PRÉFACE
qu'il importe de savoir sur la marquise et sur sa fille, sur Fouquet, sur Bussy-Rabutin, celte mauvaise langue, sur l'abbé de Coulanges, ce brave homme, sur le petit de Coulanges, ce boute-entrain, sur le cardinal de Retz, sur la Rochefoucauld, sur Corbinelli, moins difficile à connaître qu'on ne l'a dit, sur Mme de la Fayette, ce mélange de raison calme et de cœur ardent.
Peut-être un petit livre de ce genre fera-t-il un instant contraste avec les volumes pessimistes et décadents; peut-être trancher a-t-il, par ses citations, avec la manière dont on traite aujourd'hui la langue française. Va-t-on assez tatouée, couverte de verroteries et de pendeloques comme une femme sauvage ! On pourrait opposer à cette figure méconnaissable la femme qui reflète le mieux l'esprit et le bon sens français dans leur grâce, Mme de Sévigné avec son visage ouvert et « son épanouissement d' 'honnête joi: ».
MME DE SÉYIGNÉ
LA JEUNESSE DE Mme DE SÉVIGNÉ
Il semble qu'un voile de deuil ait été jeté sur l'enfance de Mme de Sévigné. Elle avait dixhuit mois quand son père, le baron de Chantai, fut tué à l'île de Ré dans un combat contre les Anglais. Elle avait sept ans lorsque sa mère mourut. Recueillie par ses grands parents maternels, M. et Mm0 Philippe de Coulanges, elle eut à peine le temps de connaître la douceur de leur tendresse. Elle perdit sa grand' mère en 1634 et son grand-père en 1636 : elle avait dix ans. Il ne lui restait que sa grand'mère paternelle, Mme de Chantai, trop préoccupée de soins étrangers aux affaires de ce
monde pour se consacrer à cette petite fille qu'elle n'avait jamais vue. De loin en loin, dans quelques lettres, Mme de Chantai s'était bien apitoyée sur cette enfant dans son «dépouillement de père et de mère, » mais elle se fiait à Dieu en la lui « remettant de bon cœur ».
Le vieux mot d'Abraham : Dieu y pourvoira, sainte Chantai l'avait déjà prononcé intérieurement lorsque, vingt-six ans auparavant, elle avait eu l'inexplicable courage d'abandonner ses enfants pour se faire religieuse. Son fils, Celse-Bénigne, — celui qui devait être le père de Mme de Sévigné, — avait tenté vainement de s'opposer à ce triste départ. Rien n'avait pu la fléchir. Alors, désespéré, Celse-Bénigne se jeta sur le seuil de la porte en s'écriant :
« Eh bien ! si je ne puis vous retenir, du moins vous passerez sur le corps de votre fils. »
Sainte Chantai passa en sanglotant, mais elle passa. L'année même où sa petite-fille restait ainsi toute seule, sainte Chantai était en pleine tournée d'inspection générale : elle visitai tles monas tères de l'ordre qu'elle avait fondé .
Qui donc allait veiller sur Marie de Rabutin Chantai?
Le conseil de famille choisit comme tuteur un des frères de sa mère, Christophe de Coulanges, abbé de Livry. Il avait un bon sens égal à son bon cœur. Très économe, même de l'argent des autres, il passait son temps à faire des comptes. C'est de lui, c'est du bien Bon, comme elle l'appelait toujours, que Marie de Rabutin apprit à se préserver des dettes, à bien tenir un ménage.
Le rôle de l'abbé ne se borna pas à ces leçons dans l'art de gouverner un patrimoine. C'était alors la mode de donner aux jeunes filles une éducation très complète, de leur apprendre le latin, l'italien et l'espagnol. L'abbé de Coulanges chercha autour de lui quels pouvaient être les meilleurs maîtres pour sa pupille.
Chapelain et Ménage étaient alors en pleine célébrité. Tous deux valent la peine d'être au moins esquissés.
Il nous est difficile, à nous qui avons enregistré dans nos classes les arrêts de Boileau,
de nous représenter quelle était, avant le grand mouvement littéraire du xvn* siècle, l'admiration provoquée par Chapelain. C'était une vogue inimaginable. Voiture l'appelait tranquillement l'homme le plus judicieux du siècle. Ménage, durant sa période d'enthousiasme, le définissait :
Un homme merveilleux, dont l'esprit sans pareil Surpassait en clarté les rayons du soleil.
Cette comparaison amicale n'étonnait personne. L'éclat de cette renommée se prolongea tellement que Colbert, quandil voulut désigner certains hommes de lettres à la bienveillance et à la générosité de Louis XIV, n'hésita pas à confier cette liste de présentation à Chapelain. En parlant de Molière, qui lui paraissait digne de recevoir mille livres, Chapelain écrivait avec solennité ce paragraphe divertissant : « Il a connu le caractère comique et l'exécute naturellement. L'invention de ses meilleures pièces est imitée, mais judicieusement. Sa morale est bonne et il n'a qu'à se garder de sa scurrilité. »
Chapelain proposait d'accorder une pension plus sérieuse à l'abbé Cotin. Pendant que deux mille livres lui paraissaient suffisantes pour récompenser le génie de Corneille, ce Mécène par procuration, en descendant au fond de sa conscience, s'inscrivait lui-même pour un chiffre de trois mille livres. Voici de quelle façon il parlait de lui à la troisième personne :
« C'est un homme qui fait une profession exacte d'aimer la vertu sans intérêt ; il a été nourri jeune dans les langues et la lecture : ce qui, joint à l'usage du monde, lui a donné assez de lumière des choses pour l'avoir fait regarder des cardinaux de Richelieu et Mazarin comme propre à servir dans les négociations étrangères. Mais son génie modéré s'est contenté de ce favorable jugement et s'est enfermé dans le dessein du poème héroïque qui occupe sa vie et qui est tantôt à sa fin. On le croit assez fort dans les matières de langue, et l'on passe volontiers par son avis sur la manière dont il faut s'y prendre à former le plan d'un ouvrage d'esprit de quelque nature que ce soit. »
C'était vrai. De toutes parts, on sollicitait
ses conseils. Il était le distributeur suprême des éloges et des faveurs. Fléclner lui promettait un poème latin de huit cents vers. « Dans peu de jours, écrivait Chapelain à Colbert, j'aurai une ode française d'un jeune homme appelé Racine, qu'il m'a apportée et qu'il repolit, sur mes avis. » Pauvre Chapelain ! Que ne s'est-il enfermé dans ce rôle de maître consultant ! Il eût gardé un renom de vaste savoir et d'amabilité souvent effective. Dans certaines situations littéraires, c'est une grande habileté de ne rien publier. Comment ne s'est-ii pas aperçu en faisant ses quatorze mille vers point à point, comme les femmes font de la tapisserie, que, malgré toutes les formules et les recettes, les invocations, les descriptions, les comparaisons, il ne manquait qu'une chose : le talent. A part de rares éclairs, son poème ressemble à un effroyable pensum d'imagination. Et quels vers! Pour dire que la mer est calme :
La nuit vole, Et sur les champs salés fait reposer les flols.
Sa conversation valait mieux que sa poésie. Comme il avait beaucoup de littérature et qu'il savait fort bien le latin, ce fut en somme un bon précepteur pour Marie de Rabutin.
A côté de ce régulier, de ce respectable et de cet ennuyeux bonhomme, selon les trois épithètes dont Sainte-Beuve le gratifie, Ménage apparaît léger comme un abbé non de cour, mais de ruelle. Il s'amusait à écrire des vers aimables dans toutes les langues : en grec, en espagnol, en italien et même en français. C'était Vadius en fleur. Sans cesse préoccupé de l'effet qu'il produisait et à la recherche d'un trait piquant, non seulement il tenait bureau de bel-esprit mais il gardait copie des bons mots qu'il disait.
« Toutes les fois qu'il a dîné chez moi, raconte Tallemant des Réaux, nous avons pris plaisir à lui faire répéter une même sottise. On n'avait qu'à lui dire :
— Monsieur Ménage, je vous prie, donnezmoi une pomme de reinette; il me semble que vous vous y connaissez bien.
— Vous avez raison, reprenait-il aussitôt,
car je me pique de me connaître en trois choses : en œufs frais, en pommes de reinette et en amitié.
— Voyez le bel assemblage! ajoute Tallemant. C'était le savant coquet, pimpant; c'était bien l'auteur de ces vers d'idylle que Ton se plut à répéter :
Les loups vivent d'agneaux, les abeilles de fleurs Les herbes de rosée et l'amour de douleurs.
Toujours souriant, sauf quand sa vanité était enjeu. Quelquefois alors il perdait toute notion du ridicule. Au milieu d'une longue réponse à un factum publié contre lui, il eut la naïveté d'imprimer ce titre vraiment extraordinaire :
« Divers endroits de mes poésies où j'ai parlé de moi avec modestie. » Suivaient les citations.
Il faut reconnaître cependant que sa fatuité ne se montrait pas toujours aussi à plein. Quand l'attaque était trop vive, il faisait semblant de ne pas s'en apercevoir. Le jour où Molière le jeta sur le théâtre et le rendit im-
mortel dans la fameuse scène avec Trissotin, Ménage eut l'esprit de ne pas avoir l'air de s'en douter.
Marie de Rabutin devait s'amuser de ces travers. Évidemment son bon sens robuste s'était aperçu bien vite de ce qu'il y avait d'artificiel dans un personnage aussi mondain; mais elle se plaisait à cette érudition de surface qui lui donnait le goût de mille lectures et la curiosité de battre toutes sortes de pays littéraires. Déjà très rieuse, elle n'attachait pas grande importance aux déclarations que Ménage ne manqua pas de lui adresser, comme il en adressait d'ailleurs à toutes ses élèves. C'était en quelque sorte compris dans la leçon. Mais si elle craignait de l'avoir blessé par une épigramme un peu vive, avec quelle coquetterie affectueuse et câline elle le rappelait près d'elle !
Un jour qu'ils avaient eu une légère brouille, qui menaçait de devenir une rupture, elle lui écrivit ce petit billet :
« C'est vous qui m'avez appris à parler de votre amitié comme d'une pauvre défunte,
car pour moi, je ne m'en serais jamais avisée, en vous aimant comme je fais. Prenez-vousen donc à vous de cette vilaine parole qui vous a déplu, et croyez que je ne puis avoir plus de joie que de savoir que vousconservez pour moi l'amitié que vous m'avez promise, et qu'elle est ressuscitée glorieusement.
Adieu.
« Marie Chantal. »
Cette reprise immédiate de bon sourire, ce don d'agréer qui vient de la finesse d'esprit et de la bienveillance du cœur, Marie de Rabutin avait déjà tout cela dans la grâce de ses dixsept ans. Elle avait encore le plus beau teint du monde, au dire de son cousin Bussy-Ralmtin, des yeux bleus, de très beaux cbeveux blonds, le nez un peu carré, mais une jolie bouche, qui ne demandait qu'à montrer des dents éclatantes.
Si son enfance avait été attristée, la gaieté de la vie arrivait maintenant. Marie de Rabutin entrait dans le monde non pas avec l'assurance d'une conquérante, mais avec la sécurité
d'une bien accueillie. Comme elle ajoutait au charme de son esprit et de son visage une grande fortune, il était naturel que tout homme titré rêvât d'être le mari de cette héritière, demoiselle de Bourgogne. Bussy-Rabutin y songea un instant. Il était mestre de camp, beau garçon, spirituel et déjà gêné dans ses affaires. Son père trouva qu'il avait toutes les raisons du monde pour être amoureux de sa cousine. La cousine devina-t-elle que ce prétendant ferait plutôt un bon mariage qu'un bon mari? L'abbé de Coulanges se défia-t-il de ce personnage sans grande délicatesse? Il y a là un point qui n'est pas éclairci. Bussy assura avec aplomb que ce fut lui-même qui ne voulut pas pousser plus loin les choses, que les airs un peu trop libres de Marie de Rabutin l'avaient inquiété et qu'il la trouvait « la plus jolie fille du monde pour être la femme d'un autre. »
Mais Bussy a eu de tels accès de vanité et de perfidie que l'on peut récuser son témoignage. Malheureusement Marie de Rabutin ne gagna pas beaucoup pour avoir attendu. Le
mari qui lui était réservé ne valait guère mieux que Bussy. Le coadjuteur de Paris, Gondi, qui devait être plus tard le fameux cardinal de Retz, pesa de son autorité sur le bon abbé de Coulanges pour faire accepter le marquis Henri de Sévigné. Jeune et de physionomie agréable, très fier de sa noblesse et ne manquant pas d'esprit, le marquis réunissait les conditions apparentes qui de tout teni[ sont facilité les mariages dans le monde. Mais si l'on pouvait s'étendre longuement sur les alliances du marquis avec les Montmorency, les Clissonet les du Guesclin, il eût été plus délicat d'aborder le chapitre de ses qualités morales. On aurait eu de la peine à en découvrir. Lés premiers mois de cette union furent cependant sans nuage. M. de Sévigné emmena sa femme en Bretagne, à six kilomètres de Vitré, dans ce château qui devait être à jamais célèbre, le château des Rochers.
Dans cette solitude, au milieu de ces bois et de leur doux silence, Mme de Sévigné connut pendant quelque temps ce souverain bien : la paix dans le bonheur. On commençait même
à plaisanter cet excès de retraite et d'égoïsme à deux, quand M. et Mme de Sévigné firent leur rentrée à Paris. Les salons les fêtèrent. L'hôtel de Rambouillet n'y manqua pas. 11 était alors en pleine vogue. Les grands seigneurs s'y donnaient rendez-vous. C'était l'école du bon ton. Beaucoup de personnes qui ont des clartés vagues de tout jugent de la façon la plus simple l'hôtel de Rambouillet. Pour elles, il y eut, à une certaine époque, dans un petit cercle qui se piquait de savoir-vivre et de beau langage, un abus de métaphores et de phrases prétentieuses; Molière s'en amusa, et sous les rires provoqués par les précieuses ridicules, la réputation de l'hôtel de Rambouillet s'effondra. L'histoire des vraies précieuses, de l'influence qu'elles reçurent et qu'elles exercèrent n'est pas aussi facile à résumer.
C'est à un vieux roman en dix volumes, que la Fontaine et la Rochefoucauld se plaisaient encore à relire, c'est à YÀstrce qu'il faut remonter quand on veut étudier comment les esprits ont été portés vers les choses de lettres et le goût de la conversation. L'auteur de ce livre
s'appelait Honoré d'Urfé. Il avait connu les traverses du xvi° siècle, il en avait pâti, tour à tour enfermé comme ligueur par les royalistes, et comme royaliste par les ligueurs. Ainsi que beaucoup de gentilshommes de ce temps-là, il était affamé de repos. L'esprit plein de souvenirs d'enfance et du regret de n'avoir pu, au milieu des orages de son siècle, laisser paisiblement couler sa vie, il voulut du moins se consoler littérairement. Il plaça ses héros, bergers fort galants, dans le pays où lui-même avait passé ses premières années heureuses.
« Auprès de l'ancienne ville de Lyon, écritil au commencement de son livre, du côté du soleil couchant, il y a un pays nommé Forests, qui, en sa petitesse, contient ce qui est de plus rare au reste des Gaules. Car étant divisé en plaines et en montagnes, les unes et les autres sont si fertiles et situées en un air si tempéré que la terre y est capable de tout ce que peut désirer le laboureur. Au cœur du pays est le plus beau de la plaine, ceinte, comme d'une
forte muraille, des monts assez voisins et arrosée du fleuve de Loire, qui prenant sa source assez près de là, passe presque par le milieu non point encore trop enflé ni orgueilleux, mais doux et paisible. Plusieurs autres ruisseaux en divers lieux la vont baignant de leurs claires ondes : mais l'un des plus beaux est Lignon qui, vagabond en son cours, aussi bien que douteux en sa source, va serpentant par cette plaine depuis les plus hautes montagnes jusques à Fleurs où Loire, le recevant et lui laissant perdre son nom propre, l'emporte pour tribut à l'Océan. »
C'est sur les bords du Lignon que se promènent les bergers de d'Urfépeu préoccupés du soin de leur troupeau. Ils sont l'avant-garde de cette immense armée de bergers enrubannés dont les houlettes devaient encombrer si longtemps le champ de la littérature. Mais dans ce roman qui n'en finit pas, — la première partie parut en 1609 et la dernière en 1627 — les allégories étaient transparentes pour les contemporains.
On admirait ce long et persévérant amour de
Céladon pour la déesse Astrée, qui était la personnification de la justice et de la clémence. Tous ces gentilshommes, fatigués de la vie brutale qu'ils avaient menée jusqu'alors, s'intéressaient passionnément à ces luttes sentimentales dont l'amour était le prix. Ils se sentaient devenir bergers comme l'étaient ceux de d'Urfé.
Ainsi se glissait dans les âmes le goût de la politesse et de la paix. La bergerie de Y Astrée menait directement à l'hôtel de Rambouillet. Les précieuses avaient appris à tenir un salon dans ce livre qui avait été pour elles l'introduction à la vie mondaine.
« L'hôtel de Rambouillet, écrivait Chapelain à Balzac en 1638, est le lieu du monde où votre vertu peut avoir une place qui lui soit la plus agréable, comme je suis assuré que vous me l'avouerez lorsque vous serez ici. Dès à présent vous y êtes honoré, estimé et chéri et l'on vous y tient présent par le souvenir continuel que l'on y a de votre mérite. »
Balzac ne se fit pas prier, Voiture encore moins. Tous deux réussirent trop dans cette
société polie qui visait de plus en plus au raffinement. Balzac exagéra le tour noble de son langage et tomba dans l'emphase ; Voiture força son badinage et tomba dans l'afféterie. Ainsi qu'il arrive dans tout cercle d'élite où chacun veut qu'on le distingue, la conversation se brisait en facettes. On ne cherchait plus que l'esprit. C'était à qui trouverait une pointe.
Avec sa franchise, son naturel et son besoin de vérité, Mme de Sévigné ne prenait que les qualités des défauts : la mesure, la délicatesse, sans rien perdre de sa gauloiserie. Elle et M"e de la Vergne, qui devait être un jour JVIme de la Fayette, l'auteur de la Princesse de C lèves, traversèrent ces ruelles et ces réduits en n'en gardant que la grâce.
M. de Sévigné, dans un tel milieu, ne passait pas son temps à chercher quels services les vraies précieuses pouvaient rendre à la littérature française. Il était moins épuré. La valeur des mots lui importait peu. Quand il prenait un tabouret pour causer avec une jolie femme, ce n'était point de littérature qu'il s'agissait. Il
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racontait gaiement quelque histoire légère arrivée à un de ses amis, en attendant qu'il racontât ses aventures personnelles.
Mari peu scrupuleux, il faisait avec la fortune de sa femme des dépenses qu'il eût été embarrassé de justifier. L'abbé de Coulanges se fâcha. Ce n'était pas seulement le bonheur de sa nièce qui était compromis, c'était le patrimoine bouleversé, en plein désordre. Une séparation de biens fut jugée nécessaire. Toujours prête à pardonner, même les moins pardonnables offenses, Mme de Sévigné fut plus conciliante que l'abbé. Délaissée, elle aima encore ce mari qu'elle n'estimait plus; libre de sa fortune, elle offrit encore cinquante mille écus à ce prodigue qui avait failli la ruiner.
Un duel terminabrusquement cette vie peu intéressante. Un certain Gascon, nommé Lacger, que le marquis de Sévigné avait voulu rouer de coups, résolut de se venger comme se vengent les perfides et les lâches. Il alla trouver le chevalier d'Albret « qui tuait très bien son monde », dit Tallemant, et insinua que M. de Sévigné
tenait sur le chevalier des propos méprisants. Croyant à cette calomnie, le chevalier envoya demander des explications à M. de Sévigné qui répondit que jamais il n'avait parlé dans de tels termes. Mais, ajouta-t-il, si je rends hommage à la vérité en niant les paroles qu'on me prête, je me justifierai l'épée à la main.
Rendez-vous fut pris derrière le couvent Picpus. On prétend que sur le terrain et avant le combat les deux adversaires, qui n'avaient aucune raison de s'en vouloir, s'embrassèrent. Us auraient pu s'en tenir là. Mais le duel était commandé : il fallait se battre. Les épées se croisèrent. Le marquis, se précipitant avec impétuosité sur le chevalier, s'enferra et tomba mortellement blessé.
Ainsi disparaissait, à trente-deux ans, cet homme qui avait joué une dernière fois sa vie aussi frivolement que tout le reste et qui laissait derrière lui une femme et deux petits enfants. L'aînée, Marguerite, avait cinq ans, Charles avait deux ans et demi.
C'est aux Rochers que la nouvelle de cette
mort parvint à Mme de Sévigné. Elle partit immédiatement pour Paris: elle avait une profonde douleur à la pensée qu'elle ne reverrait plus ce mari qui avait aimé partout, disait Bussy, et qui n'aima jamais rien de si aimable que sa femme. Mme de Sévigné avec son inépuisable tendresse, avec cet excès de ce que les Anglais appellent le milk of human kindness, le lait de la bonté humaine, ne se souvenait plus que de ses premiers mois de bonheur. Le monde eut peine à croire à la sincérité d'un tel chagrin. Mais fut-il jamais âme moins dissimulée ? Était-ce par feinte et pour jouer un rôle qu'elle tomba sans connaissance la première fois qu'elle aperçut le chevalier d'Albret ? Était-ce un mot de parade, ce mot jeté quand elle croisa un jour dans une allée de Saint-Cloud le misérable Lacger : « Voilà, s'écria-t-elle, l'homme que je hais le plus! » Il n'eût tenu qu'à elle de rester à Paris, durant cette première année de veuvage, de porter légèrement son deuil et de se faire consolerenprose et envers. Elle alla s'enfermer aux Rochers, ne pensant plus qu'à ses enfants. Elle voulait vivre pour
eux, se consacrer à eux, dans le beau sens du mot consacrer, que l'usage a affaibli et qui mérite de retrouver toute sa force quand on parle de Mme de Sévigné. Le bon abbé de Coulanges, songeant plus aux vivants qu'au mort, ne s'attarda pas sans doute à murmurer longtemps dans ses prières le nom de M. de Sévigné. Il lui paraissait plus urgent de donner à Mme de Sévigné des secours temporels. Comme il excellait dans l'art de débrouiller les affaires embarrassées, il avait de la besogne devant lui. Il reprit en mains ce ministère des finances que M. de Sévigné avait laissé dans un si triste état.
Accorder à la mémoire de ce mari une rupture de plusieurs mois avec le monde, qui ne demandait qu'à trouver exagérée une douleur dont les éclaircies, au jugement de cette société frivole, devaient être grandes, c'était bien, c'était presque trop. Il n'eût pas fallu que Mme de Sévigné poussât plus loin son parti pris de retraite au fond des Rochers. Sa bonté nous eût paru tout autre chose. Sa réputation d'esprit en eût souffert. Quand elle re-
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vint à Paris, la Gazette annonça cet heureux événement en petits vers galants :
Sévigné, veuve, jeune et belle Comme une chaste tourterelle Ayant d'un cœur triste et marri Lamenté monsieur son mari, Est de retour de la campagne, C'est-à-dire de la Bretagne ; Et malgré ses sombres atours Qui semblent ternir ses beaux jours, Vient augmenter dans nos ruelles L'agréable nombre des belles.
LES AMIS DE Mme DE SEVIGNÉ
La société de la Fronde, qui ne prenait pas grand'chose au sérieux, même quand elle risquait le tragique, ne demandait qu'à emporter dans son tourbillon de plaisirs, préparés au milieu des complots, Mme de Sévigné veuve, précieuse et frondeuse. Ne pouvait-elle se parer de ces trois titres avec une triple coquetterie faite pour plaire à ce monde léger ?
Passe encore, disait-on, d'aimer ses enfants plus qu'il ne conviendrait. C'est une faiblesse. Mais rester veuve à vingt-six ans et répondre à tout commencement d'aveu tendre par un sourire décourageant, la gageure paraissait forte.
Au nombre des amis de Mme de Sévigné qui ne demandaient qu'à lui faire perdre cette attitude originale d'une jeune veuve n'entendant point mourir au monde et ne cherchant pas à s'engager dans de nouveaux liens, Bussy-Rabutin, habitué à toutes les audaces, se flattait d'emporter le cœur de la marquise. Mme de Sévigné le remit d'abord à sa place de cousin. Il espérait bien ne pas y être à jamais cantonné :
a 11 est vrai, lui écrivait-il en 1654, que vous êtes étrangement révoltée contre les coquettes. Je ne sais pas si cela vous durera jusques à cinquante ans. A tout hasard, je me tiendrai en haleine de beaux sentiments, poulies pousser avec vous, si entre ci et ce tempslà vous veniez à vous humaniser ; et en attendant je n'aurai pour vous que la plus belle amitié du monde, puisque vous ne voulez autre chose. »
Bussy avait beau se confondre en adulations, lui assurer qu'elle « était les délices du genre humain, que l'antiquité lui aurait dressé des autels et qu'elle aurait assurément été
déesse de quelque chose, » Mme de Sévigné s'amusait à lui répondre, en déesse qui ne marche pas sur les nues, qu'elle l'aimait un peu « ruslaudement, » mais qu'elle était la plus fidèle amie qu'il eût au monde.
Valait-il la peine d'être aimé à ce point-là?
Peu gène par les scrupules, il interrompit un moment ses propos galants pour demander à sa cousine de lui procurer le moyen de trouver dix mille écus.
C'était en 1658, à la veille d'un nouveau départ pour l'armée. Il avait besoin de s'équiper. Avait-il tout perdu au jeu? C'est probable. Quand on gagne, comme il s'en était vanté, huit cents louis d'or en quatre ou cinq jours, on risque fort de pousser la chance aux extrémités et de se trouver avec des gens qui ont encore plus de bonheur.
Le premier mouvement de Mme de Sévigné fut de rendre service à Bussy et d'en être tout heureuse. L'abbé de Coulanges, homme de second mouvement, se demanda si Bussy pourrait rembourser cette somme. Le bien Bon proposa d'envoyer quelqu'un comme éclai-
reur en Bourgogne, où Bussy avait ses terres.
