur qui se répandait de tous les côtés. Les étoiles étaient disparues, et la lune s'était levée avec son croissant d'un argent si beau et si vif que les yeux en étaient charmés. Elle semblait vouloir honorer le soleil en se montrant claire et illuminée par le côté qu'elle tournait vers lui; tout le reste était obscur et ténébreux et un petit demi-cercle recevait seulement dans cet endroit-là un ravissant éclat par les rayons du soleil, comme du père de la lumière... Mon Dieu, lumière éternelle, c'est la figure de ce qui arrive à mon âme quand vous l'éclairez. »
La préoccupation morale dominait tout. Il fallait à Bossuet, pour lui donner le sentiment de la nature , ce lever de soleil en pleine gloire. Le reste ne comptait pas et l'on comprend bien la réflexion familièrement découragée de son jardinier lui disant : a II faudrait planter des
saints Jean Chrysostome pour vous les faire admirer ! »
Ramenée aux proportions modestes d'un jardin ou d'un enclos, la nature ne disait rien ni aux grands seigneurs, ni aux grandes dames, ni aux grands écrivains. Littérairement on n'avait guère que le petit bout d'allée de saules de la princesse de Glèves, où M. de Nemours allait promener sa rêverie. Molière, selon une remarque amusante d'un critique contemporain, M. Larroumet, mettait le prologue du Malade imaginaire dans un lieu champêtre et néanmoins fort agréable. Boileau ne voyait, dans son épître sur les douceurs de la campagne, que la joie de fuir les fâcheux et de pêcher à la ligne. Mais tandis que la Fontaine, dans le fond des bois ou dans une simple allée de jardin, était « touché des fleurs, des doux sons, des beaux jours, » Mme de Sévigné, que ce lût aux Rochers, dans l'abbaye de Livry, dans un parc d'Issy ou à travers ses voyages, avait des impressions qui nous paraissent toutes simples aujourd'hui, mais qui, à cette époque, ne se retrouvaient pas
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ailleurs que chez elle. « Si notre soleil se remontrait , comme il fit hier, écrivait-elle, au mois de février, je me promènerais avec plaisir. On entend déjà les fauvettes, les mésanges, les roitelets, et un petit commencement de bruit et d'air du printemps. » Quand elle alla à Livry à la fin d'avril 1671 : « Je trouvai tout le triomphe du mois de mai. Le rossignol, le coucou, la fauvette,
Dans nos forêts ont ouvert le printemps. »
Le printemps est ouvert. On est au 15 mai et la marquise vient de faire une partie de campagne à Issy : a Nous avons été nous promener chez Faverole, à Issy, où les rossignols, l'épine blanche, les lilas, les fontaines et le beau temps nous ont donné tous les plaisirs innocents qu'on peut avoir. C'est un lieu où je vous ai vue ; cela nourrit fort la tendresse. » Ce n'est pas à elle qu'on eût fait accepter une description de fantaisie. Un jour que Mrae de Grignan avait vanté le chant du rossignol en plein mois de juin : « Mais où prenez-vous, ma bonne, qu'on entende des rossignols le 13°
de juin ? Hélas 1 ils sont tous occupés du soin do leur petit ménage... ils ont des pensées plus solides. » Elle ne savait pas seulement observer, elle savait encore décrire un paysage et l'animer. Lorsqu'elle était à Vichy, à la fin de la saison d'eaux : « Je vais être seule, et j'en suis fort aise : pourvu qu'on ne m'ôte pas le pays charmant, la rivière d'Allier, mille petits bois, des ruisseaux, des prairies, des moutons, des chèvres, des paysannes qui dansent la bourrée dans les champs, je consens à dire adieu à tout le reste ; le pays seul me guérirait. » Partout et en toutes saisons on peut suivre ainsi cet amour discret qui parfois élève le ton quand les jours déclinent et que les premières tristesses d'automne arrivent : « Je suis venue ici, écrivait-elle de Livry à son cousin Bussy, achever les beaux jours et dire adieu aux feuilles; elles sont encore toutes aux arbres, elles n'ont fait que changer de couleur : au lieu d'être vertes, elles sont aurore, et de tant de sortes d'aurore, que cela compose un brocart d'or riche et magnifique que nous voulons trouver plus beau que
du vert, quand ce ne serait que pour changer. » La Fontaine et Mme de Sévigné, aimant la nature d'une façon personnelle , intime , se plaisaient dans la solitude. « Solitude où je trouve une douceur secrète, disait la Fontaine. » « J'ai trouvé, disait Mme de Sévigné aux Rochers à la fin de septembre, j'ai trouvé ces bois d'une beauté et d'une tristesse extraordinaires. C'est ici une solitude faite exprès pour y bien rêver. » Après la mort de l'abbé de Coulanges, quand la jolie petite abbaye de Livryfut donnée à un ancien évêque de Nîmes, Mrae de Sévigné fut profondément affligée de dire adieu pour jamais à cette « aimable solitude » qu'elle avait tant aimée. « Après avoir pleuré l'abbé, dit-elle, j'ai pleuré l'abbaye. »
Elle pleura l'abbaye, comme elle avait pleuré, dans la terre qui lui appartenait près de Nantes, au Buron, l'abatage pratiqué par son fils qui, pressé d'argent, avait donné les derniers coups de cognée aux plus vieux bois du monde. Depuis, la mort d'un chêne a provoqué bien dos élégies, mais Mme de Sévigné
a été une des premières à comprendre ce qu'on a appelé le sentiment de l'arbre.