Le temps s'écoulait; Bussy était pressé. Il offrit de laisser en gage les ordonnances de son traitement. Si j'étais tué, insinuait-il, on pourrait obtenir encore le paiement de ces dix mille écus. Fouquet, le surintendant des finances, de qui relevaient tous les services de comptabilité, serait trop heureux d'être agréable à Mme de Sévigné.
Cette allusion indélicate aux hommages que Fouquet adressait à la marquise blessa vivement Mme de Sévigné.
Elle répondit à cette impertinence que jamais elle ne consentirait à accepter le moindre service d'argent de Fouquet. Bussy, croyant qu'il y avait, derrière les réponses, les retards et les susceptibilités de sa cousine, le parti pris de ne pas lui venir en aide, se brouilla avec elle.
Une autre amie, qui ne se fût pas effarouchée d'une allusion à la bienveillance de Fouquet, Mme de Montglas, tira Bussy d'affaire. Elle avait des diamants ; elle les lui donna. Il trouva du crédit en les mettant en gage et se
LES AMIS DE MADAME DE SÉVIGNÉ 3b
rendit à l'armée, partagé entre sa reconnaissance pour Mme de Montglas et sa colère contre Mme de Sévigné.
Quand il revint en France dans son château de Bussy, il s'amusa, pour distraire Mme de Montglas, à écrire un pamphlet où toute la société de son temps était arrangée de la belle manière. Aventures privées, détails intimes, rien ne manquait à cette histoire des plus célèbres contemporains. Avec sa vanité ordinaire, Bussy n'eut pas le courage de garder au fond de son tiroir ces pages chargées de médisances et de perfidies. Il les lut à des amis, qui se répandirent en compliments devant l'auteur, et en indiscrétions derrière lui. C'est dans ce pamphlet qu'était le portrait de Mme de Sévigné, ce chien de portrait, disait-elle, qui devait lui faire passer tant de nuits sans sommeil. Le voilà dans ses principales lignes, avec ses fins de phrases qui frétillent comme des queues de serpents :
« Il n'y a point de femme qui ait plus d'esprit qu'elle, et fort peu qui en aient autant ; sa manière est divertissante. Il y en a qui disent
30 MADAME DE SÉV1GNÉ
que, pour une femme de qualité, son caractère est un peu trop badin. Du temps que je la voyais, je trouvais ce jugement-là ridicule, et je sauvais son burlesque sous le nom de gaieté. Aujourd'hui qu'en ne la voyant plus son grand feu ne m'éblouit pas, je demeure d'accord qu'elle veut être trop plaisante.
« Si l'on a de l'esprit, et particulièrement de cette sorte d'esprit qui est enjoué, on n'a qu'à la voir : on ne perd rien avec elle; elle vous entend, elle entre juste en tout ce que vous dites, elle vous devine, et vous mène d'ordinaire bien plus loin que vous ne pensez aller. . . La plus grande marque d'esprit qu'on puisse lui donner, c'est d'avoir de l'admiration pour elle; elle aime l'encens, elle aime d'être aimée, et pour cela elle sème afin de recueillir, elle donne de la louange pour en recevoir.
« Elle aime généralement tous les hommes, quelque âge, quelque naissance et quelque mérite qu'ils aient, et de quelque profession qu'ils soient; tout lui est bon, depuis le manteau royal jusqu'à la soutane, depuis le sceptre jusqu'à l'écritoire...
« Pour avoir de l'esprit et de la qualité, elle se laisse un peu trop éblouir aux grandeurs de la cour. Le jour que la reine lui aura parlé, et peut-être demandé seulement avec qui elle sera venue, elle sera transportée de joie, et longtemps après elle trouvera moyen d'apprendre à tous ceux desquels elle se voudra attirer le respect la manière obligeante avec laquelle la reine lui aura parlé.
« Un soir que le roi venait de la faire danser, s'étant remise à sa place, qui était auprès de moi :
« — Il faut avouer, me dit-elle, que le roi a de grandes qualités ; je crois qu'il obscurcira la gloire de tous ses prédécesseurs.
« Je ne pus m'empècher de lui rire au nez, voyant à quel propos elle lui donnait ces louanges, et de lui répondre :
« — On n'en peut plus douter, Madame, après ce qu'il vient de faire pour vous.
« Elle était alors si satisfaite de Sa Majesté, que je la vis sur le point, pour lui témoigner sa reconnaissance, de crier : Vive le roi !
a II y a des gens qui ne mettent que les
choses saintes pour bornes à leur amitié, et qui feraient tout pour leurs amis, à la réserve d'offenser Dieu. Ces gens-là s'appellent amis jusqu'aux autels. L'amitié de Mme de Sévigné a d'autres limites : cette belle n'est amie que jusqu'à la bourse. »
Cette bourse s'ouvrit cependant quelques mois plus tard pour Bussy lui-même qui, oubliant les injures qu'il avait faites, assura à Mme de Sévigné que cette page satirique avait été brûlée devant Mme de Montglas. Mme de Sévigné ne demanda qu'à pardonner et à rendre toute la part de son amitié. Mais une amie de Bussy, — il en avait beaucoup, — Mme de la Baume, qui avait eu le manuscrit entre les mains, s'était hâtée de le transcrire. La copie circula : « J'ai vu votre portrait entre les mains do Mme de la Baume, disait-on à Mme de Sévigné, je l'ai vu. » Elle ne répondait, selon ses propres expressions, que par un sourire dédaigneux, ayant pitié de ceux (jui s'amusaient à croire à leurs yeux. « Enfin le jour malheureux arriva où elle vit ellemême et de ses propres yeux bigarrés, ce
qu'elle n'avait pas voulu croire. » Le manuscrit avait été imprimé à Liège, au commencement de 1665, par les soins de Mme de la Baume. Bussy avait eu au moins la prudence de donner de faux noms à tous ses personnages. Mme de la Baume trahit doublement Bussy en substituant à ces noms de convention les vrais noms de tous ceux qui jouaient un rôle dans cette comédie mondaine.
Il y eut un tollé général. Louis XIV fit enfermer Bussy à la Bastille. La bonté de Mme de Sévigné, quand elle sut son cousin malheureux, domina tout autre sentiment. Bussy était, il est vrai, terriblement puni de son libelle. A peine était-il sorti de la Bastille, qu'il fut condamné à se retirer dans ses terres de Bourgogne : Bussy, Chaseu,Forléans. Il devaity rester dix- septans. Mais après s'être épargné le remords de se joindre à tous ceux qui l'accablaient, Mme de Sévigné garda pendant longtemps encore tout au fond de son âme un grain de rancune.
11 faut lire dans sa correspondance le duel li(|éraire qu'elle lui livre pour l'obliger à solliciter un pardon.
Elle attaque, elle pare, elle riposte, elle veut avoir le dernier mot. Elle commence par bien indiquer, avant l'origine de toute brouiilerie, leurs situations respectives.
« Nous sommes proches, et de môme sang; nous nous plaisons, nous nous aimons, nous prenons intérêt dans nos fortunes. Vous me parlez de vous avancer de l'argent... vous dites que je vous l'ai refusé, et moi, je disque je vous l'ai prêté ; car vous savez fort bien, et notre ami Corbinelli en est témoin, que mon cœur le voulut d'abord... L'impatience vous prit; et m'étant trouvée par malheur assez imparfaite de corps et d'esprit pour vous donner sujet de faire un fort joli portrait de moi, vous le fîtes, et vous préférâtes à notre ancienne amitié, à votre nom, et à la justice même, le plaisir dJêtre loué de votre ouvrage... Être dans les mains de tout le monde ; se trouver imprimée ; être le livre de divertissement de toutes les provinces, où ces choses-là font un tort irréparable ; se rencon trer dans les bibliothèques, et recevoir cette douleur, par qui ? Je ne veux point vous étaler
LES AMTS DE MADAME DE SÉV1GNÉ 41
davantage toutes mes raisons : vous avez bien de l'esprit, je suis assurée que si vous voulez faire un quart d'heure de réflexions, vous les verrez, et vous les sentirez comme moi. Cependant que fais- je quand vous êtes arrêté ? Avec la douleur dans l'âme, je vous fais faire des compliments, je plains votre malheur, j'en parle même dans le monde, et je dis assez librement mon avis sur le procédé de Mme de la Baume pour en être brouillée avec elle. Vous sortez de prison, je vous vais voir plusieurs fois ; je vous dis adieu quand je partis pour Bretagne; je vous ai écrit, depuis que vous êtes chez vous, d'un style assez libre et sans rancune...
« Voilà ce que je voulais vous dire une fois en ma vie, en vous conjurant d'ôter de votre esprit que ce soit moi qui ait tort. Gardez ma lettre, et la relisez, si jamais la fantaisie vous prenait de le croire, et soyez juste là-dessus, comme si vous jugiez d'une chose qui se fût nassée entre deux autres personnes. Que votre intérêt ne vous fasse point voir ce qui n'est pas ; avouez que vous avez cruellement offensé
42 MADAME DE SÉVIGNE
l'amitié qui était entre nous, et je suis désarmée. Mais de croire que si vous répondez, je puisse jamais me taire, vous auriez tort ; car ce m'est une chose impossible. Je verbaliserai toujours : au lieu d'écrire en deux mots, comme je vous l'avais promis, j'écrirai en deux mille ; et enfin j'en ferai tant, par des lettres d'une longueur cruelle, et d'un ennui mortel, que je vous obligerai malgré vous à me demander pardon, c'est-à-dire à me demander la vie. Faites-le donc de bonne grâce. »
Ce portrait lui tient tellement à cœur que, dans une seconde lettre, malgré toutes les excuses plus ou moins franches de Bussy, elle déborde en reproches qu'elle interrompt par des mots charmants d'une amitié qui ne demande qu'à renaître :
« Quand je me vis donnée au public, et répandue dans les provinces, je vous avoue que je fus au désespoir, et que ne vous voyant plus pour réveiller mes faiblesses, et mes anciennes tendresses pour vous, je m'abandonnai à une sécheresse de cœur qui ne me permit pas de faire autre chose pendant votre
prison que ce que je fis : je trouvais encore que c'était beaucoup. Quand vous sortîtes, vous me l'envoyâtes dire avec confiance : cela me toucha : bon sang ne peut mentir ; le temps avait un peu adouci ma première douleur ; vous savez le reste. Je ne vous dis point maintenant comment vous êtes avec moi ; tout le monde me jetterait des pierres, si je faisais de plus grandes démonstrations. Je voudrais qu'à cela près vous fussiez en état par votre présence de me redonner encore la qualité de votre dupe. Mais sans pousser cet endroit plus loin, je vous dirai pour la dernière fois que je ne vous donne pour pénitence, c'est-à-dire pour supplice, que de méditer sur toute l'amitié que j'ai toujours eue pour vous, sur mon innocence à l'égard de cette première offense prétendue, sur toute ma confiance après notre raccommodement, qui me faisait rire de ceux qui me donnaient de bons avis, et sur les crapauds et les couleuvres que vous nourrissiez contre moi pendant ce temps-là, et qui sont écloses heureusement par *Imc de la Baume. Bas ta, je finis ici le procès. »
4i MADAME DE SÉVIGNÉ
Étourdi de tous les coups qu'il recevait, Bussy, quelles que fussent les ressources de son esprit, fut obligé de s'avouer vaincu. « Je me suis rendu dans la réplique que je vous ai faite, lui écrit-il, je vous ai demandé la vie, vous me voulez tuer à terre, cela est un peu inhumain. »
« Levez-vous, Comte, lui répond alors génér reusement la marquise, je ne veux point vous tuer à terre; ou reprenez votre épée pour recommencer notre combat. Mais il vaut mieux que je vous donne la vie et que nous vivions en paix. Adieu, Comte, présentement que je vous ai battu, je dirai partout que vous êtes le plus brave homme de France» et je conterai notre combat le jour que je parlerai des combats singuliers. »
La paix fut signée. Le commerce de lettres se « démancha » encore à la suite de petits faits dont l'amour-propre de Bussy, aigri dans la solitude de son exil, grossissait l'importance. « Il nous arrive toujours des incidents, lui écrivait Mme de Sévigné, mais le fond est bon; nous en rirons peut-être quelque jour. »
Elle, qui avait été si cruellement offensée, n'hésitait pas à convenir qu'elle pouvait avoir un peu de tort dans ces occasions de picoterie ; elle ne songeait, bonne comme toujours, qu'à le plaindre de sa mauvaise fortune, à le distraire par des nouvelles de Paris, à intercéder pour lui. Il l'y poussait souvent. Rarement personnage en exil eut l'âme aussi peu fière que Bussy.
C'était la vanité faite homme, l'insupportable vanité qui rêve toujours de se mettre en avant et d'attirer l'attention du public. Le silence, voilà ce que ne peuvent supporter les hommes comme Bussy, tous les personnages d'estrade. Quand ils tombent, ils donnent le spectacle d'ambitieux déçus ne cherchant, quelle que soit la main qui les aide, qu'à remonter sur la scène.
Bussy se retournait de tous côtés pour trouver un appui. Avoir dit publiquement que Condé était « fourbe, insolent, sans égards, » et s'épuiser en démarches pour obtenir la bienveillance de ce même Condé, c'est vraiment, même quand on ne se pique pas de noblesse,
le dernier degré où l'on puisse descendre. Et, par un contraste singulier, habituel à ces tristes caractères, au moment où il a sur la conscience une de ces platitudes, il se donne les airs d'un homme qui fait la leçon aux autres, il entend qu'on le respecte et que les maréchaux de France, sans aller plus loin, le traitent de pair à compagnon. Ce titre rêvé de maréchal, ce titre qu'il n'a pas, qu'il ne devait jamais avoir, le désespère. Voilà sa plaie vive, sa plaie inguérissable, toujours prête à se rouvrir. Les remèdes du christianisme et de la philosophie, qu'il invoque sans cesse, ne parviennent, quoi qu'il en dise, ni à le guérir ni à le soulager.
Quand on visite le château de Bussy où tout est resté intact comme si le maître d'autrefois allait y rentrer sur un ordre de Louis XIV, on ne peut se défendre, malgré le peu de sympathie qu'inspire Bussy, d'un mouvement de compassion pour cette incurable blessure. Il y a une salle, la salle des maréchaux, où la douleur de Bussy, qui dans d'autres pièces a cherché à se distraire par des allégories et des
inscriptions ironiques, éclate et déborde. Tous les portraits des grands capitaines du siècle de Louis XIV, tous, depuis ses premiers chefs et ses anciens camarades jusqu'aux généraux étrangers, qu'il eût souhaités pour adversaires, sont rangés là. Il a voulu les avoir perpétuellement sous ses regards, vivre au milieu d'eux, et puisqu'il ne pouvait atteindre au même grade, avoir du moins l'illusion de mériter une place dans leurs rangs en mettant aussi son portrait dans la galerie. C'était le meilleur moyen d'avancer sur place, et de prendre un rayon de gloire en chambre. Mais, comme le constate M. Emile Montégut, dans ses impressions de voyage en Bourgogne, cet amer regret de n'avoir pas combattu à la tête d'une armée a quelque chose qui domine tout autre sentiment, et fait oublier un instant les chemins misérables où s'engageait la fierté de Bussy pour arriver à cet honneur. Mme de Sévigné, avec son indulgence sans bornes, le plaignait et l'excusait. Il n'était sortes de pré venances qu'elle n'inventât pour lui rendre moins dur le chagrin de l'inactivité.
« La solitude, lui écrivait-elle, ne vous ôte rien de toutes les lumières naturelles ou acquises dont vous avez fait une si bonne provision. Vous êtes en bonne compagnie quand vous êtes avec vous. »
Il n'est si bonne compagnie de ce genre qui ne finisse par peser. Mme de Sévigné s'en doute bien. Aussi cherche-t-elle comment Bussy pourrait être distrait. N'y a-t-il pas précisément en Bourgogne, à Epoisse, non loin du château de Bussy, tout à côté deForléans, ces bons de Guitaut, les meilleurs gens, les plus aimables amis du monde? On peut tout dire avec eux. Ce serait pour Bussy un voisinage très agréable.
« Je crois, lui écrit-elle, avec cette bonne grâce qui savait si bien dissimuler un conseil, je crois que vous ne savez pourquoi vous ne vous donnez point les uns aux autres le plaisir d'une bonne compagnie, dans la province, entre vous et M. de Guitaut. Sa femme a bien de l'esprit; vous n'avez nul chagrin les uns contre les autres. Quand vous allez à Forléans, il est tout naturel d'aller à Epoisse, et
puis vous verrez comment vous vous accommoderez ensemble. Je sais que s'il vous rencontre, il vous embarrassera par ses honnêtetés, et par la manière dont il vous témoignera l'envie qu'il a d'être de vos serviteurs et de vos amis. Eh mon Dieu! a-t-on trop bonne compagnie dans les provinces qu'il faille s'ôter ceux avec qui nous parlerions notre langue et qui nous entendraient fort bien ? »
Le lendemain même du jour où il reçut cette lettre si cordiale, Bussy, avec sa brusquerie et son impétuosité vaniteuses, répond comme s'il avait été piqué par une mouche :
« Je ne sais qui vous a dit que nous ne nous divertissions pas bien quand nous sommes à Bussy ; nous nous voyons très souvent M. de Trichateau et moi : c'est un fort honnête homme, avec qui on peut parler de la cour et de la guerre. Je suis là sur le passage de Paris à Lyon, et cela me donne mille visites.
« Quand je suis à Chaseu, j'ai le voisinage de l'évêque d'Autun, de Tavannes, de Jeannin, d'Épinac, de Toulongeon, de sa femme et
de l'abbé Bonneau, sans compter encorebeaucoup d'autres gens de qualité, que vous ne connaissez pas...
« Je crois que M. et Mme de Guitaut ne gâteraient rien, s'ils se trouvaient parmi nous, et que même on serait fort aise de les voir, s'ils vivaient bien avec tout ce que je viens de vous nommer de gens ; pour moi, qui suis aussi honnête qu'un autre, je les recevrais le mieux que je pourrais quand ils me viendraient voir à Bussy ou à Chaseu; mais comme il faut un commencement à toutes choses, j'ai trouvé fort ridicule que M. de Guitaut, jadis mon cornette, ait cru qu'il n'y avait pas toujours eu jusques à présent pour le moins autant de différence entre lui et moi, qu'il y en avait il y a trente ans. Vous dites que quand je viens à Forléans, il est fort naturel que j'aille à Epoisse, et je vous réponds que quand M. de Guitaut vient à Epoisse et qu'il apprend que je suis à Bussy, il est bien plus naturel et plus raisonnable à lui d'y venir. »
Mme de Sévigné n'insista pas, ne songeant même pas à trouver quelque peu étrange ce
LES AMIS DE MADAME DE SÉVIGNÉ oi
remerciement. Elle se rendit aux raisons que lui donnait Bussy, en lui renouvelant l'expression de sa tendresse. Et Bussy a l'inconvenance de revenir encore sur ce chapitre en disant :
« Je suis très aise, Madame, que vous approuviez mon quant à moi sur le projet de M. de Guitaut, et en effet, quand avec le cordon bleu il aurait encore l'ordre de la Toison et celui de la Jarretière, il n'y aurait pas de comparaison de lui à moi. »
Rien ne montre mieux que ces petits incidents de correspondance la bonté de Mme de Sévignê. Elle traverse ces petites passions amères et ces luttes sans y rien perdre de sa douceur.
Mais, tout en s'appliquant à ne jamais contrarier par un mot trop brusque Bussy malade, aigri, toujours inquiet dans sa susceptibilité ombrageuse, M,ne de Sévigné risquait un conseil dès qu'elle pouvait lui faire entendre raison :
« Vous n'avez que trop perdu de vos anciens amis, lui écrivait-elle un jour, vos en-
fants vous demandent grâce pour ce qui vous en reste, dont le secours peut leur être nécessaire en l'état où ils sont. »
Dans cette même lettre, du 24 juin 1681, elle glissait cette phrase digne d'être méditée :
« Il arrive souvent qu'ayant toute la raison pour soi, on est blâmé pour la manière rude dont on la fait valoir. »
Mme de Sévigné avait ainsi de ces maximes à son usage personnel et qui peuvent servir à tout le monde. Ce sont de vrais principes dans l'art de conduire sa vie. Personne ne s'y entendait mieux que cette femme si franche, si spirituelle et si tendre. Cette rieuse au bon cœur réunit en elle les meilleures qualités de notre race. Oui, c'est bien là notre besoin de bienveillance qui nous fait juger favorablement les autres et désirer leur estime, notre promptitude à nous émouvoir et notre éloquence naturelle pour traduire notre émotion en accents qui jaillissent de l'âme, notre ardeur à nous égayer d'une gaieté vive et légère qui va jusqu'à l'ironie sans tomber dans la satire.
Un jour que Bussy s'était vanté, avec ses airs de capitan, d'être assez bon chrétien pour prendre patience et se consoler en sa propre vertu, Mme de Sévigné lui répondit, en s'amusant agréablement de cette vanité qui se nichait partout :
« J'ai vu une lettre à un de vos amis, par laquelle il me paraît que vous êtes bien content de Dieu; il me paraît que vous en parlez comme d'un ami qui en a bien usé avec vous. Pour moi, je crois qu'il aime votre cœur franc et sincère, et qu'en votre faveur il relâchera un peu des règles qu'il a données aux autres. Car tout l'Évangile commande l'humilité et l'abaissement, et vous ferez si bien qu'il vous permettra de conserver votre hauteur : ce sera une distinction faite pour vous seul, dont vous lui serez encore plus redevable. Cela me fait souvenir de tout ce que vous disait votre oncle, le grand prieur de France, en mourant : « Ils disent que j'ai l'attrition. » Il en parlait comme d'uno crise.
Puissance de l'esprit ! puissance surtout de la grâce et de la bonté ! Mme de Sévigné réussit
à modifier Bussy, à le rendre moins pointilleux, à l'empêcher de monter à tout moment sur les grands chevaux qu'il tenait toujours prêts. A force de lui répéter qu'elle ne doutait pas de son courage, elle finit par lui en donner. Ce défaut de moins, c'était déjà beaucoup ; elle fut plus heureuse encore : elle éveilla en lui des qualités. Ah ! l'amie douce, attentive et discrète, l'amie charmante qui arracha à Bussy, quand elle était malade, cet aveu qui valait mieux que toutes les déclarations d'autrefois :
« Je suis fort en peine de vous. Je vous ai fort aimée toute ma vie, ma chère cousine, et nos petites brouilleries même n'ont pas été une marque que vous me fussiez indifférente; mais je ne vous ai jamais tant estimée ni tant aimée que je fais aujourd'hui. Ce qui me le fait croire, c'est que je crains de vous perdre plus que je n'ai jamais fait.
« Que ferais-je au monde sans vous, ma pauvre chère cousine? Avec qui pourrais-je rire? Avec qui, — reprend-il avec une fatuité que l'émotion la plus sincère ne pouvait cepen
dant faire disparaître, — avec qui pourrais-je avoir de l'esprit ? En qui aurais-je une entière confiance d'être aimé ? A qui parlerais-je à cœur ouvert de toutes choses ? »
Dans ses lettres à Bussy, Mme de Sévigné prononçait souvent le nom d'un de leurs amis communs, Corbinelli. Elle en faisait les plus grands éloges. Elle désirait à chaque instant le voir et le recevoir. Bussy et elle le trouvaient non seulement agréable, mais solide, bon à l'user, homme de grandes ressources. C'était un de ces amis que l'on rêve pour voisin de campagne ou pour hôte, un d^ ces moralistes et de ces philosophes avec qui l'en peut causer de toutes choses, en pleine liberté. Qui était cet étranger venu en France, sans la moindre fortune, à l'âge de trente-six ans ? La plupart des biographes de Mme de Sévigné sont quelque peu déconcertés devant ce Corbinelli. Philosophe équivoque, disent-ils, chrétien plus équivoque encore. La définition de Mme de Grignan, qui l'appelait le mystique du diable, contribue à rendre cette physionomie plus fuyante. Il me semble cependant, si l'on
réunit dans un même dossier toutes les notes éparses sur cet Italien, que l'on peut préciser d'une façon moins vague ce signalement moral. Voici comment j'essaierais d'expliquer Corbinelli :
C'était un de ces hommes servants, nés secrétaires. Leur valeur personnelle se laisse absorber par ceux qui l'utilisent. L'activité de leur esprit, le désir de se jeter dans un courant d'idées qui leur plaît, une part extraordinaire de dévouement, tout les pousse vers quelque homme puissant. Souvent ce protecteur abuse de leur intelligence et de leur cœur, froisse trop leur délicatesse ou les sa^ crifio à quelque basse dénonciation. Alors ils cherchent un autre maître, ils en prennent au besoin plusieurs. C'est un instinct. Il leur faut à toute force quelqu'un qu'ils puissent aimer et servir. On les croit intrigants : ils ne sont que suiveurs. Leur ambition se perd dans la gloire d'un autre, comme un ruisseau se perd dans un grand fleuve. Natures sensibles, rarement heureuses, car elles sont la plupart du temps payées d'ingratitude, et qui meurent
en ayant donné toute leur mesure à ceux-là seuls qui, après l'avoir exploitée, ont intérêt à ne jamais la proclamer.
Corbinelli, attaché à Bussy, qui l'avait élevé, avant la période de disgrâce, au rang d'ambassadeur intime, — lié avec le marquis de Vardes qui ressemblait à Bussy par l'esprit et le surpassait par l'indélicatesse. — courtisan du cardinal de Retz en exil, — pour tous trois ami fidèle des jours de tempête et d'isolement, Corbinelli m'apparaît comme un type de ces esprits secrétaires. Dédaigneux delà fortune au point de dire qu'il n'irait pas à cheval chercher une couronne à, une demilieue, il passait sa vie à lire et à causer. Il aimait moins écrire, « il brûlait tout ce qu'il griffonnait, » étant de ces hommes qui perdent confiance dès qu'ils travaillent pour euxmêmes. Plus curieux d'ailleurs de ce qui lui restait à apprendre que pressé de publier ce qu'il savait, il était de ces esprits souples qui s'intéressent à tout. La littérature, la musique, les beaux-arts, rien ne lui était étranger. Il se lança même dans les études du droit et prit
58 MADAME DE SÉVIGNE
le titre d'avocat, désireux, disait Mme de Se vigne, de se signaler par la perte de trois ou quatre procès de ses meilleurs amis. Mais le titre qu'il eût revendiqué avec une pointe de coquetterie eût été sans doute celui de philosophe mondain.