Au commencement des Confessions, J.-J.
Rousseau raconte que dans son enfance il passait souvent les nuits à lire des romans avec son père. « Nous ne pouvions jamais quitter qu'à la fin du volume ; quelquefois mon père, entendant le matin les hirondelles, disait tout honteux : « Allons nous coucher, je suis plus enfant que toi. » « Notez bien cette hirondelle, disait Sainte-Beuve, c'est la première et qui annonce un nouveau printemps littéraire. » Ne semble-t-il pas qu'il y a déjà dans Mme de Sévigné un commencement d'air et de bruit de ce printemps? Bruit encore faible il est vrai, premier murmure d'un sentiment que Rousseau devait faire entrer à jamais dans l'âme.
Je ne puis qu'indiquer ici, à propos de ce sentiment, ce qui mériterait peut-être une étude psychologique. Rousseau fut le grand initiateur. Ce fut lui qui, le premier, reçut, en regardant certains paysages, une impression si vive, si tendre et si touchante qu'il éprouvait, disait-il, des ravissements inexprimables. Ce
n'étaient pas seulement les grands horizons, c'était le verger des Charmettes, c'était un joli chemin au-dessus d'une vigne, c'était une pervenche encore en fleur qui l'attendrissaient. Perdu au milieu de la campagne, il se plaisait à herboriser, à entendre a le chant des oiseaux et le son des cloches. » « Ouvrez les fenêtres que je voie encore la verdure, » disait-il dans les derniers instants qui lui restaient à vivre.
Ce sentiment intime se transforma et s'agrandit avec Bernardin de Saint-Pierre. Ce ne fut plus une rêverie de promeneur solitaire, ce fut une action de grâces de déiste. La nature devint un temple où, après avoir écouté religieusement la profession de foi du vicaire savoyard de Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre officia. Mais, à force de vouloir trouver les harmonies du soleil avec l'air, les 3aux, la terre, les végétaux, les animaux et l'homme, il mêla à sa reconnaissance une ingéniosité qui dépassait la mesure. Il tomba dans des recherches puériles qui étaient au sentiment de la nature ce que les petites images de
piété des environs de Saint-Sulpice sont au grand sentiment religieux. N'a-t-il pas été jusqu'à écrire en propres termes : « Il y a beaucoup de fruits qui sont taillés pour la bouche de l'homme comme les cerises et les prunes ; d'autres pour sa main, comme les poires et les pommes ; d'autres beaucoup plus gros, comme les melons, sont divisés par côtes et semblent destinés à être mangés en famille : il y en a comme la citrouille, qu'on pourrait partager avec ses voisins. » Heureusement, pour lamémoire de Bernardin de Saint-Pierre, il y a d'autres pages qui effacent l'impression particulière que laisserait le sentiment de la nature comprise ainsi. Ce sentiment, Chateaubriand le reprit dans ses grandes et belles harmonies. Ill'orchestra avec une science prodigieuse. On a douté de sa sincérité. On a eu tort. Il aimait vraiment la solitude, parce qu'elle lui permettait de se trouver face à face avec son génie. Alors, pris d'une sorte de délire, comme la nuit où il s'arrêta près de la chute du Niagara, il allait d'arbre en arbre en s'écriant : « Ici plus de chemins à suivre, plus de villes, plus
d'étroites maisons, plus de présidents de républiques, plus de rois, surtout plus de lois et plus d'hommes. » Bientôt, la nature dont Chateaubriand avait fait une compagne dans ses premiers livres fut une comparse prosternée à ses pieds. Elle finit par être dédaigneusement reléguée au dernier plan. Quand l'âge pesa sur lui et quand il fut vaincu du temps, ce sentiment de la nature se tourna en souffrance : « Les oiseaux, les fleurs, écrivait-il, une belle soirée de la fin d'avril, une belle nuit commencée le soir avec le premier rossignol, achevée le matin avec la première hirondelle, ces choses qui donnent le besoin et le désir du bonheur vous tuent. » La nature lui était odieuse, parce qu'elle devait lui sur vivre. Lamartine, disciple au fond de Bernardin de Saint-Pierre, regardait, à son tour la nature comme un temple où il chantait à pleine voix un admirable solo. Son âme, il le disait lui-même, n'était qu'un cantique, et sa pensée montait vers le roi de la nature, « Dieu du jour, Dieu des nuits, Dieu de toutes les heures. » — Si dans les premières années Victor Hugo
considéra, lui aussi, la nature comme l'œuvre de Dieu, avec qui il ne demandait pas mieux que de s'expliquer, il se laissa aller plus tard à une contemplation panthéiste :
Arbres, roseaux, rochers, tout vit ! tout est plein d'âmes I...