« Il va tous les jours, écrivait Mme de Sévignô, qui aurait voulu le garder pour elle seule, il va tous les jours chez Mme le Maigre, très jolie femme, où l'on ne parle que de Dieu, de la morale chrétienne, de l'Évangile du jour; cela s'appelle des conversations saintes ; il en est charmé et il y brille; il est insensible à tout le reste. »
Il se plaisait à raisonner à perte de vue sur les affaires de ce monde, et arrivait à cette conclusion que la Rochefoucauld a exprimée dans cette maxime : « Les peines sont jetées assez également dans tous les états des hommes. »
Corbinelli était un peu plus prolixe et, dans une de ses lettres à Bussy , qui avait bon besoin d'entendre plus d'un prône sur la résignation, il écrivait avec une solennité dogmatique :
« Je pose un gueux de soixante ans à l'hôpital, avec des maux de tête violents qui le prennent règlement tous les deux jours; qu'il soit, outre cela, paralytique d'un côté, et sujet à une colique néphrétique. Je pose d'un autre côté un roi de trente ans, beau, bien fait, victorieux et sain de corps et d'esprit ; et je dis que le gueux est aussi heureux que le roi, ou qu'il n'est pas plus malheureux. Si cela est véritable, comme je le crois, personne ne doit se plaindre de son état. Faites la comparaison des biens et des maux de ces deux personnages, de leurs plaisirs et de leurs peines, et je suis assuré que vous serez de mon avis. »
La seule manière de se consoler, aux yeux de Corbinelli, était d'imputer à Dieu tous les événements, de ne regarder que lui et de l'adorer uniquement en toutes choses.
C'est lui sans doute, puisque Mme de Sévigné l'appelait le médecin de son âme, qui avait inspiré à la marquise cette confiance absolue dans la Providence. Dans les grandes et petites choses, depuis le coup de canon qui avait tué Turenne, ce canon, écrivait-elle, « chargé de
toute éternité «jusqu'aux menus incidents delà vie journalière, tout lui semblait prévu, arrêté d'une manière irrévocable. Ne disait-elle pas, avec Corbinelli, que ce serait de l'impiété à un simple mortel de prétendre aller contre ce que la Providence avait résolu? Elle arrivait ainsi à une sorte de fatalisme dont Corbinelli était le grand prêtre. Mais derrière ce personnage en résignation perpétuelle raisonnait un homme intérieur, plein de philosophie purement humaine, quand redescendant des hauteurs théologiques du septième ciel où se complaisait la subtilité de son esprit, il rentrait, par un brusque retour de bon sens, dans ce que Montaigne appelait l'arrière-boutique, et jugeait tous les cultes comme autant de symboles variables du sentiment religieux.
J'imagine que lorsqu'il se mêla de convertir des protestants il leur montra que les religions n'étaient que des formes différentes de l'espérance. Mais convertissant ou philosophant, Corbinelli, selon le mot de Mme de Sévigné, était bon à quelque sauce qu'on le mît. S'il n'arriva pas à se pousser dans le monde
parce qu'il était trop modeste, trop dédaigneux et peut-être aussi parce qu'il avait trop de mérite, disait Mme de la Fayette, s'il eut à se plaindre de l'abandon du marquis de Vardes, s'il perdit le cardinal de Retz au moment où le cardinal lui donnait une pension, s'il rencontra dans Bussy un égoïste incomparable, si tout enfin lui échappa, il trouva du moins dans son amitié avec Mme de Sévigné un bien supérieur à tous les autres. Elle lui rendit en sympathie, je dis mal, en tendresse, tous les sentiments qu'il avait pour elle.
« Je vous trouve heureux, écrivait-elle à Bussy, d'avoir devant vous le plaisir de le voir. Pour moi, j'ai derrière celui de l'avoir vu, dont je suis au désespoir. Son esprit est fait pour plaire au mien. Il m'aime comme j'aime qu'on m'aime. Ainsi je perds ma joie et la douceur de ma vie en le perdant. »
Si l'esprit de Corbinelli plaisait à Mrae de Sévigné, si elle aimait à moraliser avec lui, elle avait un autre ami, presque aussi cher, qui ne se donnait pas la peine d'étudier la répartition des biens et des maux de ce monde.
C'était Emmanuel de Coulanges que tout le monde appelait le petit de Coulanges, « un très petit homme gros, à face réjouie, dit Saint-Simon, de ces esprits faciles, gais, agréables, qui ne produisent que de jolies bagatelles mais qui en produisent toujours et de nouvelles et sur-le-champ, légers, frivoles, à qui rien ne coûtait que la contrainte et l'étude. »
Le petit de Coulanges, neveu du bien Bon, avait passé avec Mme de Sévigné des journées, des semaines et des années d'enfance, comme on en passe entre cousins.
« Le moyen que vous ne m'aimiez pas? lui écrivait Mme de Sévigné. C'est la première chose que vous avez faite quand vous avez commencé d'ouvrir les yeux et c'est moi aussi qui ai commencé la mode de vous aimer et de vous trouver aimable. »
La mode s'en mêla si bien que tout dîner sans le petit de Coulanges était un dîner manqué. C'était à qui l'attirerait. Il était si vif, si plaisant, plein d'idées folles et d'imaginations surprenantes, faisant rire aux larmes, valant trop d'argent, disait Mm0 de Sévigné. Il n'avait
pas d'autres fonctions que celles d'amuseur. Nommé maître des requêtes, il n'avait pu se plier à cette charge et se résoudre à lire un dossier. Un jour, dans un rapport sur l'affaire d'une mare d'eau, laquelle mare, comme on dit en style de palais, était matière à contestation entre deux paysans dont l'un se nommait Grappin, le petit de Coulanges pataugea tellement dans celle affaire et battit l'eau si lamentablement qu'il interrompit son discours en disant: « Pardon, messieurs, je me noie dans la mare à Grappin et je suis votre serviteur. »
Il se défit de sa charge et composa des chansons.
« La jolie vie! lui écrivait Mme de Sévigné, et que la fortune vous a traité doucement ! Toujours aimé, toujours estimé, toujours portant la joie et le plaisir avec vous, toujours favori et entêté de quelque ami d'importance, un duc, un prince, un pape (car j'y veux ajouter le Saint-Père pour la rareté) ; toujours en santé, jamais à charge à personne, point d'affaires, point d'ambition. »
Ce plus heureux homme du monde s'était
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marié comme il faisait tout le reste, sans y attacher grande importance. C'était un événement quand on le voyait avec sa femme. Elle était cependant très agréable, si fine et si vibrante, que Mme de Sévigné l'appelait : la Mouche, la Sylphide, la Feuille. Nulle ne semblait mieux faite pour plaire au petit homme toujours allant, toujours remuant qu'elle avait pour mari. Mais ils se ressemblaient trop, et leurs deux esprits étincelants s'éteignaient dès qu'ils étaient seuls en présence. Le foyer se prêtait mal à cet éclat de feux follets. Comme la vie leur semblait une partie de plaisir, ils s'entendaient à merveille pour ne jamais su bordonner un projet de visite, d'escapade ou de voyage à un tête-à-tête où ils n'auraient plus rien trouvé à se dire. Le petit de Coulanges courut parfois se distraire jusqu'en Allemagne et en Italie. Mme de Coulanges allait moins loin. Elle se contentait de Versailles. La cour l'accueillait avec bonheur. Cette femme si gaie amusait même les inamusables. L'étiquette fléchissait devant elle. Son esprit, disait-on, lui tenait lieu de dignité.
Aussi liée avec le mari qu'avec la femme, Mme de Sévigné se plaisait à les aimer séparément. Si elle désirait avoir aux Rochers le petit de Coulanges et « le posséder sans distraction, » quand elle était à Paris, elle se dépêchait bien vite, le matin, après avoir entendu la messe, de venir prendre le café avec Mme de Coulanges. Le soir, c'était encore chez Mme de Coulanges que Mme de Sévigné retournait avec joie.
Mots charmants, lettres qu'on se passait de main en main, il y avait autour de Mmc de Coulanges un murmure de célébrité mondaine. Aussi serais-je tenté de croire que Mme de Sévigné cherchait, non sans une nuance de coquetterie, quand elle écrivait au petit de Coulanges, à donner, elle aussi, quelque tour piquant à ses lettres. Elle savait son cousin capable d'une indiscrétion et s'y exposait volontiers. Elle ne prétendait pas à la gloire d'un écrivain, mais elle ne se dérobait pas à un succès de femme spirituelle. La pensée d'être lue à haute voix dans un cercle d'amis n'était point pour lui déplaire. C'est ainsi
qu'elle écrivait au petit de Coulanges, dans la première explosion de surprise causée par le mariage d'une petite-fille de Henri IV avec Lauzun, ce cadet de Gascogne, la lettre si connue :
* A Paris, 15 décembre 1670.
« Je m'en vais vous mander la chose la plus étonnante, la plus surprenante, la plus merveilleuse, la plus miraculeuse, la plus triomphante, la plus étourdissante, la plus inouïe, la plus singulière, la plus extraordinaire, la plus incroyable, la plus imprévue, la plus grande, la plus petite, la plus rare, la plus commune, la plus éclatante, la plus secrète jusqu'aujourd'hui, la plus brillante, la plus digne d'envie : enfin une chose dont on ne trouve qu'un exemple dans les siècles passés, encore cet exemple n'est il pas juste ; une chose que l'on ne peut pas croire à Paris (comment la pourrait-on croire à Lyon?); une chose qui fait crier miséricorde à tout le monde; une chose qui comble de joie Mme de Rohan et Mme d'IIau*
terive; une chose enfin qui se fera dimanche, où ceux qui la verront croiront avoir la berlue; une chose qui se fera dimanche, et qui ne sera peut-être pas faite lundi. Je ne puis me résoudre à la dire; devinez-la : je vous le donne en trois. Jetez-vous votre langue aux chiens? Eh bien! il faut donc vous la dire : M. de Lauzun épouse dimanche, au Louvre, devinez qui? Je vous le donne en quatre, je vous le donne en dix, je vous le donne en cent. Mme de Goulanges dit : Voilà qui est bien difficile à deviner; c'est Mme de la Vallière. — Point du tout, madame. — C'est donc Mlle de Retz? — Point du tout, vous êtes bien provinciale. — Vraiment nous sommes bien bêtes, dites-vous, c'est Mlle Colbert. — Encore moins. — C'est assurément Mlle de Créquy. — Vous n'y êtes pas. Il faut donc à la fin vous le dire : il épouse, dimanche, au Louvre, avec la permission du roi, Mademoiselle, Mademoiselle de... Mademoiselle... devinez le nom : il épouse Mademoiselle, ma foi! par ma foi! ma foi jurée! Mademoiselle, la grande Mademoiselle; Mademoiselle, fille de feu Monsieur;
Mademoiselle, petite-fille de Henri IV; Mademoiselle d'Eu, Mademoiselle de Dombes, Mademoiselle de Montpensier, Mademoiselle d'Orléans; Mademoiselle, cousine germaine du roi ; Mademoiselle destinée au trône ; Mademoiselle, le seul parti de France qui fût digne de Monsieur. Voilà un beau sujet de discourir. Si vous criez, si vous êtes hors de vous-même, si vous dites que nous avons menti, que cela est faux, qu'on se moque de vous, que voilà une belle raillerie, que cela est bien fade à imaginer ; si enfin vous nous dites des injures : nous trouverons que vous avez raison ; nous en avons fait autant que vous.
« Adieu; les lettres qui seront portées par cet ordinaire vous feront voir si nous disons vrai ou non. »
Voilà évidemment une très jolie lettre, toute brillanlée d'épithètes qui scintillent comme ces diamants montés sur des tiges si flexibles que le moindre mouvement les met en branle et leur donne mille feux. Mais il y a dans la correspondance de Mme de Sévigné bien d'autres pages supérieures à ces phrases pailletées et à
ce miroitement d'adjectifs. Donner cette lettre dans les recueils les plus sommaires, où l'on n'a pas le temps de pénétrer dans l'intimité de Mme de Sévigné, c'est jeter dans les esprits une idée fausse de ce talent si naturel, c'est risquer même de lui donner des apparences prétentieuses. J'aime mieux la lettre exquise qu'on appelle la lettre de la prairie, et qui est adressée aussi au petit de Coulanges. Le sujet est bien simple. Il s'agit du renvoi d'un domestique paresseux. Sur ce thème, Mrae de Sévigné se fait un jeu d'imiter les narrateurs qui se perdent dans mille détails, ouvrent des parenthèses, ne peuvent jamais arriver au but. Avec quelle grâce ironique se joue cette plume légère! On épuiserait les comparaisons si l'on voulait essayer de peindre cette agilité du mouvement. Elle part, elle décrit des courbes, des cercles infinis ; elle semble bien loin, la voilà qui revient et qui échappe encore. C'est quelque chose comme un vol d'hirondelle autour de cette prairie où Picard a refusé de faner.
Voici cette lettre, que Coulanges lut, relut, vanta, prêta et fit passer à la postérité :
« Aux Rochers, le 22 juillet 1671.
« Ce mot sur la semaine est par-dessus le marché de vous écrire seulement tous les quinze jours, et pour vous donner avis, mon cher cousin, que vous aurez bientôt l'honneur de voir Picard; et comme il est frère du laquais de Mme de Coulanges, je suis bien aise de vous rendre compte de mon procédé. Vous savez que Mm0 la duchesse de Chaulnes est à VitrA elle y attend le duc, son mari, dans dix cm douze jours, avec les états de Bretagne : vous croyez que j 'extra vague; elle attend donc son mari avec tous les états, et, en attendant, elle est à Vitré toute seule, mourant d'ennui. Vous ne comprenez pas que cela puisse jamais revenir à Picard : elle meurt donc d'ennui ; je suis sa seule consolation, et vous croyez bien que je l'emporte d'une grande hauteur sur Mllcs de Kerbone et de Kerqueoison. Voici un grand circuit, mais pourtant nous arriverons au but. Comme je suis donc sa seule consolation, après l'avoir été voir, elle viendra ici, et je veux
qu'elle trouve mon parterre net et mes allées nettes, ces grandes allées que vous aimez. Vous ne comprenez pas encore où cela peut aller; voici une autre petite proposition incidente : vous savez qu'on fait les foins ; je n'avais pas d'ouvriers ; j'envoie dans cette prairie, que les poètes ont célébrée, prendre tous ceux qui travaillaient, pour venir nettoyer ici : vous n'y voyez encore goutte; et, en leur place, j'envoie tous mes gens faner. Savez-vous ce que c'est que faner ? Il faut que je vous l'explique : faner est la plus jolie chose du monde, c'est retourner du foin en batifolant dans une prairie ; dès qu'on en sait tant, on sait faner. Tous mes gens y allèrent gaiement; le seul Picard me vint dire qu'il n'irait pas, qu'il n'était pas entré à mon service pour cela, que ce n'était pas son métier, et qu'il aimait mieux s'en aller à Paris. Ma foi ! la colère me monte à la tête. Je songeai que c'était la centième sottise qu'il m'avait faite ; qu'il n'avait ni cœur, ni affection ; en un mot, la mesure était comble. Je l'ai pris au mot, et quoi qu'on m'ait pu dire pour lui, je suis demeurée ferme comme un-
rocher, et il est parti. C'est une justice de traiter les gens selon leurs bons ou mauvais services. Si vous le revoyez, ne le recevez point, ne le protégez point, ne me blâmez point, et' songez que c'est le garçon du monde qui aime le moins à faner, et qui est le plus indigne qu'on le traite bien.
• a Voilà l'histoire en peu de mots. Pour moi, j'aime les narrations où l'on ne dit que ce qui est nécessaire, où l'on ne s'écarte point ni à droite, ni à gauche, où l'on ne reprend point les choses de si loin : enfin, je crois que c'est ici, sans vanité, le modèle des narrations agréables. »
Quatorze ans après cette lettre, Mm* de Sévigné écrivait : « Le style qu'on a avec le petit de Coulanges ressemble à la joie et à la santé, a
Il était d'ailleurs le boute-en-train de l'élite de son temps. Il n'avait qu'une prétention : se connaître en cuisine. Quand il était chez des amis où l'on s'entendait mal en bonne chère, il se rendait maître de la fête, fabriquait des terrines, des fricassées, se versait à plein verre le vin qu'il avait choisi et n'avait pas à craindre
la mauvaise qualité de l'eau. Mangeant comme un diable, buvant comme un trou, c'est luimême qui le disait, il narguait ceux qui l'engageaient à veiller sur son régime.
Mme de Coulanges donna un jour « un très joli souper aux goutteux, » où, pour la circonstance, elle pria son mari, en raison des litres qu'il avait à devenir le collègue des autres invités. Traité en futur goutteux, le petit homme fut plus gai que jamais et chanta au dessert. Mais ce souper devait lui porter malheur.
« Hélas ! lui écrivait Mme de Sévigné deuxans après, vous avez la goutte au pied, au coude, au genou : cette douleur n'aura pas grand chemin à faire pour tenir toute votre petite personne. Quoi ? vous criez ! vous vous plaignez ! vous ne dormez plus 1 vous ne mangez plus ! vous ne buvez plus ! vous no chantez plus ! vous ne riez plus ! Quoi?la joie et vous, ce n'est plus la même chose ! Cette pensée méfait pleurer ; mais pendant que je pleure, vous êtes guéri, je l'espère et je le souhaite. »
Tout en criant « comme un enragé, » il trou-
74 MADAME DE SEVIGNE
vait encore le moyen de composer quelques jolis couplets sur son triste état. Reprenant son genre de vie dès qu'il fut guéri, il retomba et découvrit un remède dont il vanta les bons effets à son adorable gouvernante, comme il appelait Mme de Sévigné :
« Je fus dernièrement attaqué à Versailles : je criais l'épaule; on mit en même temps les fers au feu, et les femmes de chambre de Mme de Saint-Géran me repassèrent que rien n'y manqua; oncques depuis je n'ai crié l'épaule. » Et voilà comme il se promettait d'en user à l'avenir : mettre en plusieurs doubles un linge sur la partie affligée, et appliquer sur ce linge un fer à repasser, ajoutant, sous forme de conseil, qu'il était prudent que le fer ne lût pas trop chaud.
Les années qui se suivaient se ressemblaient pour le petit de Goulanges, tant il en sentait peu le poids II était tout prêt de croire, disaitil, qu'une très grosse erreur s'était glissée dans son baptistaire, et qu'on s'était trompé de vingt ans de trop au moment de la déclaration de sa naissance.
Mme de Coulantes essaya vainement, quand elle se déroba au monde, sans attendre le dernier coup de cloche, de le ramener à voir les choses sous un jour plus grave. « J'ai vu tout ce qu'il y a à voir dans le monde, lui écrivaitelle, je n'ai plus qu'une vieille figure à lui présenter, plus rien de nouveau à lui montrer ni à découvrir. Et que veut-on faire de recommencer toujours des visites, se troubler des événements qui ne nous regardent point? Mon cher monsieur, il faudrait songer à quelque chose de plus solide. » Rien n'y faisait. C'était plus fort que lui. Il en convenait dans ces petits vers de dessert :
Je voudrais, à mon âge, Il en serait temps, Être moins volage Que les jeunes gens, Et mettre en usage D'un vieillard bien sage Tous les sentiments, le voudrais du vieil bommo Être séparé; — Le morceau de pomme N'est pas digéré.
Mais quoi ! son moindre péché fut un « gaudeamus » perpétuel. « Avec qui n'était-il pas bon ? Avec qui ne s'accommodait -il point?»
Il eut de l'esprit sans méchanceté, il ne laissa jamais échapper un de ces mots blessants qui font plaie. Quand il y avait des gens assez perfides pour lui prêter un mauvais acte ou une fausse parole, il ne s'alarmait pas, sachant qu'un mot suffirait pour sa prompte justification. Ce mot même, il ne se pressait pas de le dire, tant sa conscience était tranquille, tant son regard pouvait s'arrêter en toute confiance sur tout le monde. L'heureux homme ! après avoir passé sa vie à s'amuser, il fut immortel par surcroît, grâce è son amitié pour Mme de Sévigné. Il fut gai et il fut bon.
Ces deux épithètes, qu'on aurait dû graver sur sa tombe, les privilégiés de la vie devraient les retenir et en faire leur profit. Ils seraient souvent moins à charge à eux-mêmes et aux autres.
Au nombre des amis de Mm de Sévigné se détache au premier plan une autre figure qui,
au début, n'a été vue qu'imparfaitement. C'est le rude et bon visage de l'abbé de Coulanges: c'est à lui que Mme de Sévigné devait le repos de sa vie.
« Sans lui, écrivait-elle à Bussy, nous n'aurions jamais ri ensemble; vous lui devez toute ma gaieté, ma belle humeur, ma vivacité, le don que j'avais de vous bien entendre, l'intelligence qui me faisait comprendre ce que vous aviez dit et deviner ce que vous alliez dire, en un mot le bon abbé, en me retirant des abîmes où M. de Sévigné m'avait laissée, m'a rendue telle que j'étais. »
Peu de charme, point d'esprit, une inflexible droiture, le don de voir juste, le désir d'être utile au risque de déplaire; mais peu lui importait,pourvu qu'il rendit service. C'était un sauveur de budgets. Il n'avait qu'un défaut : il aimait à bâtir. Sa joie était d'avoir toutes sortes d'ouvriers et démettre lui-môme la main à la truelle. Toutefois, — et c'est ce qui faisait de lui un architecte tout à fait extraordinaire, — il n'y avait pas à craindre qu'il dépassât les devis. La modeste chapelle du château des
Rochers témoigne à la fois de sa manie et de sa sagesse.
Avec l'amour des pierres et la passion des chiffres, on peut être un fort hrave homme, mais on n'est pas toujours un homme d'un commerce agréable. Il faut pour plaire aux autres parler peu de ce qui nous intéresse et beaucoup de ce qui les touche. Il faut surtout se plier au milieu qu'on traverse et se faire à tout, sans apporter de préoccupations fixes et être ailleurs, comme on dit vulgairement. L'abbé ne se prêtait pas à cette souplesse d'esprit. Il était toujours le môme. Aussitôt vu, aussitôt connu. Quand il fallait que Mme de Sévigné en voyage passât quatorze ou quinze heures de carrosse avec le bon abbé, la conversation languissait.
« Nous attendons notre dîner, écrivait-elle, comme une chose considérable. » Ce dîner était pour l'abbé, quelque peu gourmand, l'avenir de la journée.
Mais, — et c'est là où apparaît la bonté de Mmede Sévigné, — au moment où elle vient de se permettre celte allusion au peu d'agré-
ment qu'offre l'abbé dans un long voyage, elle se reproche cet accès d'impatience et rachète cette médisance bien légère par cette phrase qui souligne plus encore que de coutume sa tendresse pour le bien Bon : « Notre très-bien Bon est content et en parfaite santé. » Quand il fut vieux et malade, elle l'entoura plus encore de tendresse.
« Je n'avais nulle peine, disait-elle, à lui rendre mes soins; mais si j'en avais eu, je crois que je les aurais sacrifiées à la crainte d'avoir des reproches à me faire. »
Bien d'autres, à la place de Mmo de Sévigné, eussent noté, avec une certaine complaisance, ce long dévouement envers un vieux tuteur. On aime assez volontiers à s'attendrir soimême sur ses bonnes actions.
Mais à l'inverse de ceux qui calculent scrupuleusement les marques d'amitié qu'ils donnent, et plus légèrement celles qu'ils reçoivent, Mme de Sévigné trouvait qu'elle n'en faisait jamais assez pour les autres, et que les autres en faisaient trop pour elle. Elle s'étonnait de provoquer tant d'affections et elle se deman-
dait, — dans un mouvement de candeur qui est le meilleur éloge de sa nature. — pourquoi le monde la jugeait avec une telle indulgence. Un mot qui revient fréquemment sous saplume trahit d'une façon charmante ses sentiments reconnaissants et confirme une théorie connue qui a sa valeur psychologique. C'est à l'adjectif le plus souvent employé par un écrivain que l'on reconnaît soit sa préoccupation habituelle, soit son genre de talent, soit la marque de son esprit. Bossuet et Corneille, qui avaient un style souverain, répètent le mot grand; Mme de Sévigné, qui ne visait qu'à se faire aimer, se sert à tout instant du mot bon. Dans l'étude qu'il a récemment publiée surMmo de Sévigné, M. Boissicr disait spirituellement : Tout le monde est bon avec elle : le bien Bon, la bonne Troche, le bon d'Hacqueville, la bonne Marbœuf, la bonne Tarente.
M. Boissier aurait pu citer encore le bon Corbinelli, la bonne Mme de Lavardin. Il n'y a pas jusqu'au cardinal de Retz qui ne méritât, dans la pensée de Mm0 de Sévigné, l'appellation de bon cardinal.
LES AMIS DE MADAME DE SÉV1GNÉ 8i
Elle ne voyait, comment dirais-je? que la façade séduisante de cet esprit plein d'arrièrefonds. Ceux qui voudraient pénétrer dans les détours et les recoins de Retz n'ont qu'à lire les éludes infiniment curieuses et très complètes que, depuis plus de vingt ans, un historien, — grand découvreur de manuscrits inconnus, M. Chanlelauze, — a publiées sur l'ancien chef do la Fronde. Ils saisiront jusqu'au dernier fil toutes les intrigues de Retz pour être cardinal, ils suivront jusqu'au dernier calcul les manœuvres qu'il combina pour arriver à être premier ministre. Quand il fut joué par Mazarin, obligé de signer une démission d'archevêque de Paris, démission extorquée par une captivité de seize mois et datée du donjon de Vincennes, puis quand il fut dépouillé de ses revenus, traqué de retraite en retraite, réduit à merci, il fut plus redoutable que jamais : il écrivit. Dans ses lettres épiscopales il a tous les genres de style : il est grave, il est ironique, il menace, il attendrit, il a tour à tour des accents emportés de tribun et des intonations douces de prêtre martyr.
S'il fut toute sa vie comédien d'attitude et de langage, conspirateur ondoyant et divers, plein d'audace apparente et de ménagements secrets, prêt à faire passer sa fortune personnelle avant le succès de son propre parti, cynique sur certains points, un peu par fanfaronnade et beaucoup pour dissimuler sa conduite dans telle ou telle circonstance, si on peut le prendre en flagrant délit de mensonge et d'altération de dates, s'il joua une dernière fois ses contemporains et la postérité elle-même par une feinte de repentir final, on ne peut cependant s'empêcher d'être attiré vers lui par son merveilleux esprit. Il palliait ses fautes d'homme public par des libéralités d'homme privé. Ce qui a le plus contribué à sa réputation, disait la Rochefoucauld, qui le connaissait bien, est de savoir donner un beau jour à ses défauts. Il enchaîna ainsi plus d'un dévouement. Mme de Sévigné subissait plus que d'autres peut-être la séduction qu'il exerçait. Ce bon cardinal, ce pauvre cardinal ! Elle le plaignait, elle ne savait qu'inventer pour distraire l'ennui de ce grand ambitieux condamné à l'agitation stérile.
« Nous tâchons d'amuser notre cher cardinal, écrit-elle en 1C72, Corneille lui a lu une comédie qui sera -jouée dans quelque temps, et qui fait souvenir des anciennes. Molière lui lira samedi Trissotin, qui est une fort plaisante pièce. Despréaux lui donnera son Lutrin et sa Poétique : voilà tout ce qu'on peut faire pour son service. »
Les lettres que Mmo de Sévigné écrivait au cardinal et les réponses du cardinal à Mme de Sévigné ont été malheureusement perdues.
Le cardinal devait se répandre rarement en confidences, mais quels regrets de n'avoir pas les pages de la marquise ! Il me scmhle que ce devait être quelque chose comme un traité de consolation à un ambitieux, à un grand acteur sans emploi, qui eut rempli tout son mérite de diplomate incomparable, et peut-être d'homme d'Etat, s'il fût né vingt ans plus tard.
Deux autres figures, inséparables l'une de l'autre, se détachent encore dans ce cercle d'amis : la Rochefoucauld et Mme de la Fayette.
8i MADAME DE SÉVIGNÉ
Retz a jugé la Rochefoucauld comme la Rochefoucauld avait jugé Retz : avec une extrême sévérité.
« Il y a toujours eu, dit Retz, du je ne sais quoi en tout M. de la Rochefoucauld... Il a toujours eu une irrésolution habituelle, mais je ne sais même à quoi attribuer cette irrésolution. Elle n'a pu venir en lui delà fécondité de son imagination, qui n'est rien moins que vive ; je ne la puis donner à la stérilité de son jugement, car, quoiqu'il ne l'ait pas exquis dans l'action, il a un bon fonds de raison. Nous voyons les effets de cette irrésolution, quoique nous n'en connaissions pas la cause. Il n'a jamais été guerrier, quoiqu'il fût très soldat. Il n'a jamais été par lui-même bon courtisan, quoiqu'il ait eu toujours bonne intention de l'être. Il n'a jamais été bon homme de parti, quoique toute sa vie il y ait été engagé. »
Retz a été dupe d'un la Rochefoucauld première manière, actif, persuadé qu'il était né pour tenir un grand rôle dans le monde, courtisan d'Anne d'Autriche, ennemi de Richelieu,
frondeur, héros de roman. Mais peu à peu tous ces personnages étaient morts en lui. Le moraliste seul avait survécu. Un jeu de salon lui valut ce dernier titre et le fit passer ainsi à la postérité.
On s'amusait, chez Mme de Sahlé, à proposer un sujet de sentence, à faire courir une maxime et à recueillir les avis que provoquait cette opinion courante ou hasardée. La Rochefoucauld excellait à remanier ces pensées, à les retoucher, à leur donner une empreinte personnelle. Lui-même en faisait circuler plus d'une pleine de relief, frappée comme une médaille.
Sans illusion et sans indulgence, voyant toujours le côté égoïste de la nature humaine, il était misanthrope avec délices.
Pendant quinze années, il revit, corrigea, augmenta ces réflexions et ces maximes dont Mrae de Sévigné disait : « Il y en a de divines et, à ma honte, il y en a que je n'entends point. » Ce n'étaient pas seulement certaines subtilités qui échappaient à la marquise, c'était ce parti pris de vouloir découvrir
l'égoïsme sous les actions en apparence les meilleures et les plus généreuses. Non, elle ne croyait pas que « les vertus se perdent dans l'intérêt, comme les fleuves se perdent dans la mer. » Elle qui avait le don de la compassion n'entendait guère cette pensée : « Il y a toujours, dans le malheur de nos amis, quelque chose qui ne nous déplaît pas. »
Derrière tous ces mots d'amitié, de reconnaissance, de courage, la Rochefoucauld cherchait le mobile intéressé et le démasquait impitoyablement. La douleur même lui était suspecte. « On pleure, disait-il, pour avoir la réputation d'être tendre ; on pleuré pour être plaint ; on pleure pour être pleuré ; enfin on pleure pour éviter la honte de ne pleurer pas. » A la lecture de cette définition, Prévost-Paradol écrivait, il y a vingt-quatre ans, dans ses études sur les moralistes français :
« On croirait voir un habile chimiste analysant et faisant évanouir en malignes vapeurs toutes les larmes échappées, depuisla création, du cœur de l'homme. Mais il manque quelque chose dans le creuset de la Rochefoucauld : un
peu de douleur vraie, sorte de corps premier, d'élément indécomposable, qui eûtrésisté à tous ses efforts, et témoigné jusqu'au bout que les larmes de l'homme coulent parfois comme son sang, sans autre calcul et sans autre raison qu'une blessure. »
Dans la pauvre àme humaine, disait aussi Alfred de Musset,
La meilleure pensée est toujours incertaine, Mais une larme coule et ne se trompe pas.
La Rochefoucauld lui-même a démenti par sa conduite ce qu'il affectait de croire. Le jour où il apprit que son fils, le prince de Marsillac, avait été grièvement blessé au passage du Rhin, et que son quatrième fils, le chevalier, avait été tué, ilretomba, — etc'estson honneur, — dans la bonne moyenne de l'humanité qui ne sait que pleurer quand elle est écrasée par un gros chagrin. Mme de Sévigné, qui était présente au moment où ces terribles nouvelles tombèrent coup sur coup sur lui, écrivait : « Ses larmes ont coulé du fond du cœur. »
« J'ai vu, dit-elle quelque temps après, j'ai
vu son cœur à découvert dans celle cruelle aventure : il est au premier rang- de ce que j'ai jamais vu de courage, de mérite, de tendresse et de raison. Je compte pour rien son esprit et son agrément. »
L'expression d'un sentiment simple et vrai passait pour elle avant tout le reste. Nulle femme cependant n'admirait davantage l'esprit et le charme de Ja Rochefoucauld. Il était dans la vie privée l'homme de bonne compagnie par excellence, ne s'imposant jamais, causant à demi-voix. N'a-l-il pas voulu se définir lui-même dans une de ses meilleures maximes?
« Le vrai honnête homme, dit-il, est celui qui ne se pique de rien. » En d'autres termes, qui ne se vante de rien et n'affecte aucun air de supériorité. Honnête homme, cela signifiait alors homme de naissance, homme de bon ton, homme de cour. Le mot est aujourd'hui pris dans un sens de morale plus largement humaine ; mais le conseil est bon à retenir et résume l'art d'être modeste
Comme ce moraliste impitoyable gardait
sa sérénité pour ses petits papiers et avait eu l'habileté et la prudence de déclarer qu'il exceptait de ce jugement le cercle qui l'entourait, il avait ainsi le double plaisir de pouvoir tout se permettre dans ses réflexions morales sans perdre une seule amitié. Heureux privilège !
Ce scepticisme et ce pessimisme furent cependant mis à une rude épreuve : ils eurent à lutter contre l'influence deMme de la Fayette. « La Rochefoucauld m'a donné de l'esprit, disait-elle, mais j'ai réformé son cœur. » Cette personne vraie, comme l'appelait la Rochefoucauld, le consolait et l'apaisait. Rien qu'en arrivant près du fauteuil où, vieilli et souffrant, il était condamné à l'inaction, elle chassait les tristes pensées que dans la solitude ce philosophe roulait éternellement. Malades l'un et l'autre, « leur mauvaise santé, écrivait Mme de Sévigné, les rendait comme nécessaires l'un à l'autre et leur donnait un loisir de goûter leurs bonnes qualités qui ne se rencontre pas dans les autres liaisons : à- la cour on n'a pas le loisir de s'aimer : ce tourbillon qui est si vio-
lent pour tous était paisible pour eux et donnait un grand espace au plaisir d'un commerce si délicieux. Je crois que nulle passion ne peut surpasser la force d'une telle liaison. »
Cette divine raison, que Mme de la Fayette avait dans la vie, elle l'avait aussi dans les écrits. L'apparition de son roman, qui s'appelle la Princesse deClèves, provoqua toute une réforme littéraire. Ce fut la défaite rapide des gros romans en masses profondes où l'on s'efforçait ridiculement de donner, comme le disait Boileau avec son ironie pleine de bon sens, de donner, ainsi que dans Clélie,
L'air et l'esprit français à l'antique Italie,
Et sous des noms romains faisant notre portrait
Peindre Gaton galant et Brutus dameret.
Mme de la Fayette esquissa d'une touche légère des Français à la cour de Henri II. Avec son art exquis de tout dire et de tout faire entendre, elle composa un roman qui est encore aujourd'hui un chef-d'œuvre. Si l'on veut bien le goûter, il faut le lire non seulement par un de ces beaux jours de cristal, pour
rappeler un des jolis mots de M'ne de Sévigné, mais par un de ces jours heureux, sans inquiétude, sans préoccupation, où rien ne s'interpose entre l'auteur et le lecteur. Alors ce récit très simple, ces situations dramatiques présentées sans fracas, ces personnages de la princesse de Cdèves et du duc de Nemours cachant sous la douceur des mots le trouble des sentiments, ces dialogues où l'on semble causer à mi-voix comme dans le coin d'un salon, tout dans cette étude de psychologie délicate vous pénétrera de charme et d'attendrissement. Ceux qui dans une lecture cherchent moins leur plaisir que la valeur documentaire trouveront sous les traits du duc de Nemours, dans l'air de sa personne et dans l'agrément de son esprit, un la Rochefoucauld hors des Maximes. La princesse de Clèves elle-même, avec sa raison mûre aux prises avec une vive sensibilité, ce mélange de sagesse dominatrice et de passion toujours prête à jaillir, ne rossemble-t-elle pas à Mme de la Fayette dont l'esprit était calme et le cœur enflammé ?
Un petit fait raconté dans les lettres de Mme de Sévigné vient à l'appui de ce rapprochement et montre quelle était, chez Mme delà Fayette, cette ardeur de tendresse qui se cachait sous une tranquillité de surface. Lorsque Mme de Sévigné, à la veille d'un départ pour les Rochers, prenait congé de son amie, le mot d'adieux n'était pas prononcé. Ce mot fût tombé trop lourdement sur le cœur délicat de Mmede la Fayette. Elles étaient l'une à l'autre leur plus tendre consolation Tout les rapprochait : mômes goûts, mêmes sentiments. Elles avaient traversé le même monde sans être atteintes de pédantisme et d'affectation, malgré Ménage et l'hôtel de Rambouillet. Toutes deux aussi avaient au même degré le bon sens, <t ce maître de la vie humaine, » disait Bossuet. « Le reste vient ensuite, » disait la Fontaine. Citations et exemples bons à méditer pour ceux qui se persuadent volontiers que la fantaisie dans la conduite et les idées est le commencement du talent.
Trop heureuse d'être aimée, Mme de Sévigné permettait à Mme de la Fayette de tout
lui dire. Les conseils, les reproches, tout ce qui venait de cette amie, plus jeune cependant de sept années, la marquise l'accueillait avec reconnaissance. Il est vrai de dire que Mmede la Fayette pouvait se permettre bien des choses après ce qu'elle avait écrit sur Mrae de Sévigné. Quand on s'amusa dans le monde au jeu des portraits, voici ce queMmedelaFayette, se dissimulant sous le nom d'un inconnu, disait de son amie :
« Sachez donc, Madame, si par hasard vous ne le savez pas, que votre esprit pare et embellit si fort votre personne, qu'il n'y en a point sur la terre de si charmante, lorsque vous êtes animée dans une conversation dont la contrainte est bannie. Tout ce que vous dites a un tel charme, et vous sied si bien, que vos paroles attirent les ris et les grâces autour de vous ; et le brillant de votre esprit donne un si grand éclat à votre teint et à vos yeux que, quoiqu'il semble que l'esprit ne dût toucher que les oreilles, il est pourtant certain que le vôtre éblouit les yeux, et que, quand on vous écoute, on ne voit plus qu'il manque quelque
chose à la régularité de vos traits, et l'on vous cède la beauté du monde la plus achevée...
« Mais je veux encore vous faire voir, Madame, que je ne connais pas moins les qualités solides qui sont en vous... Votre âme est grande, noble, propre à dispenser des trésors, et incapable de s'abaisser aux soins d'en amasser. Vous êtes sensible à la gloire et à l'ambition, et vous ne l'êtes pas moins aux plaisirs ; vous paraissez née pour eux, et il semble qu'ils soient faits pour vous ; votre présence augmente les divertissements, et les divertissements augmentent votre beauté, lorsqu'ils vous environnent. Enfin la joie est l'état véritable de votre âme, et le chagrin vous est plus contraire qu'à qui que ce soit...
« Vous êtes la plus civile et la plus obligeante personne qui ait jamais été ; et par un air libre et doux, qui est dans toutes vos actions, les plus simples compliments de bienséance paraissent en votre bouche des protestations d'amitié. *
Mmô de Se vigne avait alors trente-trois ans. C'est cinq ou six ans plus tard que Nanteuil
fit son portrait, cet admirable pastel qui appartient au comte de Laubespin.
La voilà bien, cette blonde au teint éblouissant, avec sa santé triomphante, ses yeux bleus si francs, si limpides, son nez un peu carré, sa bouche prête à sourire, ses épaules qui semblent prêter de l'éclat à son collier de perles. Sa gaieté et sa bonté sont si visibles qu'il y a autour d'elle comme une atmosphère de bonne humeur. Elle semble vous accueillir à l'entrée de ce salon du faubourg Saint-Germain avec l'air de bienvenue qu'elle devait avoir à l'hôtel Carnavalet.
Amie spirituelle et gaiement railleuse, amie toujours attentive à plaire et sans l'ombre de susceptibilité, Mmo de Sévigné fut d'une fidélité inaltérable. Dès qu'il s'agissait de ceux qu'elle aimait, non seulement sa générosité impétueuse l'emportait jusqu'à l'oubli d'ellemême, mais son dévouement la rendait tellement indulgente qu'elle aurait volontiers dit comme la Fontaine :
Et c'est être innocent que d'être malheureux.
Si la mémoire de Fouquet provoque aujour-
d'hui encore quelque attendrissement, si l'on est tenté de plaider en sa faveur les circonstances atténuantes, c'est qu'on ne peut pas ne pas se rappeler l'élégie de la Fontaine et les lettres éloquentes de Mme de Sévigné. On oublie le dilapidateur, on ne voit plus que l'homme séduisant, l'artiste et le lettré, aimable au point d'inspirer des amitiés assez fortes pour survivre à la plus grande des disgrâces. De quelles fautes cependant Fouquet n'était-il pas coupable? Le filoutage, — selon le mot de Retz, — que Mazarin avait introduit dans le ministère, Fouquet le pratiqua insolemment. Surintendant des finances, il s'en, tendit avec les trésoriers de l'épargne, presque tous ses parents et ses amis. Il acheta leur complicité en leur livrant toutes les sources du revenu public ; il mit le trésor au pillage.
Le jour où Louis XIV, qui commençait déjà de goûter le plaisir qu'il y a de travailler soimême aux finances, le conjura de ne plus rien cacher, disant que « le passé était bien passé et oublié, » pourvu que désormais les étals de
situation fussent en règle, que les dépenses ne fussent plus grossies et les recettes diminuées, Fouquet, se jetant dans des demiaveux, protesta d'une parfaite probité à l'avenir. Et le lendemain, il. représentait de faux états, s'imaginant que le roi avait obéi à une curiosité passagère. C'était compter sans Colbert qui chaque soir compulsait les pièces, rétablissait les chiffres et montrait à Louis XIV irrité les erreurs voulues.
Exiger la destitution de Fouquet, tel fut le premier mouvement du roi. Mais à la pensée des troubles que pourrait provoquer ce coup d'État, — on n'était pas encore assez éloigné de la Fronde pour que l'autorité royale ne fût plus discutée, — Louis XIV hésita. Outre la charge de surintendant, Fouquet était procureur général. Cette qualité lui donnait le droit de n'être jugé que par le Parlement, toutes les chambres assemblées. Dans de pareilles conditions un acquittement n'était-il pas possible, très probable même ? Après avoir remué ces idées, Louis XIV se dit que la patience et la ruse feraient plus que la force.
Alors commença un jeu de roi. Pour soustraire Fouquet à la juridiction suspecte du Parlement, Louis XIV mit tout en œuvre. Allat-il jusqu'à lui persuader que le meilleur moyen d'avoir le cordon bleu, suprême espoir de tous les courtisans, était de donner sa démission de procureur général, attendu que le cordon bleu n'ornerait jamais la robe des gens de justice ? On l'a dit. Mais que ce fut cette ambition ou le simple désir de plaire au roi , Fouquet vendit sa charge. Sur les 1,400,000 francs qu'elle lui rapporta, il supplia le roi de daigner accepter un million, en pur cadeau. Louis XIV, pressé d'argent, consentit. Poussant la dissimulation jusqu'à un héroïsme d'un genre particulier, le jeune roi fit plus encore. Il accepta de se rendre chez Fouquet, au château de Vaux. Les panégyristes de Louis XIV ont beau assurer que, pour se défaire du surintendant sans lui donner l'éveil, il fallait l'envelopper de plus en plus d'un réseau de perfidies, et que dans de telles circonstances la dissimulation, selon la périphrase de Mme de Motteville, est a une laide, mais nécessaire
vertu, » Louis XIV n'a pas montré dans cette aventure le caractère de grandeur dont il aimait à faire parade. Il a été cauteleux comme Louis XI. Être l'hôte de celui dont on médite la ruine, c'est peut-être très politique, mais ce n'est pas très glorieux.
Ce fut le 17 août 1661 qu'eut lieu la fête de Vaux qui devait avoir un si terrible lendemain. Pour le triomphe de cette journée, le surintendant avait épuisé toutes les fantaisies, les plus folles, les plus inattendues, les plus raffinées. Il avait acheté trois villages pour faire un parc que dessina le Nôtre ; le sculpteur Puget était parti pour l'Italie avec la mission de rapporter les plus beaux marbres qui devaient être placés sur les pelouses et dans le château ; Lebrun avait peint les plafonds ; Molière avait reçu l'ordre de faire une comédie (Les Fâcheux) ; Vatel était le grand chef de la cuisine.
Dans une lettre au chanoine Maucroix , la Fontaine, — pensionné par Fouquet, à la condition de s'acquitter par quelques poésies, — a fait à son vieil ami un compte rendu moi-
100 MADAME DE SÉVIONÉ
tic vers, moitié prose, de celle journée historique. Avec la complaisance que l'on éprouve à décrire à un ami reslô au fond de la province un spectacle rare, la Fontaine se répandait en éloges enthousiastes sur ces splendeurs
Dignes du lieu, dignes du maître Et dignes de Leurs Majestés, Si quelque cliose pouvait l'être
Car le roi et la reine mère étaient venus; Monsieur, Madame y étaient aussi, et les seigneurs suivaient comme une foule bourdonnante d'admiration et d'envie. Après la pro menade et le souper, on joua la comédie de Molière, précédée d'un prologue de Pellisson, premier commis et confident de Fouquet. Dans ce prologue d'une quarantaine de vers, Pellisson exaltait à trois reprises la justice du roi. L'audace était grande. Louis XIV fut prêt à éclater. Allai L-il supporter jusqu'au bout une telle bravade ? « Ah ! Madame, disait-il à sa mère, est-ce que nous ne ferons pas rendre gorge à ces gens-là ? » La reine lui monlra tout ce qu'il y avait d'odieux à arrêter Fouquet en
pleine fête. Et Louis XIV, reprenant sa sérénité apparente, fit ses adieux sans qu'un clin d'œil menaçât et avertît Fouquet.
Quelques jours après, la cour partait pour Nantes. Bien que Fouquet fût malade, Louis XIV le pria d'y venir. Jamais le surintendant ne travailla plus intimement avec le roi. Ce n'étaient qu'ordonnances de paiement, pièces accumulées pour assurer chaque service. Louis XIV songeait, avec une rare sollicitude, à tous les états où devait être apposée la signature du surintendant. Pendant que Fouquet était plein d'illusion, le roi mûrissait de plus en plus le projet d'arrestation. Se défiant de tout le monde, même du capitaine des gardes, il s'entendait avec le lieutenant d'Artagnan pour préparer le complot.
Le 5 septembre, d'Artagnan devait être à son poste, dans la cour du château. Fouquet vint ce jour-là travailler comme d'ordinaire avec le roi, qui épiait de la fenêtre l'arrivée de d'Artagnan. L'audience finie, Fouquet salua le roi et, à peine dans la cour, il fut saisi, ar-
rêté et conduit au château d'Angers. Le guetapens royal avait pleinement réussi.
Du château d'Angers, on conduisit Fouquet à Amboise, puis à Vincennes et enfin à la Bastille. C'est à la Bastille que Pellisson, arrêté également, avait été transféré. Du fond de sa prison, il ne pensa qu'à défendre Fouquet. Il le fit avec une impétuosité maîtresse d'elle-même. Devant l'abus d'autorité qui donnait à Fouquet des juges extraordinaires, une sorte de commission mixte, Pellisson écrivait au roi : « S'il faut entendre la voix du peuple, cette voix, Sire, qui est si souvent celle de Dieu, cette voix qui fait, à vrai dire, la gloire des Rois, elle dira à Votre Majesté que tout ce qui n'est point naturel et ordinaire lui est suspect; qu'un innocent, condamné par votre Parlement, passe toujours pour coupable ; qu'un coupable, condamné par des commissaires, laisse toujours au public et à la postérité quelque soupçon d'innocence ; qu'enfin le général du monde regarde ces deux sortes de juges comme deux choses tout à fait différentes; témoin la réponse de ce bon reli-
gieux, que l'Histoire n'a pas trouvée indigne d'être rapportée, quand le Roi François Ier, regardant le tombeau d'un surintendant immolé sous un des Rois précédents aux jalousies de la cour et à la passion d'un duc " de Bourgogne, et ce grand prince disant que c'était dommage qu'on eût fait mourir un tel homme par justice. « Ce n'est pas par justice, Sire, répondit ingénument le religieux, c'est par commissaires. »
Mettant son esprit au service de son cœur, Pellisson disait encore : « Il n'est pas jusqu'aux lois, Sire, qui tout insensibles, inexorables, dures, fermes, rigoureuses qu'elles sont de leur nature, ne se réjouissent lorsque, ne pouvant se fléchir elles-mêmes, elles se sentent fléchir d'une main toute-puissante, telle que celle de Votre Majesté, en faveur des hommes dont elles cherchent toujours le salut, lors même qu'elles semblent demander leur ruine. » Louis XIV fut inflexible : il voulait la peine de mort. Colbert la voulait aussi. Et, pour présider cette chambre de justice spéciale, le chancelier Séguier offrait le triste
10i MADAMB DE SÉVIGNE
spectacle d'un vieux magistrat qui, un pied dans la tombe, cherche encore à plaire au pouvoir de ce monde en prononçant un arrêt servilement passionné. On chargea Fouquet de tous les crimes. On l'accusa non seulement de dilapidation, mais encore de complot contre la sûreté de l'État. Le ministre le Tellier, qui, lui aussi, désirait la mort de Fouquet, trouva cependant qu'à force de trop l'accabler on manquerait le but..« Pour avoir voulu faire la corde trop grosse, disait-il, on ne pourra la serrer assez fort pour l'étrangler. »
Au début de l'instruction, Mme de Sévigné faillit être un instant compromise. Elle avait adressé au surintendant quelques lettres pour lui recommander un cousin, M. de la Trousse. Fouquet, cliarmé de ces jolis billets, les avait enfermés précieusement dans une cassette où il avait classé une correspondance pleine de révélations sur des sentiments moins désintéressés que plusieurs femmes avaient eus pour lui. Dans une perquisition ordonnée par le roi, ces paquets de lettres furent découverts. Comme le monde ne manque jamais d'entrer
en campagne dès qu'il y a une médisance et une calomnie à semer, Mme de Sévigné se vit obligée de se justifier, et, ajouta-t-clle avec une certaine amertume, « peut-être fort inutilement à l'égard de mille personnes qui ne croiraient jamais que ces pauvres lettres, pleines du mariage de M. de la Trousse et de toutes les affaires de sa maison, » fussent, ainsi que Louis XIV et le Tellier les avaient jugées, « les plus honnêtes du monde. »
Mrae de Sévigné ne manqua pas cependant de défenseurs. Chapelain lui écrivit avec sa vanité solennelle : « J'ai couru tous Les réduits où l'on a créance en mes paroles, pour y soutenir votre justice et pour éclaircirtout le monde peu charitable de l'occasion si louable qui vous a quelquefois obligée à lui écrire des billets. Je m'y suis signalé, n'en doutez point, et en suis sorti à ma gloire et à la vôtre par la force de la vérité et par la vigueur de mes paroles. Ne m'en sachez pourtant qu'un gré médiocre. Je n'y ai pas trouvé de résistance et m'a toujours semblé qu'avec moins de chaleur môme, j'aurais obtenu ce que je désirais de ceux qui
m'écoutaient. Je n'ai pas été le seul à voi:s rendre ce devoir. Vous n'avez point d'amis qui n'aient combattu pour votre cause, et vous en pouvez vivre et dormir en repos. »
Une lettre est un portrait. Notez ces quatre phrases qui commencent par je ; puis ce besoin, à propos d'un tel incident, de se peindre en pied et de laisser à l'arrière-plan une toute petite Mme de Sévigné.