Et alors une immense pitié s'empara de lui
Tout est douleur. Les fleurs souffrent sous le ciseau... La vierge au bal, qui danse, ange aux fraîches couleurs, Respire, en souriant, un bouquet d'agonies.
Penseur et apôtre de cette nouvelle religion, ne croyait-il pas que la nature entière était attentive et remuée quand il passait, que les fleurs se dressaient pour le mieux voir et que les arbres contemplaient la « sereine lueur de son front? »
En s'élargissant de plus en plus, ce sentiment devint le souverain maître de la littérature. Par son envahissement môme, il provoque les effets les plus opposés. Tandis qu'il exalte, comme chez Victor Hugo, la personnalité, il amène chez d'autres le dépouillement
de cette même personnalité. Tel poète et tel romancier, dans leur unique souci de peindre, avec la magie des mots, le monde extérieur et l'aspect des choses, disparaissent entièrement de leur œuvre. Descriptifs et impassibles, ils ne cherchent qu'à donner dans une page évocatrice la vision nette et saisissante d'un coin de terre où l'homme s'agite, soumis à toutes les influences du climat et du milieu. Chose plus étonnante encore! Cette mystérieuse influence de la nature, un romancier comme Loti la subit au point de changer d'âme dans chaque livre Que nous voilà loin du xvue siècle, de cette unité de conscience si complète! Ce n'est pas seulement un changement de conception littéraire, c'est encore une modification profonde dans l'âme humaine.
Il est un autre sentiment dont il serait également intéressant de suivre les phases : le sentiment de l'humanité. On no se préoccupait guère, au xvne siècle, des humbles et des souffrants. Fcnelon et la Fontaine sont les seuls qui aient eu, l'un, par la douceur de son âme évangélique, l'autre, par la réflexion de sa
philosophie toujours à mi-côte, le don de s'intéresser aux petits. Cette société si polie, si raffinée n'avait de sympathie que pour ce qui arrivait à ceux qu'elle regardait comme ses égaux. Confinée dans les salons ou se promenant dans les grands parcs, elle s'inquiétait peu de ce qui se passait dans la rue ou sur la route. Et dans ce grand siècle, derrière les somptueux décors du spectacle qui paraissait si bien réglé, il y avait dans les coulisses tout un côté-peuple refoulé. Parfois dans ces rangs obscurs éclatait une subite révolte immédiatement réprimée. Que de gens n'en pouvaient plus « d'efforts et de douleurs ! »
« Voici, écrivait Mme de Sévigné dans une lettre adressée de Paris à la date du 31 juillet 1675, voici une petite histoire qui s'est passée il y a trois jours. Un pauvre passementier, dans ce faubourg Saint-Marceau, était taxé à dix écuspourun impôt sur les maîtrises. Il ne les avait pas : on le presse et represse; il demande du temps, on lui refuse; on prend son pauvre lit et sa pauvre écuelle. Quand il se vit en cet état, la rage s'empara de son
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cœur; il coupa la gorge à trois enfants qui étaient dans sa chambre ; sa femme sauva le quatrième et s'enfuit. Le pauvre homme est au Châtelet; il sera pendu dans un jour ou deux. Il dit que tout son déplaisir, c'est de n'avoir pas tué sa femme et l'enfant qu'elle a sauvé. Songez que cela est vrai comme si vous l'aviez vu, et que depuis le siège de Jérusalem, il ne s'est point vu une telle fureur. »
Elle eut aussi sur le cœur ces paysans de Bretagne qui, écrasés d'impôts, s'étaient révoltés.