Lisez maintenant les lettres si justement célèbres de Mme de Sévigné. Toute autre femme, blessée dans son honnêteté par le procédé indélicat de billets mêlés à des confidences compromettantes, n'eût pas pardonné au surintendant, ou eût saisi ce prétexte de rancune pour se désintéresser du malheur qui le frappait. Elle, incapable de ces petitesses et de ces calculs, ne songe qu'à plaindre et à essayer de sauver son ami, « notre cher et malheureux ami, » comme elle le répétait avec attendrissement. Dès que commencent les interrogatoires, elle s'inquiète, elle s'émeut, elle poursuit de ses démarches un des rapporteurs, d'Ormesson, qui, pour ne pas perdre l'impar-
ialité dans une telle cause, finit par être obligé de ne plus la recevoir. Défendre sa porte àMme de Sévigné ! quel courage de magistrat il fallait à d'Ormesson ! Quelqu'un à qui elle pouvait tout dire en pleine abondance de cœur, car il était toujours l'ami passionné de Fouquet, Simon de Pomponne devint son confident le plus intime. Entraîné dans la disgrâce de Fouquet, Pomponne avait été tout d'abord exilé à Verdun. La protection de Lionne, resté ministre, adoucit cette peine. Pomponne obtint la permission de se retirer dans ses terres. C'est là que Mme de Sévigné lui envoya la gazette de tout le procès, ce journal immortel d'angoisses et de vœux. En voici des fragments qui la montrent sous son plus beau jour d'amitié et de dévouement.
« Aujourd'hui lundi, 17 novembre (1684), M. Fouquet a été pour la seconde fois sur la sellette. Il s'est assis sans façon comme l'autre fois. M. le chancelier a recommencé à lui dire de lever la main : il a répondu qu'il avait déjà dit les raisons qui l'empêchaient de prêter le serment ; qu'il n'était pas nécessaire de les
redire. Là-dessus M. le chancelier s'est jeté dans de grands discours, pour faire voir le pouvoir légitime de la chambre; que le Roi l'avait établie, et que les commissions avaient été vérifiées par les compagnies souveraines M. Fouquet a répondu que souvent on faisait des choses par autorité, que quelquefois on ne trouvait pas justes quand on y avait fait réflexion. M. le chancelier a interrompu : « Comment! vous dites donc que le Roi abuse de sa puissance? » M. Fouquet a répondu : « C'est vous qui le dites, Monsieur, et non pas moi : ce n'est point ma pensée, et j'admire qu'en l'état où je suis, vous me vouliez faire une affaire avec le Roi; mais, Monsieur, vous savez bien vous-même qu'on peut êlrc surpris. Quand vous signez un arrêt, vous le croyez juste ; le lendemain vous le cassez : vous voyez qu'on peut changer d'avis et d'opinion. — Mais cependant, a dit M. le chancelier, quoique vous ne reconnaissiez pas la chambre, vous lui répondez, vous présentez des requêtes, et vous voilà sur Ja sellette. — Il est vrai. Monsieur, a-t-il rc-
pondu, j'y suis; mais je n'y suis pas par ma volonté; on m'y mène; il y a une puissance à laquelle il faut obéir, et c'est une mortification que Dieu me fait souffrir, et que je reçois de sa main. Peut-être pouvait-on bien me l'épargner, après les services que j'ai rendus, et les charges que j'ai eu l'honneur d'exercer. » Après cela, M. le chancelier a continué l'interrogation de la pension des gabelles, où M. Fouquet a très bien répondu. Les interrogations continueront, et je continuerai à vous les mander fidèlement. »
« Le jeudi 20 novembre
« M. Fouquet a été interrogé ce matin sur le marc d'or (c'était un droit de mutation); il y a très bien répondu. Plusieurs juges l'ont salué. M. le chancelier en a fait reproche, et dit que ce n'était point la coutume, et au conseiller breton : « C'est à cause que vous êtes de Bretagne que vous saluez si bas M. Fouquet. » En repassant par l'Arsenal, à pied pour le promener, il a demandé quels ouvriers il
voyait : on lui a dit que c'étaient des gens qui travaillaient à un bassin de fontaine. Il y est allé, et en a dit son avis, et puis s'est tourne en riant vers Artagnan, et lui a dit: «N'admirezvous point de quoi je me mêle? Mais c'est que j'ai été autreiois assez habile sur ces sortes de choses-là. » Ceux qui aiment M. Fouquet trouvent celte tranquillité admirable, je suis de ce nombre. Les autres disent que c'est une affectation : voilà le monde. »
« Jeudi, 27 novembre.
« Il faut que je vous conte ce que j'ai fait. Imaginez-vous que des dames m'ont proposé d'aller dans une maison qui regarde droit dans l'Arsenal, pour voir revenir notre pauvre ami. J'étais masquée, je l'ai vu venir d'assez loin. M. d'Artagnan était auprès de lui; cinquante mousquetaires derrière, à trente ou quarante pas. Il paraissait assez rêveur. Pour moi, quand je l'ai aperçu, les jambes m'ont tremblé, et le cœur m'a battu si fort, que je n'en pouvais plus. En s'approchant de nous pour rentrer
LES AMIS DE MADAME DE SÉVIGNÊ ill
dans son trou, M. d'Artagnan l'a poussé, et lui a fait remarquer que nous étions là. Il nous a donc saluées, et a pris cette mine riante que vous connaissez. Je ne crois pas qu'il m'ait reconnue; mais je vous avoue que j'ai été étrangement saisie, quand je l'ai vu rentrer dans cette petite porte. Si vous saviez combien on est malheureuse quand on a le cœur fait comme je l'ai, je suis assurée que vous auriez pitié de moi ; mais je pense que vous n'en êtes pas quille à meilleur marché, de la manière dont je vous connais. »
A mesure que se déroule le procès, Mme de Sévigné est de plus en plus inquiète. Tout son cœur est en suspens.
« Mardi, 2 décembre.
« Notre cher et malheureux ami a parlé deux heures ce matin, mais si admirablement bien, que plusieurs n'ont pu s'empêcher de l'admirer. M. Renard entre autres a dit : « Il faut avouer que cet homme est incomparable;
il n'a jamais si bien parlé dans le parlement, il se possède mieux qu'il n'a jamais fait. » C'était encore sur les six millions et sur ses dépenses. Il n'y a rien d'admirable comme tout ce qu'il a dit là-dessus. Je vous écrirai jeudi et vendredi, qui seront les deux derniers jours de l'interrogation, et je continuerai encore jusques au bout. Dieu veuille que ma dernière lettre vous apprenne la chose du monde que je souhaite le plus ardemment ! »
« Mardi, 9 décembre.
« Je vous assure que ces jours-ci sont bien longs à passer, et que l'incertitude est une épouvantable chose : c'est un mal que toute la famille du pauvre prisonnier ne connaît point. Je les ai vus, je les ai admirés. Il semble qu'ils n'aient jamais su ni lu ce qui est arrive dans les temps passés... Cependant, au fond de mon cœur, j'ai un petit brin de confiance. Je ne sais d'où il vient ni où il va, et même il n'est pas assez grand pour faire que je puisse dormir en repos. Je causais hier de
toute cette affaire avec Mme du Plessis ; je ne puis voir ni souffrir que les gens avec qui j'en puis parler., et qui sont dans les mêmes sentiments que moi. Elle espère comme je fais, sans en savoir la raison. « Mais pourquoi espérez-vous? — Parce que j'espère. » Voilà nos réponses : ne sont-elles pas bien raisonnables? Je lui disais avec la plus grande vérité du monde que si nous avions un arrêt tel que nous le souhaitons, le comble de ma joie était de penser que je vous enverrais un homme à cheval, à toute bride, qui vous apprendrait cette agréable nouvelle, et que le plaisir d'imaginer celui que je vous ferais, rendrait le mien entièrement complet. Elle comprit cela comme moi, et notre imagination nous donna plus d'un quart d'heure de campas. »
« Mercredi, 17 décembre.
«... Voilà tout ce que je sais. Tout le monde s'intéresse dans cette grande affaire. On ne parle d'autre chose; on raisonne, on tire des conséquences, on compte sur ses doigts ; on
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s'attendrit, on espère, on craint, on peste, on souhaite, on hait, on admire, on est triste, on est accablé; enfin, mon pauvre Monsieur, c'est une chose extraordinaire que l'état où l'on est présentement ; mais c'est une chose divine que la résignation et la fermeté de notre cher malheureux. Il sait tous les jours ce qui se passe, et tous les jours il faudrait faire des volumes à sa louange. »
Enfin la peine si redoutée, la peine de mort, n'est pas votée, et dans la terrible crainte où Mme de Sévigné a vécu, la condamnation de Fouquetau bannissement perpétuel lui semble peu de chose. Aussi écrit-elle à M. de Pomponne : « Louez Dieu, Monsieur, et le remerciez : notre pauvre ami est sauvé... Je suis si aise que je suis hors de moi. »
Louis XIV poussa la rigueur jusqu'à changer la peine de bannissement en prison perpétuelle. Fouquet fut transporté près de Turin, dans la citadelle de Pignerol. C'était le condamner à une mort lente, à la mort par l'isolement et l'ennui, en donnant au mot ennui le
sens désolé qu'il a en latin. Le dévouement de Mme de Sévigné avait éveillé autour de cette infortune une sympathie qui resta longtemps nouvelle. Dix-sept ans après, Ménage s'en souvenait encore : il suppliait le roi, dans une épître en vers latins, de pardonner à Fouquet. Louis XIV allait se laisser attendrir quand la mort délivra Fouquet.
Après ce long chapitre d'amis où Mme de Sévigné se montre tour à tour dans ses lettres si affectueuse, si reconnaissante et si dévouée, l'esprit toujours vif, le cœur toujours tendre, nous pourrions croire que nous la connaissons bien. Non, nous ne la connaissons que de profil. C'est vraiment comme mère qu'elle apparaît de face, dans tout son éclat.
« Il me semble que je la vois encore, raconte l'abbé Arnauld dans ses Mémoires, telle qu'elle me parut la première fois que j'eus l'honneur de la voir, arrivant dans le fond de son carrosse tout ouvert, au milieu de
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monsieur son fils et de mademoiselle sa fille : tous trois tels que les poètes représentent Latone au milieu du jeune Apollon et de la petite Diane. »
« Que c'est bien elle! ajoute Sainte-Beuve, après avoir fait cette citation, un esprit, une beauté, une grâce à plein soleil dans un carrosse tout ouvert, et radieuse entre deux beaux enfants ! »
Mais si on avait rencontré plusieurs fois le carrosse, on aurait pu remarquer que Latone s'occupait un peu trop de Diane et qu'Apollon, malgré sa grâce, était moins fêté.
Cette fille tant choyée, tant gâtée, fut cependant mise dans un couvent de Nantes. Mme de Sévigné avait cédé un instant aux conseils de ceux qui l'entouraient. Elle se le reprocha bientôt, et, dix-huit ans après, elle se demandait comment elle avait eu le courage de mettre ainsi sa fille « en prison et de se résoudre à cette barbarie. » Retirée des mains des Filles de Sainte-Marie, Marguerite de Sévigné ne quitta plus sa mère, qui devint son institutrice. L'éducation très étendue eût été
parfaite si, par un contraste perpétuel, les rôles n'eussent pas été changés. Ce n'était pas l'élève qui admirait la maîtresse, c'était la maîtresse qui se confondait en louanges, dès que l'élève prononçait une parole. Un abbé la Mousse encourageait ces mouvements de vanité. Il était en grande admiration devant la « merveilleuse écolière. » Docteur en théologie et très féru de Descartes, il étudiait avec elle le Discours de la Méthode. Tous deux se jetaient en pleines dissertationsphilosophiques, pendant que Mme de Sévigné, l'abbé de Coulanges et le petit Charles de Sévigné se récusaient modestement, « Je suis grossière comme votre frère, écrivait longtemps après Mme de Sévigné à sa fille : les choses abstraites vous sont naturelles et nous sont contraires. » Et par retour d'esprit, Mme de Sévigné ajoutait avec une pointe de tristesse : « Je ne puis jamais rien aimer comme vous. »
Le système de Descartes n'empêchait pas cette jeune fille savante d'avoir d'autres prétentions. « Elle contemplait son essence, comme un coq-en-pâte, x> c'est sa mère elle-
même qui le raconte. L'abbé la Mousse lui disait, pour la rendre moins fière de sa beauté :
— Mademoiselle, tout cela pourrira.
— Oui, monsieur, mais cela n'est pas pourri. Elle se permettait parfois des incartades
singulières. Ne s'avisa-t-elle pas un jour de donner brutalement un soufflet à une de ses voisines de campagne, M1Ie du Plessis, qui venait de dire une sottise. Mme de Sévigné, dans un accès d'indulgence coupable, feignit de croire à un jeu.
« Mais voyez, dit-elle, en souriant, comme ces petites filles se jouent rudement. »
Et se tournant ensuite vers la mère de M1,e du Plessis :
— Madame, ces jeunes créatures étaient si folles, qu'elles se battaient : M"e du Plessis agaçait ma fille, ma fille la battait; c'était la plus plaisante chose du monde. »
Mme du Plessis, dupe de cette explication, avait été ravie de voir sa fille et Mlle de Sévigné se réjouir ainsi.
Non seulement excuser, mais approuver les fautes commises par ceux que nous aimons,
c'est le fait d'une tendresse mal placée et privée de ce qui donne précisément à la tendresse son honneur et sa dignité, c'est-à-dire la franchise absolue. L'histoire de ce soufflet nous gâte tout un côté moral de l'éducation donnée par Mme de Sévigné à sa fille. Encore si Mme de Sévigné s'était contentée de jeter en passant cette idée rapide d'un jeu de mains, nous pourrions penser qu'elle a tenu à masquer aux yeux de tous cet incident fâcheux. Mais ce qui aggrave la chose, c'est que Mme de Sévigné voua, depuis ce jour, une rancune tenace à Mlle du Plessis. Cette jeune fille, peu intelligente, il est vrai, mais bonne après tout, ne faisait rien que Mme de Sévigné ne tournât en ridicule. Dans ses lettres où passe un si large flot de bienveillance et de bonté, vient, çà et là, se jeter à la traverse un petit courant d'épigrammes et de médisances. C'est que Mme de Sévigné veut plaire encore à sa fille, en l'amusant aux dépens de cette seule amie d'enfance. Quelques années après, elle lui écrivait :
« Voilà Mlle du Plessis qui entre; elle me
plante ce baiser que vous connaissez, et me presse de lui montrer l'endroit de vos lettres où vous parlez d'elle. Mon fils a eu l'insolence de lui dire devant moi que vous vous souveniez d'elle fort agréablement, et me dit : aMontrezlui l'endroit, Madame, afin qu'elle n'en doute pas. Me voilà rouge comme vous, quand vous pensez aux péchés des autres. Je suis contrainte de mentir mille fois, et de dire que j'ai brûlé votre lettre. »
Mme de Sévigné raconte ailleurs qu'elle avait une lunette d'approche dont elle faisait un usage particulier : elle la tournait par l'autre bout sur Mlle du Plessis, et, ajoute-t-elle en riant, « je la trouve tout d'un coup à deux lieues de moi. »
Ce fut à seize ans que Mlle de Sévigné fit son entrée à la cour. Elle y fut reçue comme « la plus jolie fille de France, » suivant le nom que lui avait donné Bussy-Rabutin. Mme de Sévigné, qui avait été si fière de danser avec le roi, fut plus heureuse encore d'assister, en mère triomphante, à un ballet royal où sa fille fit a un petit pas admirable sur le bord du théâtre. »
Benserade, qui était l'organisateur de toutes les fêtes et le poète attitré de ces cérémonies, compara la fille et la mère à l'Amour et à Vénus. La Fontaine disait, en dédiant la fable du Lion amoureux à M!,e de Sévigné :
Sévigné, de qui les attraits Servent aux Grâces de modèle.
Et qui naquîtes toute belle, A votre indifférence près...
C'est bien cela : une beauté hautaine, s'attendant à tous les hommages, forçant les admirations, mais ne retenant pas les cœurs. Si ces quatre vers auraient pu être écrits au bas de son portrait, on aurait pu mettre sous celui de Mme de Sévigné, toujours fraîche et toujours blonde à trente-cinq ans, ce vers délicieux :
Et la grâce plus belle encor que la beauté.
A force d'être un peu trop fîère et de trouver tous les partis trop chétifs pour elle, Mlle de Sévigné restait fille. Sa mère commençait à être « un peu lasse de faire si longtemps les
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honneurs » de cette beauté, qui ne pouvait pourtant pas se marier à la philosophie. A qui rêvait-elle donc? Quel était le prince charmant capable de toucher ce cœur dont on ne pouvait pénétrer le fond? Tout le monde s'y perdait. Elle n'avait pas assez d'enthousiasme pour ne vouloir faire qu'un mariage d'amour; elle n'avait pas assez de bon sens pour accepter tranquillement un mariage de raison : elle était de ces jeunes filles à la fois impertinentes et dédaigneuses qui font un mariage de vanité. Le comte de Grignan se présenta. 11 était de vieille noblesse. Un de ses ancêtres Adhômar avait été. tué à la tête de la première croisade. De génération en génération, l'aîné de la famille avait concentré toutes les espérances et confisqué toute la fortune. Les autres enfants avaient eu la vocation ou la ressource d'être évoques ou archevêques. L'aboutissant de cette file privilégiée, cet heureux mortel, qui allait être le gendre de Mme de Sévigné, était François Adhémar deMonteil, lieutenant général du Languedoc, chevalier des ordres du roi, comte de Grignan et autres lieux.
MADAME DE SÉVIGNÉ MÈRE 12b
La sonorité de ces titres, la perspective flatteuse d'une alliance avec certaines grandes familles, avec le prince d'Harcourt, avec la duchesse d'Uzès, c'en était assez pour faire oublier à MI,e de Sévigné que cet Adhémar de Grignan avait près de quarante ans et qu'il était deux fois veuf. Sa première femme, Angélique- Clarisse d'Angennes, lui avait laissé deux filles. Il s'était remarié au bout d'un an à une autre Angélique du Puy-du-Fou, qui mourut quelques mois après. « Toutes ses femmes, écrivait j|m« (je Sévigné à Bussy-Rabutin, sont mortes exprès pour faire place à votre cousine. » Cette plaisanterie de conversation, n'étant point corrigée par le regard ouïe sourire, tombe indélicatement sur le papier. La marquise aurait pu s'arrêter à la simple phrase précédente : « La plus jolie fille du monde épouse non pas le plus joli garçon, mais un des plus honnêtes hommes du royaume. » Notez cet euphémisme : non pas le plus joli garçon. Le comte de Grignan était franchement laid. Outre un nez démesuré, il avait sur la joue je ne sais quelle touffe ébouriffée de chat en colère. Il est vrai de dire
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qu'il avait une belle taille dont Mme de Sévigné le remerciait et qu'elle le priait de ne pas abandonner. D'ailleurs elle voulait l'aimer de telle sorte qu'elle ne pensait pas, disait-elle un jour, qu'Adonis eût été plus beau. Il avait du bien, (un peu moins qu'on ne croyait cependant) « de la qualité, une charge, de l'estime et de la considération dans le monde ; » Mlle de Sévigné avait cent mille écus de dot. Grande fortune d'une part et grand nom de l'autre, que d'unions se sont faites de tout temps, sans qu'on s'inquiétât d'associer autre choselLe mariage futcélébréle29janvierl669. A peine mariée, la comtesse de Grignan rêvait déjà d'un poste à la cour; Mme de Sévigné l'espérait aussi. Elle avait le petit grain d'ambition de toute frondeuse convertie et ne cherchant plus qu'à entrer dans le rayonnement du Roi- Soleil; elle avait aussi, elle avait surtout le désir de ne pas être séparée de cette fille qu'elle adorait de plus en plus. Adorer est le mot juste. Arnauld d'Andilly ne lui avait-il pas dit qu'elle n'était « qu'une jolie païenne qui faisait de sa fille une idole dans son cœur? » Cet amour
passionné n'était pas toujours accueilli tendrement. Jamais mère et fille ne se ressemblèrent moins. Ce serait jouer aux antithèses que s'amuser à les définir. Un petit fait, qui survint peu de temps après le mariage de Mme de Grignan, montre bien le contraste de ces deux caractères opposés.
Au mois de mai 1669, Bussy-Rabutin écrivait à Mme de Sévigné : « Mme de Grignan a raison de se plaindre de moi : c'est à elle à qui je devais de nécessité écrire après son mariage, et je lui en vais crier merci : j'avoue franchement la dette. Il faut aussi que vous soyez sincère sur le sujet de M. de Grignan. De quelque côté qu'on nous regarde tous deux, et particulièrement quand il épouse la fille de ma cousine germaine, il me doit écrire le premier (car je ne m'imagine pas que d'être persécuté, ce me doive être une exclusion à cette grâce : il y a mille gens qui m'en écriraient plus volontiers), et cela n'est pas de la politesse de l'hôtel de Fambouillet. »
A l'arrivée de cette lettre une discussion dut s'élever. Mme de Sévigné trouvait que Bussy
n'avait pas tout à fait tort. Soit entêtement, soit caprice, M. de Grignan persistait dans son parti pris de ne pas écrire à Bussy. Mme de Sévigné n'insista pas. Ne pas contrarier son gendre était le commencement de ses principes de belle-mère. Mais on ne pouvait rester sous le coup de ce reproche. Il fallait répondre. On était aux premiers jours de juin et la lettre était du 16 mai. Mme de Sévigné obtint que Mme de Grignan écrirait à Bussy. À défaut des excuses de M. de Grignan, peut-être Bussy se contenterait-il d'une lettre de la comtesse. Mais cette lettre comment sera-t-elle tournée? Mme de Grignan n'avait pas ces habiletés délicates de langage qui apaisent les colères, et amènent celui à qui l'on refuse quelque chose, non seulement à ne pas êlre irrité, mais encore à vous dire merci. M™ de Sévigné, dans la situation la plus fausse, voulant mettre tout le monde d'accord sans donner tort à personne, glisse alors, en écrivant à Bussy, ce passage à ravir tous les diplomates :
« Mme de Grignan vous écrit pour Monsieur son époux. Il jure qu'il ne vous écrira point
sottement, comme tous les maris ont accoutumé de faire à tous les parents de leur épousée. Il veut que ce soit vous qui lui fassiez un compliment sur l'inconcevable bonheur qu'il a eu de posséder Mlle de Sévigné : il prétend que pour un tel sujet il n'y a point de règle générale. Comme il dit tout cela fort plaisamment, et d'un bon ton, et qu'il vous aime et vous estime avant ce jour, je vous prie, Comte, de lui écrire une lettre badine, comme vous savez si bien faire. Vous me ferez plaisir, à moi que vous aimez, et à lui qui, entre nous, est le plus souhaitable mari, et le plus divin pour la société qui soit au monde. »
De quel autre ton et avec quel style à la fois minaudier et guindé Mme de Grignan traduit exactement de son côté la même prétention. Rien, comme on l'a fait remarquer, ne donne, mieux l'idée des deux femmes que ces lettres mises en face l'une de l'autre.
« Je suis fort sûre, écrit avec aplomb Mmedc Grignan à Bussy, je suis fort sûre que vous avez pour moi les sentiments d'un bon parent et d'un ami; je compte si fort là-dessus que
j'ai pensé vous écrire un remerciement de la bonté que vous avez de vous intéresser si tendrement à ce qui m' arrive. Ainsi vous pouvez ne vous pas contraindre et ne me donner des marques de votre souvenir que quand vous en aurez fort envie : je les recevrai toujours avec joie. M. de Grignan ne vous a point écrit, et bien loin de comprendre qu'il dût commencer, il a trouvé très mauvais que vous n'ayez pas daigné lui faire un compliment : parce qu'il s'est trouvé si heureux, qu'il croyait tout le monde obligé de le féliciter. Voilà des raisons, et je suis assez vaine pour être bien aise de vous les dire moi-même. »
Cette lettre gâta tout. Bussy, qui aurait peut-être écrit à M. de Grignan la lettre badine que demandait Mme de Sévigné, comprit que la mère et la fille, chacune selon sa manière, voulaient le berner au plus grand avantage de l'amour-propre de M. de Grignan.
« Je vois bien, répondit-il à Mme de Sévigné, que vous avez montré ma lettre à M. et à Mme de Grignan, et que vous avez concerté avec eux la réponse que vous m'avez faite.
Elle est trop pleine d'injures contre moi , et de louanges pour lui, pour que vous n'ayez pas eu dessein de lui plaire. »
C'était en effet l'idée fixe deMmedeSévignc. Toute déconcertée, tout « éperdue » qu'elle fût à la lecture de cette lettre, elle savait bien que tôt ou tard Bussy rendrait les armes. Mais cette amitié même, elle n'eut pas hésité à la sacrifier. Elle était décidée à vivre en parfaite intelligence, je dirais presque en perpétuelle coquetterie avec son gendre.
Un tel plan de conduite rend facilement la vie commune pleine de douceur. Rien ne semblait devoir la troubler. Le gouvernement militaire du Languedoc se composait d'un gouverneur général, d'un commandant et de trois lieutenants généraux. On avait rarement besoin des trois lieutenants à la fois. Le comte de Grignan semblait être en congé illimité.
Une nomination inattendue renversa tout l'échafaudage de bonheur élevé par MmedeSévigné. M. de Grignan fut appelé au poste de lieutenant général du roi en Provence. C'était un commandement effectif, car le gouverneur
était le duc de Vendôme, qui avait treize ans.
Ce fut à la fin d'avril 1C70 que M. de Grignan partit pour la Provence. Il partit seul, Mn,e de Grignan était souffrante et préparait une layette. Le voyage était quelque chose de redoutable. Il fallait alors de Paris à Aix douze ou quinze jours de route.
Ravie de garder sa fille, mais se rendant bien compte que ce n'était qu'un sursis d'appel, Mme de Sévigné, tout en vivant de sa tendresse au jour le jour, s'appliqua de tout son pouvoir à masquer aux yeux de M. de Grignan cette joie d'égoïsme maternel. Lui absent, elle ne parlait que du souvenir toujours présent qu'il avait laissé. Il semblait qu'il fût à deux cents lieues plus que jamais souverain maître et seigneur. « Nous recommandons, disait M. Mesnard, le biographe très consciencieux de Mrae de Sévigné, nous recommandons à ceux qui publient des lettres choisies de Mme de Sévigné les lettres à M. de Grignan pour en faire un petit recueil à l'usage des belles-mères. » On trouverait, en effet, dans cette correspondance particulière tous les principes de cet art
difficile qui se résume en un mot : s'effacer toujours.
<r Je veux vous dire, écrit-elle, au mois de juin, à M. deGrignan que je vous aime toujours très tendrement, et que si cela peut vous donner quelque joie, comme vous le dites, vous devez être l'homme du monde le plus content. Vous le serez sans doute beaucoup du commerce que vous avez avec ma fille : il me paraît très vif de sa part. Je ne crois point qu'on puisse plus vous aimer 'qu'elle vous aime. »
Le 6 août, elle commence impétueusement une nouvelle lettre : « Est-ce qu'en vérité je ne vous ai pas donné la plus jolie femme du monde ? Peut-on être plus honnête, plus régulière ? Peut- on vous aimer plus tendrement ? Peut- on avoir des sentiments plus chrétiens ? Peut-on souhaiter plus passionnément d'être avec vous? Etpeut-on avoir plus d'attachement à tous ses devoirs? Cela est assez ridicule que je dise tant de bien de ma fille ; mais c'est que j'admire sa conduite comme les autres ; et d'autant plus que je la vois de plus près, et
qu'en vérité , quelque bonne opinion que j'eusse d'elle sur les choses principales, je ne croyais point du tout qu'elle dût être exacte sur toutes les autres au point qu'elle l'est. Je vous assure que le inonde aussi lui rend bien justice, et qu'elle ne perd aucune des louanges qui lui sont dues. Voilà mon ancienne thèse, qui me fera lapider un jour : c'est que le public n'est ni fou ni injuste ; Mmede Grignanen doit être trop contente pour disputer contre moi présentement. Elle a été dans des peines de votre santé qui ne sont pas concevables ; je me réjouis que vous soyez guéri, pour l'amour de vous, et pour l'amour d'elle. » Et comme, avec sa finesse d'esprit toujours en éveil, Mme de Sévigné craint que cette amitié débordante n'importune le comte : « Si je vous écris souvent, reprend-elle quelques jours après, vous n'avez pas oublié que c'est à condition que vous ne me ferez point de réponse. » M. de Grignan toutefois, « fort honnête homme et fort poli. » avait répondu en bon gendre. Mme de Sévigné prend alors un détour ingénieux, elle assure que sa fille a été déso-
lée. « Elle a été au désespoir que vous m'ayez écrit : je n'ai jamais vu une femme si jalouse et si envieuse. Elle a beau faire, continue M"18 de Sévigné avec un mouvement de joie dont on croit entendre l'accent, je la défie d'empêcher notre amitié. »
Et, revenant à sa préoccupation de bellemère discrète : « Adieu, mon très-cher; je vous défends de m'écrire, mais je vous conjure de m'aimer. »
Le 15 novembre, Mme de Grignan eut une fille. Ce fut une désolation. On avait tant espéré un fils ! Les béguins spécialement faits pour lui étaient prêts . Un fils ! c'était le nom transmis, l'héritage intact, la fière devise des Grignan continuée : «Maï d'hounourque d'hounours. » Plus d'honneur que d'honneurs. La petite Marie-Blanche détruisait ou du moins retardait toutes ces ambitions; aussi semble-t-il qu'une mauvaise fée, complice des parents, se soit penchée ce jour-là sur son berceau et lui ait jeté un sort en disant :
Sauf ta grand'mère Sévigné, personne ne t'aimera; à cinq ans et demi, tu seras mise au
couvent ; tu auras beau pleurer, tu resteras là en attendant une vocation religieuse. Et si cette vocation estéquivoque,onteferabiencomprendre que tu ne peux pas en avoir d'autre ; tu passeras ainsi toute ta vie sous ton voile baissé. Une fille chez les de Grignan, comme dans les grandes familles nobles, ce n'est ni une consolation, ni une espérance, c'est un chagrin dont il faut se défaire.
Qu'on se lance ensuite dans toutes les tirades et les prosopopées que l'on voudra sur la comparaison du vieux temps avec le nôtre, l'histoire de la petite Marie-Blanche suffit à montrer que la famille d'autrefois ne valait pas la famille moderne. Aujourd'hui, l'égalité entre frère et sœur est parfaite, et, chaque jour complétant cette loi de justice, la tendresse des parents est la même pour le fils ou la fille.
En apprenant la mauvaise nouvelle à M. de Grignan, Mme de Sévigné ajoutait gaiement:
« Les médisants disent que Blanche d'Adhémar ne sera pas d'une beauté surprenante; et les mômes gens ajoutent qu'elle vous res-
semble : si cela est, vous ne doutez pas que je ne l'aime fort. »
A force de charme, Mme de Sévigné finit par gagner l'absolue confiance de M. de Grignan dont elle confisquait la femme. Très timide, un peu tremblante au début, ne demandant qu'une petite place de reste dans le cœur de M. de Grignan, Mrae de Sévigné s'enhardit peu à peu; elle donne un avis; elle va plus loin encore : elle risque un conseil. La voilà enfin qui essaie d'inspirer une conduite. Quelques difficultés s'étaient élevées entre M. de Grignan et l'évêque de Marseille, qui n'était pas toujours d'humeur très pacifique. Mme de Sévigné s'inquiète : elle redoute un conflit. Point d'ennemis ! C'était là sa maxime, aussi chrétienne que politique. Non seulement, ajoutaitelle, point d'ennemis, mais beaucoup d'amis. Sa passion de plaire, son esprit liant et hospitalier, sa vivacité et sa gaieté, tout faisait d'elle une femme si aimable qu'elle était éperdue à l'idée seule d'une lutte. Elle voulait passer dans la vie comme elle passait dans un salon, échangeant des sourires, écoutant,
écoutée, aimant à promener autour d'elle un regard heureux qui ne rencontrât que des regards amis.
Aussi, comme elle prend peur à la pensée que M. de Grignan voudra peut-être entamer une lutte avec l' évoque.
« Je veux vous parler de Monsieur de Marseille, et vous conjurer, par toute la confiance que vous pouvez avoir en moi, de suivre mes conseils sur votre conduite avec lui. Je connais les manières des provinces, et je sais le plaisir qu'on y prend à nourrir les divisions; en sorte qu'à moins que d'être toujours en garde contre les discours de ces messieurs, on prend insensiblement leurs sentiments, et très souvent c'est une injustice. Je vous assure que le temps ou d'autres raisons ont changé l'esprit de Monsieur de Marseille. Depuis quelques jours il est fort adouci ; et pourvu que vous ne vouliez pas le traiter comme un ennemi, vous trouverez qu'il ne l'est pas. Prenons-le sur ses paroles, jusqu'à ce qu'il ait fait quelque chose de contraire. Rien n'est plus capable d'ôter tous les bons sentiments, que de marquer de la
défiance; il suffit souvent d'être soupçonné comme ennemi pour le devenir : la dépense en est toute faite, on n'a plus rien à ménager. Au contraire, la confiance engage à bien faire : on est touché de la bonne opinion des autres, et on ne se résout pas facilement à la perdre. Au nom de Dieu, desserrez votre cœur, et vous serez peut-être surpris par un procédé que vous n'attendez pas. Je ne puis croire qu'il y ait du venin caché dans son cœur, avec toutes les démonstrations qu'il nous fciit, et dont il serait honnête d'être la dupe, plutôt que d'être capable de le soupçonner injustement. »
On peut reconstituer, à l'aide des lettres de Mme de Sévigné, ce que répondit M. de Grignan. Plein de déférence pour d'aussi bons conseils, il s'efforçait de prendre sur lui. Il fut surtout charmé de cette affection qui avait souci de lui épargner un ennui.
« Comme j'ai fait toutes les avances de cette amitié, lui écrivait à quelques jours de ce sermon Mme de Sévigné, et que je vous ai aimé la première, vous pouvez juger à quel point mon cœur est content d'apprendre que vous
repondez à cette inclination que j'ai pour vous depuis si longtemps. »
Le temps passe. Le départ de Mme de Grignan est fixé au 10 janvier 1671. Les plaisanteries cessent. Mmc de Sévigné s'inquiète, se tourmente, se désole. Comment sa fille pourra-t-elle se mettre en route dans cette mauvaise saison? Il faut que ce voyage soit ajourné. Mais le moyen de ne pas irriter M. de Grignan? La patience d'un gendre a ses limites.
«Hélas! écrit Mmc de Sévigné, pour bien montrer qu'elle n'est pour rien dans cette désorganisation, hélas! je l'ai encore cette pauvre enfant, et quoi qu'elle ait pu faire, il n'a pas été en son pouvoir de partir le 10e de ce mois, comme elle en avait le dessein. Les pluies ont été et sont encore si excessives, qu'il y aurait eu de la folie à se hasarder. Toutes les rivières sont débordées ; tous les grands chemins sont noyés; toutes les ornières cachées; on peut fort bien verser dans tous les gués. Enfin la chose est au point que Mme de Rochefort, qui est chez elle à la campagne, qui
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brûle d'envie de revenir à Paris, où son mari la souhaite, et où sa mère l'attend avec une impatience incroyable, ne peut pas se mettre en chemin, parce qu'il n'y a pas de sûreté, et qu'il est vrai que cet hiver est épouvantable. Il n'a pas gelé un moment, et il a plu tous les jours comme des pluies d'orage. Il ne passe plus aucun bateau sous les ponts; les arches du Pont-Neuf sont quasi comblées. Enfin c'est une chose étrange. Je vous avoue que l'excès d'un si mauvais temps fait que je me suis opposée à son départ pendant quelques jours. Je ne prétends pas qu'elle évite le froid, ni les boues, ni les fatigues du voyage; mais je ne veux pas qu'elle soit noyée. »
Grand tableau d'ensemble, effet de pluie, portrait de Mme de Rochefort qui ne peut venir à Paris où son mari la souhaite et où sa mère l'attend, tout s'arrange pour qu'inévitablement l'opposition de Mme de Sôvigné devienne, aux yeux de M. de Grignan, quelque chose de naturel, de raisonnable, de nécessaire. Remarquez comme les deux petites phrases maternelles sont emportées au cours du récit, et
loin de s'étaler disparaissent dans ce grand mouvement. Encore un peu et M. de Grignan sera tenu de remercier Mme de Sévigné. Mais avant de terminer sa lettre la crainte d'être accusée d'égoïsme est telle qu'elle reprend, après avoir espéré que les eaux s'écouleront un peu :
« Je veux vous dire de plus que je ne sens point le plaisir de l'avoir présentement : je sais qu'il faut qu'elle parte ; ce qu'elle fait ici ne consiste qu'en devoirs et en affaires. On ne s'attache à nulle société; on ne prend aucun plaisir; on a toujours le cœur serré; on ne cesse de parler des chemins, des pluies, des histoires tragiques de ceux qui se sont hasardés. En un mot, quoique je l'aime comme vous savez, l'état où nous sommes à présent nous pèse et nous ennuie. Ces derniers jours-ci n'ont aucun agrément. »
Mais qu'on les dispute par jours, par heures ou par moments, les adieux arrivent. Il faut se résoudre enfin au triste départ, à l'absence, — cette petite mort. — Le 4 février, ce cruel mercredi, fut le jour tout trempé de larmes où,
selon les propres termes d'une lettre de Mme de Sévigné, retrouvée il y a douze ans par M. Capmas, « ce qui s'appelle déchirer, couper, déplacer, arracher le cœur d'une pauvre créature, c'est ce qu'on fit ce jour-là. » Mme de Sévigné crut qu'elle touchait le fond de la douleur d'une mère. Ce fut le surlendemain seulement qu'elle eut la force d'écrire à sa fille : a Ma douleur serait bien médiocre si je pouvais vous la dépeindre ; je ne l'entreprendrai pas aussi. J'ai beau chercher ma chère fille, je ne la trouve plus, et tous les pas qu'elle fait l'éloignent de moi. »
Toutes ses pensées la faisaient mourir : « J'écrivis, reprend-elle, après quelques petites phrases haletantes de regrets, j'écrivis à M. de Grignan, vous pouvez penser sur quel ton. J'allai ensuite chezMmede la Fayette, qui redoubla mes douleurs par la part qu'elle y prit. Elle était seule, et malade, et triste de la mort d'une sœur religieuse : elle était comme je la pouvais désirer. M. de la Rochefoucauld y vint; on ne parla que de vous, de la raison que j'avais d'être touchée Je revins enfin
144 MADAME DS SÉYIGNÉ
à huit heures de chez Mrao de la Fayette ; mais en entrant ici, bon Dieu ! comprenez-vous bien ce que je sentis en montant ce degré? Celte chambre où j'entrais toujours, hélas ! j'en trouvai les portes ouvertes; mais je vis tout démeublé, tout dérangé, et votre pauvre petite fille qui me représentait la mienne. »
Les premières lettres de Mrao de Grignan arrivent, Mmo de Sévigné fond en larmes en les lisant. Il semble que son cœur veuille se fendre par la moitié.
« Je pense continuellement à vous : c'est ce que les dévots, écrit-elle à travers ses larmes, c'est ce que les dévots appellent une pensée habituelle; c'est ce qu'il faudrait avoir pour Dieu, si l'on faisait son devoir. Rien ne me donne de distraction; je suis toujours avec vous ; je vois ce carrosse qui avance toujours, et qui n'approchera jamais de moi : je suis toujours dans les grands chemins; il me semble même que j'ai quelquefois peur qu'il ne verse; les pluies qu'il fait depuis trois jours me mettent au désespoir; le Rhône me fait une peur étrange. J'ai une carte devant les yeux; je sais
tous les lieux où vous couchez : vous êtes ce soir à Nevers, et vous serez dimanche à Lyon, où vous recevrez cette lettre. »
Elle essaie ensuite de distraire Mme de Grignan par quelques nouvelles de la ville et de la cour, par le récit d'une fête, d'un souper et d'un bal dont on parle dans Paris, mais que Mrae de Sévigné ne connaît que par ouï-dire. Elle n'aurait pas eu le courage d'y assister; elle ne désire qu'une chose : voir le paysan qui devait apporter une lettre de Mm0 de Grignan.
« Je lui donnerai de quoi boire, dit-elle, je le trouve bien heureux de vous avoir vue. Hélas! comme un moment me paraîtrait et que j'ai de regret à tous ceux que j'ai perdus! Adieu, ma chère enfant, l'unique passion de mon cœur, le plaisir et la douleur de ma vie. Aimez-moi toujours, c'est la seule chose qui peut me donner de la consolation. »
Gomment Mmc de Grignan, avec son tempérament peu communicatif, ainsi qu'elle le reconnaissait elle-même, répondait-elle à cette tendresse, à ces regrets, à ces larmes? Sa philosophie lui permettait-elle de supporter
d'un cœur ferme le chagrin de sa mère? Il semble, si l'on en juge par les remerciements de Mme de Sévigné, que les premières lettres de la comtesse dussent être parfaites, très tendres, très naturelles.
« La défiance même, dit Mme de Sévigné, dans un petit alinéa qui nous met brusquement en éveil, la défiance même en serait convaincue : Quel effet elles me font, et quelles sortes de larmes je répands, en me trouvant persuadée de la vérité de toutes les vérités que je souhaite le plus sans exception! Vous pourrez juger par là de ce que m'ont fait les choses qui m'ont donné autrefois des sentiments contraires. »
Un philosophe du commencement de ce siècle, l'optimiste déterminé qui a su établir dans tous les états de la vie le système des compensations, le très oublié Azaïs aurait pu intituler un de ses chapitres : Des douceurs attachées au départ. L'absence de Mme de Grignan fut, à tous les points de vue, le plus grand des biens. En se plaçant seulement au point de vue privé, elle provoqua entre la mère et la
fille une intimité que la vie commune eût sinon détruite, du moins troublée. Évidemment, il n'y avait pas entente parfaite entre la mère et la fille. Les caractères étaient trop différents.
« Vous étiez le rideau qui me cachait, » disait dans ses premières lettres Mme de Grignan à sa mère. Était-ce une façon modeste d'avouer qu'elle n'était plus rien dès que sa mère paraissait? Était-ce, au contraire, une revanche de coquetterie? Libre de ses mouvements et de ses prétentions, Mmo de Grignan reprenaitelle son assurance dès qu'elle n'était plus en face de sa mère, comme ces actrices qui, n'ayant plus à craindre une rivale prête à confisquer les regards et les applaudissements, se livrent pleinement à leur jeu personnel ?
L'analyse du caractère de Mrao de Grignan ne laisse pas de doute sur ce point. Tout en étant très affectueuse au commencement de sa correspondance, elle ne s'appesantit pas trop sur le chagrin de sa mère, elle ne s'attendrit pas sur la petite Marie-Blanche. Au moindre trait d'esprilqu'ellepeut-faire, la voilà distraite.
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Arrivée à Nogent, elle s'amuse d'un cocher nommé Busche, elle en fait la description à sa mère qui lui répond :
« Il était bien juste, ma bonne, que ce fût vous la première qui me fissiez rire, après m'avoir tant fait pleurer. Ce que vous me mandez de M. Busche est original : cela s'appelle des traits dans le style de l'éloquence ; j'en ai donc ri, je vous l'avoue, et j'en serais honteuse, si depuis huit jours j'avais fait autre chose que pleurer. »
Le surlendemain, Mme de Sévigné, revenue à son idée fixe d'un accident possible pendant ce long voyage, craint plus que tout le reste la traversée du Rhône :
a Ayez pitié de moi, conservez-vous, si vous voulez que je vive. Vous m'avez si bien persuadée que vous m'aimez, qu'il me semble que dans la vue de me plaire vous ne vous hasarderez point. Mandez-moi bien comme vous conduirez votre barque. Hélas! qu'elle m'est chère et précieuse cette petite barque que le Rhône m'emporte si cruellement 1 x>
Puis, dans un accès d'illusion ou dans un
parti pris de flatterie maternelle, Mme de Sévigné lui dit :
« Le bal du mardi gras pensa être renvoyé; jamais il ne fut une telle tristesse. Je crois que c'était votre absence qui en était la cause. Bon Dieu, que de compliments j'ai à vous faire 1 que d'amitiés ! que de soins de savoir de vos nouvelles ! que de louanges on vous donne 1 Je n'aurais jamais fait si je voulais nommer tous ceux et celles dont vous êtes aimée, estimée, adorée; mais quand vous au rez mis tout cela ensemble, soyez assurée, ma fdle, que ce n'est rien en comparaison de ce que j'ai pour vous. Je ne vous quitte pas un moment ; je pense à vous sans relâche, et de quelle façon ! J'ai embrassé votre fille, et elle m'a baisée, et très bien baisée de votre part. Savez-vous bien que je l'aime cette petite, quand je songe de qui elle vient? »
A mesure qu'elle s'éloigne, Mme de Grignan est de plus en plus affectueuse. En vérité, il fallait que sa correspondance fût bien différente des habitudes de vie intime pour que Mme de Sévigné lui écrivît :
« Méchante ! pourquoi me cachez-vous quelquefois de si précieux trésors? Vous avez peur que je ne meure de joie; mais ne craignezvous point aussi que je meure du déplaisir de croire voir le contraire? Je prends d'Hacqueville à témoin de l'état où il m'a vue autrefois. Mais quittons ces tristes souvenirs, et laissez-moi jouir d'un bien sans lequel la vie m'est dure et fâcheuse. » Et cependant ce besoin de présence réelle est si pressant dans la tendresse de cette mère désolée qu'elle lui dit :
« Ah! ma bonne, que je voudrais bien vous voir un peu, vous entendre, vous embrasser, vous voir passer, si c'est trop que le reste... Cette séparation me fait une douleur au cœur et à l'âme, que je sens comme un mal du corps. Je ne puis assez vous remercier de toutes les lettres que vous m'avez écrites sur le chemin : ces soins sont trop aimables, et font bien leur effet aussi; rien n'est perdu avec moi. »
Reportant sur Marie-Blanche un peu de cette tendresse, Mme de Sévigné commençait de pratiquer l'art d'être grand'mère. Elle voyait
MADAME DE SÉVIGNÉ MÈRE ISi
tous les jours cette petite au moment où, près de la cheminée, on l'habillait et on l'arrangeait, a Je veux qu'elle soit droite, dit Mmo de Sévigné, voilà mon soin : cela serait plaisant d'être votre fille et de M. de Grignan, et qu'elle ne fût pas bien faite. Je suis habile, j'ai mémo des précautions inutiles. »
Comme les réponses de Mme de Grignan n'arrivent pas assez vite, Mme de Sévigné a une impatience qui trouble son repos. En attendant ces lettres si ardemment souhaitées, elle cherche à se consoler, à se distraire en face d'une page blanche. Ce n'est pas elle qui, tenant un compte rigoureux des recettes et des dépenses dans le commerce épistolaire, dirait : lettre pour lettre. Oh ! non, elle a un besoin trop impérieux de tromper sa douleur en laissant « aller sa plume la bride sur le cou. » Ne semble-t-il pas, en effet, quand on écrit à une personne tendrement aimée, que l'on arrive par la puissance de la pensée à immobiliser devant soi ce cher visage ? Le charme de commencer une lettre intime vient de là. On pourrait risquer ce proverbe : Dis-moi le plaisir
que tu as à écrire et jo te dirai comment lu aimes.
Le 20 février 1071, Mme de Sévigné attend avec une envie extraordinaire dos nouvelles du voyage do sa fillo jusqu'à Lyon, et do la route jusqu'en Provence. Ne sachant que faire, elle écrit, et cotte journée d'ennui nous vaut un chef-d'œuvre.
« Vendredi, 20 février 1671.
« Vous saurez, ma petite, qu'avant-hier, mercredi, après ôtre revenuo do chez Mme do Coulanges, où nous faisons nos paquets les jours d'ordinairo, jo songeai à me coucher. Cola n'est pas extraordinaire ; mais ce qui l'est beaucoup, c'est qu'à trois heures après minuit j'entendis crier au voleur, au feu, et ces cris si près de moi et si redoublés, que jo no doutai point quo co ne fût ici; jo crus mémo entendre qu'on parlait do ma petitefille; jo no doutai pas qu'elle ne fût brûlée. Je me lovai dans cetto crainte, sans lumière, avec un tremblement qui m'empêchait quasi
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de mo soutenir. Je courus i\ son appartement, qui est le vôtro : je trouvai tout dans une grande tranquillité; mais je vis la maison de Guitaut toute en fou; les flammes passaient par-dessus la maison de Mmo de Vauvineux. On voyait dans nos cours, et surtout chez M. de Guitaut, une clarté qui faisait horreur : c'étaient des cris, c'était une confusion, c'étaient des hruits épouvantables, des poutres et des solives qui tombaient. Je fis ouvrir ma porto, j'envoyai mes gens au secours. M. do (luilaut m'envoya une cassette de ce qu'il a de plus précieux; je la mis dans mon cabinet, et puis je voulus aller dans la rue pour bayer comme les autres; j'y trouvai M. et Mme do Guitaut quasi nus, Mm0 do Vauvineux, l'ambassadeur do Venise, tous ses gens, la petite Vauvineux, qu'on portait tout endormie chez l'ambassadeur , plusieurs meubles et vaisselles d'argent qu'on sauvait chez lui. M"10 de Vauvineux faisait démeublor. Pour moi, j'étais comme dans une île, mais j'avais grand'pitié de mes pauvres voisins. Mrao Guéton et son frère donnaient do très bons conseils; nous
étions dans la consternation : le feu était si allumé qu'on n'osait en approcher, et l'on n'espérait la fin de cet embrasement qu'avec la fin de la maison de ce pauvre Guitaut. Il faisait pitié; il voulait aller sauver sa mère qui brûlait au troisième étage; sa femme s'attachait à lui, qui le retenait avec violence... Il me pria de tenir sa femme, je le fis : il trouva que sa mère avait passé au travers de la flamme, et qu'elle était sauvée. Il voulut aller retirer quelques papiers ; il ne put approcher du lieu où ils étaient. Enfin il revint à nous dans cette rue où j'avais fait asseoir sa femme. Des capucins, pleins de charité et d'adresse, travaillèrent si bien qu'ils coupèrent le feu. On jeta de l'eau sur les restes de l'embrasement, et enfin
...le combat finit faute de combattants;
c'est-à-dire, après que le premier et le second étage de l'antichambre et de la petite chambre et du cabinet, qui sont à main droite du salon, eurent été entièrement consumés... Vous m'allez demander comment le feu s'était mis
à cette maison : on n'en sait rien ; il n'y en avai t point dans l'appartement où il a pris. Mais si on avait pu rire dans une si triste occasion, quels portraits n'aurait-on pas faits de l'état où nous étions tous ? Guitaut était nu en chemise, avec des chausses; Mme de Guitaut était nu-jambes, et avait perdu une de ses mules de chambre; Mme de Vauvineux était en petite jupe, sans robe de chambre; tous les valets, tous les voisins, en bonnets de nuit. L'ambassadeur était en robe de chambre et en perruque, et conserva fort bien la gravité de la Sérénissime. »
Cela est peint, comme Mme de Sévigné le disait elle-même en parlant d'une fable de la Fontaine. Plus de deux cents ans ont passé sur cette page sans la vieillir. Le secret de cette éternelle jeunesse est que, dans un sujet d'exclamations et de déclamations par excellence, rien ne vise à l'effet. Pas de phrases, nulle épithète rare, nulle recherche de style enflammé, — une succession de petits incidents qui donnent l'impression la plus vive de ce trouble, de ce danger, de ces angoisses. Et au
milieu de tout cela, le don des proportions et de la mesure, puis à la fin une raillerie discrète. On peut sourire : l'alerte est finie. Tout le côté mobile du caractère français, passant de l'émotion à la gaieté, plein de sympathie pour le malheur d'autrui, est résumé dans cette lettre citée avec raison par tous les précis de littérature.