« Nos pauvres bas Bretons, à ce qu'on nous vient d'apprendre, s'attroupent quarante, cinquante sur les champs ; et, dès qu'ils voient les soldats, ils se jettent à genoux, et, disent mea culpa... On ne laisse pas de pendre ces pauvres bas Bretons ; ils demandent à boire et du tabac... »
Ce mouvement de pitié dut surprendre et faire sourire Mmede Grignan. Je la soupçonne d'avoir répondu sur un tout autre ton. Pourquoi, en effet, Mme de Sévigné, après ces deux moments de compassion, aurait-elle écrit un
mois après d'un ton dégagé? « M. de Chaulncs est à Rennes avec quatre mille hommes : on croit qu'il y aura bien de la penderie. » Ce mot souligné dans le texte ne serait-il pas un mot de Mme de Grignan? Souvent ainsi, Mmede Sévigné soulignait une expression de sa fille. Ce qui ferait croire à une plaisanterie inhumaine de la comtesse et à une déplorable complaisance de la marquise, c'est qu'on trouve plus loin une page où apparaît nettement la dissonance entre la pensée réelle de Mme de Sévigné et cette triste concession, « Voulezvous savoir des nouvelles de Rennes? Il y a toujours cinq mille hommes, car il en est venu encore de Nantes. On a fait une taxe de cent mille écus sur le bourgeois; et si on ne les trouve dans vingt-quatre heures, elle sera doublée, et exigible par les soldats. Onachassé et banni toute une grande rue, et défendu de les recueillir sur peine de la vie, de sorte qu'on voyait tous ces misérables, vieillards, femmes accouchées, enfants, errer en pleurs au sortir de cette ville, sans savoir où aller, sans avoir de nourriture, ni de quoi se coucher. On roua
avant-hier un violon qui avait commencé la danse et la pillerie du papier timbré; il a été écartelé après sa mort, et ses quatre quartiers exposés aux quatre coins de la ville, comme ceux de Josseran à Aix. Jl dit en mourant que c'étaient les fermiers du papier timbré qui lui avaient donné vingt-cinq écus pour commencer la sédition, et jamais on n'en a pu tirer autre chose. On a pris soixante bourgeois ; on commence demain à pendre. Cette province est un bel exemple pour les autres, et surtout de respecter les gouverneurs et les gouvernantes, de ne leur point dire d'injures, et de ne point jeter des pierres dans leur jardin. »
Mais qu'elle serait malheureuse à l'idée que de pareils événements pourraient avoir lieu en Provence! Gomme on sent bien le conseil dissimulé dans ce petit paragraphe. « Si vous voyiez l'horreur, la détestation,la haine qu'on a ailleurs pour le gouverneur, vous sentiriez la douceur d'être adorée partout. Quels affronts I quelles injures ! quelles menaces ! quels reproches, avec de bonnes pierres qui volent autour d'eux! Je ne crois pas que M. de Grignan
voulût cette place à de telles conditions. » Si les représailles fiscales provoquaient au xvne siècle une telle insensibilité, on était plus indifférent encore à ce que nous considérerions aujourd'hui comme des malheurs publics.
Quand Louis XIV, pour amener les eaux dans les immenses bassins de Versailles, fit entreprendre des travaux qui coûtèrent la vie à des milliers de soldats, victimes de fièvres pernicieuses, — « cet inconvénient, dit Mrae de la Fayette, ne paraissait digne d'aucune attention au sein de la tranquillité dont on jouissait. » Et dans un ordre d'idées, où apparaît davantage, s'il est possible, ce manque du sentiment de l'humanité, le jour où la révocation de l'édit de Nantes fut prononcée, ce siècle a été plus dur encore. Certes le premier principe de la justice historique est de ne juger un siècle que d'après les sentiments qui dominaient alors, et l'on ne peut faire un crime à ceux qui ont exalté, approuvé ou défendu un acte qui était la conséquence lamentable d'un système de centralisation politique et religieuse. Mais comme on voit bien l'implacabi-
lité de cette époque, quand, en face d'un édit qui jetait sur toutes les routes tant de fuyards désespérés, la Fontaine lui-même félicitait le roi d'avoir « banni de la France l'hérétique et très sotte engeance ; » Mme de Sévigné écrivait, sans que sa plume tremblât : « Rien n'est si beau que tout ce que cet édit contient, et jamais aucun roi n'a fait et ne fera rien de plus mémorable. »
Le sentiment de tolérance, de miséricorde, de pitié, d'humanité, pour tout dire d'un mot, n'a commencé qu'au xvin* siècle. Moins développé que le sentiment de la nature, tout jeune encore, parfois exploité misérablement par les courtisans de foule, il a été tour à tour exprimé avec éloquence par des philosophes et avec une tendresse infinie par des poètes. Malgré les temps d'arrêt que lui font subir certaines crises sociales, il entre de plus en plus dans l'âme humaine.