Le voyage était près de sa fin. M. de Grignan, en bon mari, était allé jusqu'à Avignon au-devant de la comtesse. Là, un orage éclata. Mme de Grignan, qui se piquait volontiers de témérité, voulut traverser le Rhône. La barque faillit couler. A cette nouvelle, Mme de Sévigné fut prise d'un effroi rétrospectif. Tout à l'heure dans la description d'un incendie, elle avait commencé son récit par un exorde préparatoire, maintenant, au souvenir de ce qui aurait pu arriver à sa fille, en face de cet accident manqué, elle jette un cri de détresse.
«Ah! ma bonne, quelle peinture de l'état où vous avez été! et que je vous aurais mal tenu ma parole, si je vous avais promis do d'être point effrayée d'un si grand péril ! Mais
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il est impossible de se représenter votre vie si proche de sa fin, sans frémir. Ce Rhône qui fait peur à tout le monde, ce pont d'Avignon où l'on a tort de passer même après avoir pris toutes ses mesures! un tourbillon de vent vous jette violemment sous une arche. Par quel miracle n'avez-vous pas été brisés et noyés dans un moment? Et M. de Grignan vous laisse embarquer pendant un orage ; et quand vous êtes téméraire, il trouve plaisant de l'être encore plus que vous ; au lieu de vous faire attendre que l'orage soit passé, il veut bien vous exposer. Ah mon Dieu! qu'il eût été bien mieux d'être timide, et de vous dire que si vous n'aviez point de peur, il en avait lui, et de ne point souffrir que vous traversassiez le Rhône par un temps comme celui qu'il faisait! Que j'ai de peine à comprendre sa tendresse en cette occasion ! Je ne soutiens pas cette pensée, j'en frissonne, et je m'en suis réveillée avec des sursauts dont je ne suis pas la maîtresse. Trouvez-vous toujours que le Rhône ne soit que de l'eau? »
Mme de Grignan devait sourire de ces
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craintes maternelles, si toutefois elle prenait le temps d'y arrêter son esprit. Pénétrée de la grandeur de son rôle, elle recevait sans en être surprise les hommages qu'on lui décernait sur sa route, avec une facilité méridionale. A son arrivée dans la ville d'Arles, l'enthousiasme s'en mêlant, on la traita comme une reine. Cette exagération lui plut. S'imaginant que personne avant elle n'avait reçu un pareil accueil, la comtesse, dans le récit de cette entrée triomphale, prononçait à peine le nom de M. de Grignan. Il n'avait pas l'air de compter dans la fête. Elle n'oubliait qu'une chose : c'était qu'elle lui devait toutes ces ovations. Les aimant au point de les provoquer, sauf à se plaindre ensuite de la fatigue qu'elles lui causaient, elle trouvait naturel qu'on l'adulât comme une souveraine de Provence. Mme de Sévigné, en mère imprudente, exaltait encore ces désirs de domination : « Je vous vois, lui écrivait- elle, accablée d'honneurs, et d'honneurs qui tiennent fort au nom que vous portez; rien n'est plus grand ni plus considéré. » Peut-être fallait-il à Mme de Sévigné des rai-
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sons de cet ordre pour apaiser un peu son chagrin, peut-être aussi cherchait-elle, dans la vanité satisfaite de sa fille, un sujet ou un prétexte de consolation pour elle-même. Elle eût cependant souhaité que la gouvernante ne fût pas grisée par l'amour des grandeurs au point de n'avoir pas un mot de souvenir condescendant pour tous les amis qu'elle avait laissés à Paris.
« Je montre quelquefois et à certaines gens, lui disait Mmo de Sévigné, les lettres que vous m'écrivez. Chacun me demande • « Ne suis-je point nommé? » Et je dis : « Non, pas encore, mais vous le serez. » Par exemple, nommezmoi un peu M. d'Ormcsson, et les Mesmes ; il y a presse à votre souvenir. »
Les moindres compliments dont sa fille la chargeait, Mme de Sévigné les faisait si hien valoir 1 « On vous en rend au centuple, » écrivait-elle pour lui donner l'idée de renouveler ces distributions de mots aimables. De temps en temps, une amie quelque peu défiante ne pouvait croire à cet excès de tendresse et demandait à voir son nom. Aussi, Mme de Sévigné,
devenue prudente, craignait-elle de hasarder ces civilités sans les avoir en poche. « J'en ai pourtant bien fait passer, ajoutait-elle, que je trouvais nécessaires. » Mais on a beau faire, on ne change pas une nature. La bonté, les prévenances, les attentions perpétuelles de Mme de Sévigné n'arrivaient pas à dégeler le caractère froid de Mme de Grignan, froid et dédaigneux. Elle était le type de ces femmes trop gâtées qui s'imaginent qu'on leur doit tout et qu'elles ne doivent rien à personne. Il y avait des moments où Mme de Sévigné se laissait même aller à un mouvement d'impatience.
« M. de la Rochefoucauld, lui écrivait-elle, le 20 mars, m'a demandé plus de dix fois si vous n'aviez pas reçu ses dragées. » Et à la fin de cette môme lettre : « Dites un petit mot deMmede Lavardin; elle est toujours enthousiasmée de votre mérite. »
Si l'on voulait s'amuser à relever ces reproches, on les alignerait comme un refrain : « Écrivez-moi quelque petite amitié pour Pecquet (le médecin de Mmc de Sévigné), il a eu
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des soins extrêmes de ma petite-fdle... Je vous en prie, ma fille, dites-moi souvent dans vos lettres quelque petit mot de ma tante (Mme de la Trousse) : ce lui est une consolation dans ses continuelles douleurs... Écrivez un peu à notre cardinal, il vous aime... Vous ne m'avez pas dit un mot sur la mort de M. de Longueville, ni sur tout le soin que j'ai eu de vous instruire, ni sur toutes mes lettres : je parle à une sourde et à une muette. Je vois bien qu'il faut que j'aille à Grignan : vos soins sont usés, on voit la corde. » Une autre fois qu'elle lui recommandait encore de ne pas oublier cette bonne d'Escars. « Je vous tourmente, niais c'est que je n'aime point qu'on se plaigne de ma fille. »
En écrivant cette petite phrase, Mme de Sévigné ne prévoyait guère qu'on trouverait dans ses propres lettres des armes contre Mme de Grignan. Pour qui sait lire entre les lignes, on apprend à juger la comtesse avec une sévérité qui ne fait qu'augmenter. Passe encore si, tout en étant égoïste, elle avait paru touchée et confuse de tant d'affection! Mais
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ce n'était pas cela. Ce zèle maternel, peu s'en fallut qu'elle ne le trouvât indiscret, importun, pesant.
A certains mots que laisse échapper Mme de Sévigné, on devine que, dans la vie intime, cette fille impérieuse provoqua souvent, par quelque incartade ou quelque sotte bouderie, une expression de tristesse et de chagrin sur le visage de sa mère, ce beau visage déconcerté dès qu'il ne souriait plus.
Je ne sais guère que Joseph de Maistre et jyjme Amable Tastu qui aient osé prendre ouvertement la défense de Mme de Grignan.
Encore Joseph de Maistre, après avoir dit, avec le ton de paradoxe qui lui était habituel : « Si j'avais à choisir entre la mère et la fille, j'épouserais la fille, — ajoutait-il spirituellement, et puis je partirais pour recevoir les lettres de l'autre. »
La réputation de M'ne de Grignan eût-elle gagné si nous connaissions ses lettres? Il y a là un sujet de discussion qui peut durer longtemps. « Entre nous, écrivait, il y a quelque quarante ans, M. de Sacy, avec une bonhomie
malicieuse, je ne suis pas fâché que le hasard ail détruit les lettres de M"™ de Grignan: elles grossiraient de douze volumes peut-être le recueil de celles de sa mère; et quelque chose me dit qu'il y a plus de plaisir à les imaginer qu'il n'y en aurait à les connaître. »
M. Boissier, il est vrai, n'est pas de cet avis; il est tenté de croire que nous aurions une meilleure idée de Mme de Grignan, si nous pouvions lire ses lettres et qu'on lui a rendu un mauvais service en les détruisant. M. Janet soutient la même thèse. La comtesse, dit-il, est ainsi condamnée par défaut.
Tout dépend du point de vue. Il y en a deux : le point de vue littéraire et le point de vue moral.
Littérairement, il n'est pas douteux que la comtesse y eût gagné. Cette correspondance devait avoir une réelle valeur. Malgré son parti pris de tendresse, Mrae de Sévigné n'était pas aveugle. Elle avait, comme elle le dit ellemême, quelque lumière pour les bons styles. Aussi doit-elle passer comme juge avant tous les critiques, même les plus autorisés, sur le
mérite de ces lettres perdues. Pendant les premiers mois d'absence, elle ne cesse de prodiguer des éloges :
« Personne n'écrit mieux que vous... On se plaît à lire vos lettres comme à se promener dans un beau jardin... Vous avez un style juste et court qui chemine et qui plaît au souverain degré... Je n'ose lire vos lettres de peur de les avoir lues... Ce que je sens en les lisant ne se peut imaginer et si j'ai contribué en quelque chose à l'agrément de votre style, je croyais ne travailler que pour le plaisir des autres et non pas pour le mien. »
Il y avait des endroits dignes de l'impression. C'est Mme de Sévigné qui l'affirmait, en ajoutant : « Un de ces jours vous trouverez qu'un de vos amis vous aura trahie. » Mme de Grignan devait avoirlaprétention de ces personnes dont on catalogue le moindre billet dans une vente d'autographes en notant en marge : jolie lettre. Mais elle n'était pas femme à faire comme sa mère « de la prose avec une facilité qui vous tue. » Elle n'était pas toujours naturelle, elle visait à l'éloquence; elle avait de ces petits mots qui
sentaient sa précieuse d'une lieue, comme le jour où elle invitait sa mère à se promener dans son cœur de fille. Elle avait la haine des détails, s'imaginant sans doute que sa page, que sa pièce d'éloquence, pour rappeler un mot doucement ironique de Mme de Sévigné, pourrait en souffrir.
Mais au point de vue moral, je suis convaincu que notre opinion sur elle n'eût pas varié. On apercevrait ses défauts à découvert au lieu de les connaître enveloppés par l'indulgence de sa mère. Elle nous impatienterait davantage par sa façon de se déprécier ellemême, non par modestie, mais par fatuité et avec l'espérance, comme disent les Anglais, de pêcher un compliment. C'est ainsi qu'elle assurait n'être point belle, n'avoir guère d'esprit, ne pas bien danser.
« Hélas! lui écrivait sa mère, est-ce ma chère enfant? J'aurais grand'peine à vous reconnaître sur ce portrait. »
Un autre jour, elle disait ne pas savoir raconter et n'écrire que des lettres « insipides et sottes. »
« Vous n'êtes point sincère, lui répondait encore Mme de Sévigné, quand vous me louez tant aux dépens de vous-même et vous méprisant comme vous faites Où pêchez-
vous cette fausse et offensante humilité? Elle blesse mon cœur, elle offense la justice, elle choque la vérité. Quelles manières! Ah! ma bonne, changez-les, je vous en conjure, et voyez les choses comme elles sont. Si cela est, vous n'aurez plus qu'à vous défendre de la vanité, et ce sera une affaire à régler entre votre confesseur et vous... Eh, mon Dieu! ma bonne, que dites-vous? Quel plaisir prenezvous à dire du mal de votre personne, de votre esprit; à rabaisser votre bonne conduite, à trouver qu'il faut avoir bien de la bonté pour songer à vous? Quoique assurément vous ne pensiez point tout cela. »
Mme de Sévigné ne croyait pas non plus au désir de sa fille quand elle voulait quitter sa splendeur pour être une simple bergère et se promener dans les grandes allées des Rochers. Heureuse de ces magnificences, la comtesse voulait qu'on la plaignît de les subir.
Il y a une sorte de vanité bonne enfant qui s'amuse elle-même des avantages dus à une situation privilégiée : celle-là, on l'excuse aisément. Il en est une autre, dissimulée dans les replis les plus secrets d'une âme ambitieuse et qui affecte un certain détachement des biens de ce monde en les désirant avec âpreté. C'est ce dernier genre de vanité que Mme de Grignan avait au plus haut degré. Qu'elle se fût réjouie naïvement du faste de son château, qu'elle eût écouté avec plaisir les coups de canon qu'on tirait en son honneur quand elle allait à Marseille, rien de plus naturel. Mme de Sévigné avoue de bonne grâce qu'elle y aurait pris plaisir. Mais ce qui est sujet à raillerie, c'est cette satisfaction cachée, rentrée, soit avec des airs guindés, soit avec une perpétuelle minauderie.
Très entichée de noblesse, elle mettait quelquefois au-dessus même des lettres qu'elle écrivait à sa mère : A Mme la marquise de Sévigné. « Appelez-moi Pierrot » , lui répondait spirituellement la marquise. Chez celle-ci, tout avait le charme du naturel ; chez celle-là,
tout était affectation. N'avait-elle pas été assez vaine de sa beauté, — dont sa mère lui parlait un peu trop, — pour ne manger, dans la crainte d'engraisser, qu'une tête de bécasse par jour?
Paradoxale au point de soutenir avec aplomb devant n'importe qui une mauvaise cause, elle était toujours en humeur de philosopher. Dans ses heures de désœuvrement, elle se disait dégoûtée de la vie. A quoi, Mme de Sévigné lui répondait : « Je vous avoue que j'y trouve des chagrins cuisants; mais je suis encore plus dégoûtée de la mort. »
Tout en ayant ses accès de découragement absolu, Mme de Grignan cherchait à éloigner toutes les causes de chagrins personnels. Admirable contradiction ! fréquente d'ailleurs chez tous ceux qui prennent prétexte d'une lassitude de l'existence en général pour se dérober aux devoirs de chaque jour.
Froide et sèche, voilà les deux mots qui pei gnent le mieux Mme de Grignan. Ce sont les épilhètes qui reviennent invinciblement. Et, en dépit d'une tendresse débordante, certaines
petites phrases de Mme de Sévigné nous découvrent l'aridité d'âme de sa fille.
« Vous avez un fonds de raison et de courage quej'honore, lui écrivait Mme de Sévigné; pour moi, je n'en ai point tant, surtout quand mon cœur prend le soin de m'affliger... Conservez toute votre raison; jouissez de la grandeur de votre âme, pendant que je m'aiderai, comme je pourrai, de toute la tendresse de la mienne. »
Un jour que Corneille avait lu une comédie chez M. de la Rochefoucauld... « Vous ne vous seriez point ennuyée; vous auriez peut-être pleuré une petite larme, puisque j'en ai pleuré plus de vingt. »
Regardant tout le monde de haut en has, n'ouvrant son cœur à personne, toujours prête à tourner en ridicule les Provençales qui l'entouraient, et susceptible comme le sont ceux qui se moquent des autres, prodigue par ostentation, nullement par bienfaisance, jetant son argent au jeu sans que le jeu l'amusât, ne cherchant en toutes choses que l'appât d'une vaine gloriole, telle était au fond cette fille
adorée durant, les deux premières années de son séjour en Provence. Plus tard ses défauts augmentèrent.
Il faut être juste toutefois. Le sentiment maternel s'éveilla en elle. Oh ! ce ne fut pas pour Marie-Blanche! La pauvre petite, toujours confiée à Mme de Sévigné, ne tenait pas grande place dans le cœur de sa mère. Vainement Mme de Sévigné notait-elle dans ses lettres, avec une complaisance attendrie de grand'mère, les premiers jasements : « Voilà votre fille au coin de mon feu, avec son petit manteau d'ouate. Elle parle plaisamment : et titata, tetita y totata. » Que faisaient ces enfantillages à la comtesse, dissertant à perte de vue sur la philosophie de Descartes? Je n'ai pas d'enfants, je n'ai que des filles, répondait autrefois tel paysan qu'on interrogeait sur sa famille. — La comtesse avait si peu d'entrailles pour Marie-Blanche qu'elle eût été capable, dans un langage un peu plus aristocratique, de répondre quelque chose de semblable. Elle ne se sentit vraiment mère que quand elle eut un fils.
Ce fut le 17 novembre 1671 que vint au inonde ce petit Dauphin qui devait être marquis. La ville de Lambesc eut l'honneur de cette naissance. Lambesc, à vingt kilomètres d'Aix, était alors le lieu où siégeaient les députés des communes de la Provence réunis pour voter ce qu'on a appelé avec raison la comédie du don gratuit. « Tous les ans, raconte M. Pierre Clément dans une vieille et curieuse étude sur le comte de Grignan, le roi réclamait aux pays d'États, tels que la Bretagne, la Bourgogne, l'Artois, le Languedoc et la Provence, la somme pour laquelle il lui paraissait que chacune de ces provinces devait contribuer aux dépenses générales du royaume. Afin d'obtenir à peu près ce qu'il estimait nécessaire, et sachant bien que la somme réclamée était toujours réduite, il demandait davantage. Les provinces, qu'un long usage avait habituées à cette tactique, se récriaient sur le poids de leurs charges, sur la misère et les besoins des communes, qui n'étaient d'ailleurs que trop réels, et faisaient leur offre habituelle, que les gens du roi trouvaient
toujours insuffisante. Un débat s'établissait alors sur le chiffre : les États accordaient 2 ou 300,000 livres de plus qu'ils n'avaient d'abord offert ; les gens du roi diminuaient leurs prétentions de 2 ou 300,000 livres, et, après avoir réglé quelques affaires de minime importance, l'assemblée se retirait. Le talent des intendants et des gouverneurs consistait à amener les États à voter, dans le moins de temps possible et avec les apparences de la bonne volonté et de l'empressement, le don gratuit que la cour leur demandait et qu'ils ne pouvaient refuser. »
Mais quand les discussions se prolongeaient, le roi avait un moyen facile d'abréger ces lenteurs. Ordre était donné de rompre l'assemblée. La distribution de quelques lettres de cachet coupait court au mauvais vouloir. Si le roi voulait de plus châtier de leur témérité des députés trop obstinés dans leur indépendance, quoi de plus simple que de leur fixer un lieu d'exil ? Tel Provençal pouvait être invité à gagner au plus vite Concarneau et à passer le reste de son existence à méditer sur
la lutte du pot de terre électif contre le pot de fer royal.
Le comte de Grignan se débattait depuis quelques semaines dans des difficultés parlementaires quand la naissance de monsieur son fils provoqua dans l'assemblée un intermède dont il est amusant de marquer la solennité. « M. le comte de Grignan, dit le procès-verbal officiel de la séance, vint offrir à l'assemblée le fils qu'il a plu à Dieu de lui donner dès le jour d'hier, et de vouloirbien lui faire la faveur de le tenir au nom de toute la province sur les fonts du baptême, et de lui donner tel nom qu'il lui plaira... Sur quoi l'assemblée a délibéré que messieurs les procureurs généraux du pays témoigneront à Mgr le comte de Grignan et à madame sa femme la joie de toute la province, et particulièrement de l'assemblée, sur la naissance de ce premier mâle dans sa famille, et lui feront de très humbles remerciements de l'honneur qu'il avait fait à la province de le faire tenir de sa part pour recevoir les saintes eaux du baptême, avec tous les sentiments d'amour et de recon-
naissance possibles. Et l'assemblée a délibéré que les frais en seront supportés par le pays, suivant le rôle qui en sera tenu par le sieur Pontevès, trésorier des États. »
Ainsi fut accueilli dans ce bas monde, le petit Louis de Provence d'Adhémar de Monteil de Grignan.
Pendant que la Gazette de France publiait ce grand événement de famille, Mrae de Sévigné apprenait aux Rochers la nouvelle par une lettre de M. de Grignan.
« Je l'ai ouverte avec un tremblement extraordinaire, écrivait Mme de Sévigné à sa fille le 29 novembre, et j'ai trouvé tout ce que je pouvais souhaiter au monde. Que pensez-vous qu'on fasse dans ces excès de joie?... Le cœur se serre, et l'on pleure sans pouvoir s'en empêcher; c'est ce que j'ai fait, ma très belle, avec beaucoup de plaisir : ce sont des larmes d'une douceur qu'on ne peut comparer à rien, pas même aux joies les plus brillantes... Mon abbé est transporté comme moi, et notre Mousse est ravi. »
De toutes parts arrivèrent à Mme de Sévigné
« des compliments sans nombre et sans mesure, et du côté de Paris par mille lettres, et du côté de la Bretagne. On a bu la santé du petit bambin à plus d'une lieue autour d'ici : j'ai donné de quoi boire, j'ai donné à souper à mes gens, ni plus ni moins que la veille des Rois. Mais rien ne m'a été plus agréable que le compliment de Pilois (le jardinier), qui vint le matin avec sa pelle sur le dos, et me dit : « Madame, je viens me réjouir, pas moins, parce qu'on m'a dit que Madame la Comtesse était accouchée d'un petit gars. » Cela, ajoute la marquise, vaut mieux que toutes les phrases du monde. »
Dans une lettre à Mm0 de Sévigné, Mme de Guitaut en mère prévoyante insinuait déjà que ce petit de Grignan pourrait épouser un jour une petite de Guitaut. Heureuse de ces compliments, flattée de cette proposition, Mme de Sévigné se mit en route pour Paris où elle devait rester quelque temps avant d'entreprendre le voyage de Provence.
La voilà partie, à quatre chevaux, accompagnée de la Mousse qui, bien qu'abbé, aurait
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voulu un équipage plus confortable encore. Au moment où elle s'arrêtait à Laval, un postillon accourait à toute bride et lui remettait d'une « main crottée » deux lettres dans un même paquet. Elle lit, elle est heureuse, elle a de bonnes nouvelles, elle veut répondre courrier pour courrier.
« La poste m'attend, dit-elle, comme si j'étais gouvernante du Maine, et je prends plaisir de la faire attendre, par grandeur.
« Je veux parler de mon petit garçon. Ah! ma fille, qu'il est joli ! ses grands yeux sont bien une marque de votre honnêteté; mais c'est assez, je vous prie que le nez ne demeure pas longtemps entre la crainte et l'espérance : que cela est plaisamment dit! Cette incertitude est étrange; jamais un petit nez n'eut tant à craindre ni à espérer : il y a bien des nez entre les deux, qu'il peut choisir. Puisqu'il a de grands yeux, qu'il songe à vous contenter. Vous n'auriez que la bouche, puisqu'elle est petite; ce ne serait pas assez. Ma fille, vous l'aimez follement; mais donnez-le bien à Dieu, afin qu'il vous le conserve. »
Et quelques lignes plus bas, elle revient encore sur ce conseil. Mais enfin la patience échappe à son ami le postillon et Mme de Sévigné termine par un mot touchant sur la pauvre petite Marie-Blanche plus oubliée que jamais. « Et moi je veux l'aimer, dit-elle avec attendrissement, et prendre sa protection par excès de générosité. »
Arrivée à Paris, Mme de Sévigné embrassa sa tante, Mrae de la Trousse, et toute sa famille et se laissa emmener chez Mme de Sanzci, sœur du petit de Coulanges. Ce petit de Coulanges t Mme de Sévigné « l'adore, » parce qu'il lui parle de Mme de Grignan. A peine installée, Mme de Sévigné écrit à sa fille, — car ce devoir passe avant tout. — M. de Coulanges. après avoir raconté quelque folie, ne peut résister au plaisir d'adresser une lettre d'adulation à la comtesse, lettre évidemment faite pour être lue d'abord par Mme de Sévigné, la mère-beauté, eomme il l'appelle galamment. A la fois pour s'amuser et pour amener Mme de Grignan à être un peu moins injuste dans ses préférences maternelles, il glisse, lui
aussi, un mot de sympathie pour Marie- Blanche. « Votre fille, dit-il, est une petite beauté brune, fort jolie : la voilà, elle me baise et me bave, mais elle ne crie jamais; elle est belle; mais, ajoute-t-il, sachant qu'il ne faut pas trop insister, je l'aime assurément beaucoup moins que vous. Il n'y a plus moyen de parler de vous à cette mère-beauté, les grosses larmes lui tombent des yeux : mon Dieu, quelle mère! »
Bien que Mme de Sévigné vécût avec le sentiment fixe de sa tendresse pour sa fille, elle ne laissait pas cependant, — et c'est ce qui donne tant de charme à sa correspondance, — de subir à un rare degré l'influence du milieu qu'elle traversait. De même que cinq semaines auparavant, en plein mois de novembre, elle était en admiration devant ses bois des Rochers « mêlés d'aurore et de feuille morte, » s'amusant par les beaux jours à faire bâtir et à planter, en tenant elle-même les arbres, se consolant, quand il pleuvait à verse, par des heures de lecture, et se plaisant si bien dans ce château sévère qu'à la voille de son départ, malgré la
tristesse de l'hiver, elle s'arrachait avec regret de sa solitude; de même, une fois à Paris, en dépit de son chagrin maternel, les histoires de la ville et de la cour l'intéressent, et tous les cailletages mettent son esprit en mouvement. Mais une lettre arrive et voilà le cœur de Mmc de Sévigné qui se serre douloureusement. Le petit de Grignan, qui n'a encore que trois semaines, a été malade. Il a eu la petite vérole. Tout danger est écarté, Mme de Sévigné s'inquiète encore. Elle a envoyé quérirPecquet, son grand Pecquet, médecin doublé d'un savant. Elle veut discourir avec lui « de la petite vérole de ce petit enfant. » Pecquet la rassure et lui dit que ce petit marquis, capable a son âge d'être sorti d'une telle épreuve, vivra cent ans.