Et maintenant, après avoir essayé de remuer la plupart des idées que soulève cette longue correspondance, je voudrais qu'il me fûtpermis
de terminer par une page qui résume tout ce qu'on peut dire sur la fleur de ce talent incomparable, page isolée hélas ! écrite par celui qui m'a appris à connaître et à aimer Mme de Sévigné, par mon père :
« Prendre place parmi les plus grands écrivains, sans jamais avoir fait un livre, ni songe môme à en faire un, c'est ce qui paraît impossible, et ce qui est pourtant arrivé à Mme de Sévigné. Ses contemporains la connaissaient pour une femme distinguée par son esprit comme par son rang, d'une humeur enjouée, d'une conduite irréprochable, fidèle à ses amis et idolâtre de sa fille ; mais personne ne soupçonnait qu'elle dût partager dans la postérité la gloire de nos auteurs classiques, et elle-même, assurément, le soupçonnait moins que personne. Elle s'est immortalisée, sans le vouloir ni le savoir, par une correspondance tout intime, qui, longtemps dérobée aux yeux du public, est universellement regardée aujourd'hui comme un des plus précieux trésors et un des monuments les plus originaux de la littérature française.
« Pour tromper l'ennui de l'absence, elle écrit à sa fille tout ce qu'elle a au fond du ca^ur, tout ce qui lui vient à la tête, ce qu'elle a fait, ce qu'elle veut faire, ce qu'elle voit, ce qu'elle apprend, les nouvelles de la cour, de la ville, de la Bretagne, de l'armée, les plus graves, les plus frivoles, la disgrâce d'un favori, un procès célèbre, la forme d'une robe, un incendie, la mort d'un héros, la description d'une coiffure, une représentation d'Esther à Saint- Cyr, une naissance, une mort, un bon mot qui court, des réflexions sur ses lectures, enfin les choses les plus diverses, dans l'ordre ou plutôt dans le désordre où elles se présentent, contées gaiement ou tristement, selon le sujet ou l'humeur, mais sans cesse et partout mêlées des témoignages les plus vifs, les plus délicats, les plus ardents, les plus touchants d'une inépuisable tendresse : et tout cela jeté au courant de la plume, avec un naturel, un abandon, un cœur, un esprit, une imagination, un bonheur d'expressions et une variété de tous dont rien ne peut donner l'idée.
t De la causerie la plus familière, elle s'élève
sans effort à l'éloquence la plus pathétique. Elle amuse, elle instruit, elle intéresse, elle émeut ; elle vient de nous faire sourire, voilà qu'elle nous fait pleurer. Tout ce qui se passe en elle, ou devant elle, elle le fait passer en nous ou devant nous. Peint-elle un objet, on le voit. Raconte-t-elle une action, on y assiste. Fait-elle parler un personnage, c'est lui-même que l'on entend ; on aperçoit le geste, on distingue l'accent. Tout est vrai, tout est réel, tout est vivant dans cette merveilleuse correspondance; et tout est vivant pour jamais. C'est plus que du talent, c'est de l'enchantement. L'immortalité est un don que sa plume communique à tout ce qu'elle touche. Sa fille, son fils, son gendre, son oncle, ses amis sont vraiment nos contemporains. Nous les voyons, nous les aimons : nos enfants les verront et les aimeront comme nous; nos arrière-neveux aussi. Les générations passent tour à tour sur la terre; une seule, ou du moins un groupe privilégié, échappe à la destinée générale, c'est le groupe des amis de Mme de Sévigné. Quelle baguette do fée que cette plume étincelante 1
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Toutes ses lettres, sans doute, ne sont pas également parfaites ; mais qui voudrait en retrancher une? Elle disait un jour des Fables de la Fontaine : « C'est comme un panier de cerises; on commence par manger les plus belles, et on finit par manger tout. » Cette comparaison charmante semble faite pour ellemême. »