Dans cette même lettre, et avant de raconter le résultat de cette consultation à distance, Mme de Sévigné écrivait à sa fille avec un mélancolique sourire :
« Vous sentez donc l'amour maternel ; j'en suis fort aise. Eh bien! moquez-vous présentement des craintes, des inquiétudes, des prévoyances, des tendresses, qui mettent le cœur
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en presse, du trouble que cela jette sur toute la vie; vous ne serez plus étonnée de tous mes sentiments. J'ai cette obligation à cette petite créature. »
Mais toujours et partout, qu'elle aille à Versailles ou à Saint-Germain voir la reine, l'image de sa fille la poursuit. Ce souvenir la « tue en mille occasions » .
« Vous avez une vertu sévère, lui écrivaitelle, en la complimentant avec une nuance de regret, vous avez une vertu sévère, qui n'entre point dans la faiblesse humaine. Il y a des jours, des heures, des moments où je ne suis pas la maîtresse ; je suis faible, et ne me pique point de ne l'être pas. » Cependant elle eut été très fâchée de ne pas aimer autant qu'elle aimait, quelque douleur qu'il en pût arriver. Tout lui rappelait le passé. Elle revivait tel ou tel jour d'autrefois avec une puissance d'évocation et un tremblement intérieur que connaissent bien les natures aimantes.
« Hélas 1 ma bonne, lui disait-elle, le 3 février 1672, à dix heures du soir, après l'avoir embrassée avec une tendresse qui lui « brûlait
le cœur » hélas ! voici encore un petit bout de l'an, mais que je sens bien cruellement : il y a demain un an que vous partîtes, que vous me quittâtes, que je pensai mourir, que je fondis en pleurs et je ne puis encore du tout en soutenir la pensée. »
Elle éprouvait bien ce qu'on pourrait appeler la douleur du souvenir, cette douleur, soit aJgud, soit affadissante, qui entre si avant dans les âmes faites de tendresse. Un des traits particuliers de ces âmes délicates est de vivre dans le passé et d'être en perpétuelle commémoration. Mais ce qui empêchait Mme de Sévigné de tomber, comme la plupart de ces êtres de sentiment, dans des rêveries dissolvantes, ce qui rétablissait son équilibre moral, c'était son fonds de gaieté. Son esprit s'amusait aux mouvements de surface mondaine. Si elle revenait toujours à ses préoccupations maternelles, le refuge de ses lettres n'était pas un sanctuaire où elle s'abîmait dans les regrets. C'était comme un coin de salon où elle aimait à causer en pleine intimité, moitié larme, moitié sourire, avec une sincérité absolue.
On touchait aux derniers jours de l'hiver et Mme de Sévigné songeait de plus en plus au départ pour Grignan. L'abbé de Coulanges y pensait aussi. Ce n'était pas seulement le vieil ami qui était pressé de faire ce voyage, c'était encore l'intendant, l'économe qui ne dormait jamais en lui. Les dépenses faites à Grignan l'inquiétaient. La comtesse ne risquait-elle pas, avec ses habitudes de faste, de marcher triomphalement à une ruine certaine?
Au moment où il ne restait plus qu'à fixer le jour du départ, ces projets s'effondrèrent. La tante de Mme de Sévigné, Mme de la Trousse, tomba malade.
C'est alors que Mme de Sévigné, placée entre un devoir et sa tendresse pour sa fille, eut à subir une lutte intérieure qui donne la mesure d'une âme. Elle eut le plus grand des courages : elle resta. Comme la maladie de Mm0 de la Trousse se prolongeait, Mme de Grignan, avec son égoïsme habituel, trouvait qu'il y avait des choses très désobligeantes dans la vie. Mme de Sévigné n'y contredisait point. N'osant pas, n'osant jamais réprimander sa fille
sur les choses d'âme, lui apprendre qu'il y a des devoirs sacrés et que se dérober à ces devoirs, c'était manquer à sa conscience, elle se contentait de lui écrire, sans prône, en plaidant pour ainsi dire les circonstances atténuantes :
« Mais, ma bonne, il est question de partir. Un jour, nous disons, l'abbé et moi : « Allonsnous-en, ma tante ira jusqu'à l'automne ; » voilà qui est résolu. Le jour d'après nous la trouvons si extrêmement bas, que nous disons : « Il ne faut pas songer à partir, ce serait une barbarie, la lune de mai l'emportera ; » et ainsi nous passons d'un jour à l'autre, avec le désespoir dans le cœur. Vous comprenez bien cet état ; il est cruel ; et ce qui me fait souhaiter d'être en Provence, ce serait afin d'être sincèrement affligée de la perte d'une personne qui m'a toujours été si chère ; et je sens que si je suis ici, la liberté que sa mort me donnera m'ôtera une partie de ma tendresse et de mon bon naturel. »
Puisque cette tante toujours mourante ne pouvait pas mourir, Mme de Grignan se di-
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sait, avec cette naïveté qui est le fait des gens personnels: pourquoi ma mère ne viendraitelle pas ? elle retrouverait sans doute encore à son retour de Provence la pauvre femme dans le même état, « Je laisserai ma tante à demi morte, répond Mme de Sévigné, cette idée blesse le cœur. »
Le 30 juin, cette longue agonie cessa. Le lendemain, Mm0 de Sévigné adressa à sa fille une lettre où se montre on ne peut mieux son âme attendrie et compatissante.
« A Paris, vendredi l<>r juillet 1672.
« Enfin, ma fille, notre chère tante a fini sa malheureuse vie. La pauvre femme nous a bien fait pleurer dans cette triste occasion ; et pour moi, qui suis tendre aux larmes, j'en ai beaucoup répandu. Ello mourut hier matin à quatre heures, sans que personne s'en aperçût : on la trouva morte dans son lit. La veille, elle était extraordinairement mal, et par inquiétude elle voulut se lever ; elle était si faible, qu'elle ne pouvait se tenir dans sa chaise, et
s'affaissait et coulait jusqu'à terre ; on la relevait. Mlle de la Trousse se flattait, et trouvait que c'était qu'elle avait besoin de nourriture. Elle avait des convulsions à la bouche : elle disait que c'était un embarras que le lait avait fait dans sa bouche et dans ses dents. Pour moi, je la trouvais très mal. A onze heures, elle me fit signe de m'en aller ; je lui baisai la main, elle me donna sa bénédiction, et je partis. Ensuite elle prit son lait par complaisance pour Mlle de la Trousse, mais en vérité, elle ne put rien avaler, et lui dit qu'elle n'en pouvait plus. On la recoucha ; elle chassa tout le monde, et dit qu'elle s'en allait dormir. A trois heures, elle eut besoin de quelque chose, et fit encore signe qu'on la laissât en repos. A quatre heures, on dit à MIIe de la Trousse que sa mère dormait; elle dit qu'il ne fallait pas l'éveiller pour prendre son lait. A cinq heures, elle dit qu'il fallait voir si elle dormait. On approche de son lit, on la trouve morte. On crie, on ouvre les rideaux; ma cousine se jette sur cette pauvre femme, elle veut la réchauffer, ressusciter : elle l'appelle, elle crie, elle se dé-
sespère; enfin on l'arrache, et on la met de force dans une autre chambre. On me vient avertir; je cours tout émue; je trouve cette pauvre tante toute froide et couchée si à son aise, que je ne crois pas que depuis six mois elle ait eu un moment si doux que celui de sa mort. Elle n'était quasi point changée, à force de l'avoir été auparavant. Je me mis à genoux, et vous pouvez penser si je pleurai abondamment en voyant ce triste spectacle. J'allai ensuite voir M,Ie de la Trousse, dont la doreur fend les pierres. »
Rien ne retenait plus désormais Mme de Sévigné. Après avoir confié la petite Marie- Blanche, qui devait être sevrée pendant le mois d'août, au docteur Pecquet, à M. de Coulanges et à Mme de Sanzei, Mme de Sévigné monta dans le grand carrosse de campagne qu'elle avait commandé depuis le mois d'avril. L'abbé de Coulanges, l'abbé la Mousse et deux femmes de chambre l'accompagnaient. Le voyage devait durer dix- sept jours. Mme de Sévigné comptait, il est vrai, s'arrêter deux fois en route. D'abord près d'Autun, au châ-
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teau de Montjeu. Là demeurait un des anciens trésoriers de l'épargne que Fouquet avait entraîné dans sa chute. Ruiné, mais d'une de ces ruines relatives de financier, le marquis Jeannin de Castille pouvait promener ses tristes pensées dans un parc qui avait quatre lieues de tour. Depuis sa disgrâce, il avait fait de ce château une demeure princière. Mme de Sévigné, qui y était venue à l'âge de trente ans, écrivait à Bussy-Rabutin avec une échappée de tristesse.
« J'ai trouvé cette maison embellie de la moitié, depuis seize ans que j'y étais; mais je ne suis pas de même; et le temps, qui a donné de grandes beautés à ses jardins, m'a ôté un air de jeunesse que je ne pense pas que je recouvre jamais. »
Je soupçonne les compagnons de route de Mme de Sévigné d'avoir été pour quelque chose dans cette pointe de mélancolie. L'abbé de Goulanges était d'humeur paisible, mais ce contentement tout intime ne débordait pas en fantaisie bien amusante pour les autres. Quant à l'abbé la Mousse, c'était un de ces philosophes
en chambre qui, une fois en voyage, ne cherchent que leurs aises, ont peur des « puces » et se plaignent toujours. « Pour avoir de la joie, écrivait Mme de Sévigné à sa fille, il faut être avec des gens réjouis ; vous savez que je suis comme on veut, mais je n'invente rien. » Elle était un reflet, un de ces reflets qui renvoient avec plus d'éclat la lumière reçue, mais il lui fallait la lumière.
Pourquoi le petit de Coulanges n'était-il pas parti avec elle ? Avait-il craint de retrouver sa femme à Lyon ? Elle y était en villégiature chez ses parents. Bussy, ce Bussy toujours le même, profita de la tristesse passagère de Mme de Sévigné pour lui adresser par lettre une nouvelle déclaration qui n'eut pas plus de succès que les anciennes. Mais Coulanges ou Bussy, tous deux, chacun selon sa manière, eussent été certainement de ressources précieuses et eussent obligé la marquise à fermer de temps en temps, durant ce voyage, le Virgile qu'elle lisait en carrosse, « dans la majesté du latin. »
La seconde étape eut lieu à Lyon où Mmc de
Coulanges attendait la marquise. M. et Mme du Gué Bagnols, père et mère de Mmede Coulanges, vinrent au-devant de Mme de Sévigné. la retinrent à souper, la promenèrent, la montrèrent. « Je reçois mille amitiés, écrit à sa fille Mme de Sévigné, redevenue gaie, j'en suis honteuse ; je ne sais ce qu'on a à me tant estimer. Je voulais partir demain ; Mme de Coulanges a voulu encore un jour, et a mis à ce prix son voyage de Grignan ; j'ai cru vous faire plaisir de conclure le marché. »
Mme de Grignan fit quatre lieues pour aller au-devant de sa mère. Sans vouloir diminuer l'empressement de la comtesse, il me semble qu'elle devait être bien aise de surprendre le premier regard de Mme de Sévigné pour le château de Grignan qu'il était facile d'apercevoir de loin. Un rocher lui servait de muraille. A ses pieds se traînait un village qui, peu à peu, d'année en année, s'était enhardi jusqu'aux premiers abords de cette forteresse. La comparaison d'un vassal implorant la pitié d'un maître avait dû venir plus d'une fois à la pensée de Mme de Grignan. A mesure qu'on
s'approchait, le caractère rude et conquérant de cette architecture s'accentuait encore. Mais, comme au xvie siècle on avait reconstruit la partie qui servait d'habitation, le style de la Renaissance y avait apporté un air de grâce, « un air de bienvenue et d'hospitalité. »
Le comte de Grignan rêvait de vastes projets dont l'abbé de Coulanges devait écouter la confidence avec terreur. Rebâtir les trois étages de la grande façade méridionale ! Le bien Bon, qui savait dominer ses passions d'architecte, trouvait évidemment que c'était folio. Mais que pouvaient ces remontrances timides contre l'enthousiasme de toute une famille? Les deux frères do M. de Grignan, tous deux archevêques, n'avaient-ils pas promis de payer la construction d'une aile orientale? Pure affaire de pose que tout cela 1 Mais pose dont les grandes familles se targuaient à qui mieux mieux et qui dovait les entraîner à n'espérer que dans les magnificences ou les aumônes du roi.
Le séjour de Mme de Sévigné en Provence se prolongea quatorze mois. Elle lit un tour à
Marseille, espérant amener l'évêque de Marseille, — qui, parlant sans cesse de paix éternelle avec les Grignan, leur jouait plus d'un tour, — à ne pas les « traverser en toute occasion. » Elle se rendit à Lambesc avec son gendre ; elle passa l'hiver à Aix avec sa fille. La marquise, heureuse d'être aimée, « toute pétrie de Grignan, » avait son cœur en repos quand elle était auprès de son idole. C'était son état naturel et le « seul qui pût lui plaire. » Trop de tendresse! a-t-on quelquefois envie de dire avec un mouvement d'impatience, quand on voit à quel point cette affection maternelle était exclusive, outrée. Mais l'âme de Mrae de Sôvigné, dont la première enfance avait été si triste, était comme ces sources qui s'accumulent lentement avant de se répandre. Une fois libres, elles font flot et débordent. Mme de Sévigné aurait pu cependant ne pas s'exposer, quand elle était en Provence, à s'entendre rappeler qu'elle avait un fils, que ce fils, qui était guidon, c'est-à-dire sorte d'enseigne dans la compagnie des gendarmes-dauphin, allait faire campagne et qu'il manquait d'argent.
Mme de la Fayette, avec cette franchise que donne l'autorité d'une vieille amitié, lui écrivait le 27 février 1673. « Votre fils sort d'ici, il m'est venu dire adieu, et me prier de vous écrire ses raisons sur l'argent. Elles sont si bonnes que je n'ai pas besoin de vous les expliquer fort au long ; car vous voyez d'où vous êtes la dépense d'une campagne qui ne finit point. Tout le monde est au désespoir et se ruine ; il est impossible que votre fils ne fasse pas un peu comme les autres ; et de plus, la grande amitié que vous avez pour Mme de Grignan fait qu'il en faut témoigner à son frère. »
Ce n'était pas que Mme de Sévigné ne l'aimât pas. Elle le trouvait plein d'esprit et de cœur. Elle s'amusait à lui entendre conter bien des folies dont elle le grondait doucement. A la fois curieuse et indulgente, il était naturel qu'elle se plût à tout écouter. Que ne lui disait-il pas I L'eût-il voulu d'ailleurs, il n'aurait rien pu dissimuler : il était de ces esprits de prime saut et de libre allure qui se livrent avec abondance et parlent avec tout eux-
mômes. Mais, heureuse quand elle l'avaitauprès d'elle, le déclarant d'une compagnie très agréable, Mme de Sévigné n'éprouvait pas au moment d'une séparation le spasme douloureux que lui causait le moindre adieu à sa fille. « Comme il a de l'esprit et qu'il est divertissant, écrivait Mme de Sévigné au lendemain d'un départ de son fils, il est impossible que son absence ne nous donne de l'ennui. » Comparez cette phrase d'un chagrin modéré avec les lettres désolées, pleines de sanglots, écrites dans les « terribles jours » où Mme de Grignan n'est plus là. Si l'on ne craignait de jouer sur les mots, on pourrait dire que Mme de Sévigné aimait sa fille à cœur perdu et qu'elle aimait son fils à ses moments perdus. Et cependant ce fils lui ressemblait infiniment plus que sa fille. Mais, ainsi que cela se passe souvent pour l'amour, l'affection maternelle de Mme de Sévigné se plaisait aux contrastes. Ce qui achève de donner à la physionomie du petit de Sévigné un caractère à part, tout à fait charmant, c'est qu'il n'eut pas la moindre jalousie, pas l'ombre d'une rancune contre sa
sœur. Relégué au second rang, il n'en perdit pas un sourire.
Il y avait des jours où sa susceptibilité eût pu être légitimement mise en éveil. Une année déjà avant l'intervention de Mme de la Fayette, Mme de Sévigné ne s'était-elle pas arrangée pour que l'équipage du guidon ne coûtât guère ? « 11 ne fera point d'embarras, disaitelle à Mme de Grignan ; ce sont des coffres qui vont par des messagers : il a acheté ses chevaux en Allemagne. » Et six semaines auparavant, Mme de Sévigné envoyait à sa fille un collier de perles de douze mille écus, en lui écrivant : « Cela est un peu fort, mais il ne l'est pas plus que ma bonne volonté : enfin regardez-le, pesez-le, voyez comme il est enfilé, et puis m'en dites votre avis : c'est le plus beau que j'aie jamais vu; on l'a admiré ici. Si vous l'approuvez, et qu'il ne vous tienne point au cou, il sera suivi de quelques autres; car pour moi, je ne suis point libérale à demi. »
Non seulement ce très bon fils était la gaieté, la douceur et le désintéressement, mais il était aussi la tendresse même. Lecteur infatigable,
et connaissant l'art de la lecture, comme s'il en avait étudié les principes, il passait avec sa mère « du sérieux aux folies, et de la fable à l'histoire ». Le Tasse surtout était en grand honneur aux Rochers. Mais, si admiré qu'il fût, il ne régnait pas seul. Tacite et Nicole avaient aussi leurs jours. Et Charles de Sévigné, l'esprit sans cesse en mouvement, se délassait en récitant des chapitres de Rabelais « à mourir de rire, » disait sa mère. Quand, en 1676, Mme de Sévigné fut prise aux Rochers d'un rhumatisme qui la faisait souffrir à crier, il fut d'un dévouement admirable. Il avait toutes les qualités exquises d'un vrai garde-malade : il savait plaindre et il savait distraire. Préoccupé des inquiétudes que pourrait avoir sa sœur, il lui écrivait le plus gentiment du monde : « Ne vous effarouchez point si par hasard vous ne voyez point de l'écriture de ma mère. L'enflure est encore si grande sur les mains, que je ne crois pas que nous lui permettions de les mettre à l'air... Il n'y a plus de fièvre ; encore un peu de douleur, et beaucoup d'enflure : voilà le véritable état de notre
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maman mignonne... La maladie a été rude et douloureuse pour la première qu'elle ait eue en sa vie. » Avec cette délicatesse qu'ont les êtres vraiment bons de toujours craindre la peine que peut causer l'arrivée d'une lettre : « Adieu, ma petite sœur, n'ayez ni peine ni frayeur de ce qui se passe ici ; avant que cette lettre soit à vous, ma mère se promènera un peu dans le jardin. »
Et comme la semaine suivante, Mme de Sévigné, après avoir écrit quatre lignes à sa fille, était obligée de dicter le reste de sa lettre à son fils, ce fils ajoute un post-scriptum :
« Nous venons d'avoir une dispute le bon abbé et moi : il dit que l'écriture de ma mère, telle qu'elle est, était nécessaire pour vous rassurer; moi je soutiens qu'elle est beaucoup plus propre à vous épouvanter, et que vous nous auriez bien fait l'honneur de vous en rapporter à nous sur la santé de ma mère, et que notre style vous aurait ôté vos inquiétudes. »
Mme de Sévigné prenait gaiement son mal en patience, en dictant encore le 3 février :
« Devinez ce que c'est, ma fille, que la chose du monde qui vient le plus vite et qui s'en va le plus lentement, qui vous fait approcher le plus près de la convalescence et qui vous en retire le plus loin, qui vous fait toucher l'état du monde le plus agréable et qui vous empêche le plus d'en jouir, qui vous donne les plus belles espérances du monde et qui en éloigne le plus l'effet : ne sauriez-vous le deviner ? jetez-vous votre langue aux chiens ? C'est un rhumatisme. »
Elle dut au printemps suivant aller à Vichy. Avant d'écrire un livre sur le rhumatisme, comme elle en avait le projet, elle aurait pu faire un traité sur l'art de parler de ses maux. Même au milieu de ses vives souffrances, sa gaieté ne l'abandonnait pas ; elle plaisantait, elle faisait tout pour rassurer sa fille. « Ne craignez point que je retombe, écrivait-elle, je suis passée de l'excès de l'insolence, pour la santé, à l'excès de la timidité... Mon visage n'est point changé ; mon esprit et mon humeur ne le sont guère; je suis maigre, et j'en suis bien aise; je marche et je prends l'air avec
plaisir. » Après s'être représentée faisant la malade et la délicate dans sa robe de chambre, dans sa grande chaise, avec des oreillers, et coiffée de nuit, elle se reportait au temps où elle se coiffait en toupet et ne s'asseyait que sur la pointe des sièges pliants. « Voilà sur quoi, dit-elle agréablement, je suis changée. » « Et c'est une chose plaisante, reprend-elle, de voir une femme avec un très bon visage, que l'on fait manger comme un enfant : on s'accoutume aux incommodités. j> Maxime qu'elle répétait volontiers et qui venait s'ajouter à ses sages conseils de philosophie pratique.
Un de ces lecteurs patients, comme il en existe encore, qui s'amusent à collectionner des citations pourrait, en envisageant Mme de Sévigno, Montaigne et la Fontaine, à un point de vue purement intime, en déshabillé moral, composer un manuel de notions utiles pour l'habitude et le commerce de la vie. On apprendrait à leur école à être avant toute chose modeste et modéré, puis, ce qui est le rayonnement de ces qualités, à être bienveillant et conciliant. Leur science du monde enseigne en
outre à éviter, en les tournant, bien des écueils, à être content de son sort, à se plier aux circonstances, à ne pas croire que tout est pour le pire ou le mieux ici-bas, à ne pas chercher midi à quatorze heures, à conserver enfin les qualités de sincérité, de bon sens et de bonne grâce qui ont été jusqu'à présentie fonds môme du caractère français.
Mme de Sévignô disait en parlant de son fils qui l'avait si bien soignée : « Il a les petites vertus qui font l'agrément de la société. » C'est ce traité des petites vertus qn'on trouverait dans Montaigne, dans la Fontaine, et dans la marquise. On goûterait par surcroît la manière charmante dont ils ont compris l'art le plus difficile de tous, car il est celui qui exige le plus de qualités diverses, l'art d'écrire.
Certes, de toutes les épreuves qui pouvaient arriver à Muc de Sévigné, la plus triste, la plus mortifiante élait celle qu'elle subissait. Avoir la main malade ! ne pouvoir écrire à sa fille ! De même qu'il y a des choses qu'on ne peut pas dire à un sourd parce qu'elles perdent toute leur valeur ou toute leur douceur en étant
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criées, do même il y a des confidences d'un murmure intime qu'on ne peut pas dicter. Le son de la voix leur donne une importance disproportionnée. Aussi Corbinelîi disait-il en plaisantant que Mme de Sévigné n'avait point d'esprit quand elle dictait. « Je crois qu'il a raison, » disait Mme de Sévigné, le plus simplement du monde. Mais elle demandait en même temps à sa fille d'être plus généreuse que Corbinelîi qui égoïstement suspendait toute correspondance. La guérison se faisant attendre malgré le commencement de la liberté rendue à la main, Mme de Sévigné partit pour Vichy.
Vichy a conservé religieusement le souvenir de ce passage immortel. La chambre de la marquise n'a point été dérangée. Son fauteuil, son bureau, son lit, tout est disposé comme si elle allait revenir d'un instant à l'autre, faire une nouvelle cure. A part quelques légers changements d'habitudes, elle retrouverait la vie factice et traînante qu'on mène aux eaux, telle qu'elle l'a si bien dépeinte : « On tourne, on va, on vient, on se promène, on entend la messe, on rend les eaux, on parle confidemment delà
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manière qu'on les rend : il n'est question que de cela jusqu'à midi. Enfin, on dîne, après dîner, on va chez quelqu'un : c'était aujourd'hui chez moi. Mme de Brissac a joué à l'hombre avec Saint-Hérem et Plancy; le chanoine (Mm9 de Longueval appelée ainsi parce qu'elle était chanoinesse), le chanoine et moi nous lisons l'Arioste; elle a l'italien dans la tête, elle me trouve bonne. Il est venu des demoiselles du pays avec une flûte, qui ont dansé la bourrée dans la perfection... A cinq heures, on va se promener dans des pays délicieux, à sept heures, on soupe légèrement, on se couche à dix. Vous en savez présentement autant que moi. »
Cette vie d'eaux ne va pas sans quelques médisances. Comme on n'a rien à faire et qu'on est toujours ensemble, il est naturel qu'on s'occupe de ses voisins, qu'on s'amuse à noter leurs travers et leurs petits ridicules. Mme de Sévigné le fait sans méchanceté, dans une page gaiement enlevée :
« Mme de Brissac avait aujourd'hui la colique ; elle était au lit, belle et coiffée à coiffer tout le
monde : je voudrais que vous eussiez vu ce qu'elle faisait de ses douleurs, et l'usage qu'elle faisait de ses yeux, et des cris, et des bras, et des mains qui traînaient sur sa couverture, et les situations, et la compassion qu'elle voulait qu'on eût. »
Après la beauté des promenades, ce que Mme de Sévigné aimait le mieux, c'était le spectacle des bourrées. « Et je n'en suis pas étonné, écrivait, il y a quelques années, à propos d'un voyage à Vichy, un écrivain qui sait tout, les grandes et les petites choses, M. Emile Montégut, la bourrée est le modèle par excellence delà danse rustique avec ses deux colonnes de danseurs qui, se déployant en face l'un de l'autre, s'avancent et reculent en marquant la mesure d'un talon sonore comme le sabot d'un faune ou d'un centaure en gaieté, avec sa jovialité bruyante, sa mêlée finale confuse comme un combat. »
Ces bourrées, Mmedc Sévigné les trouvailles plus jolies du monde : « Il y a beaucoup de mouvement, et l'on se dégogne extrêmement; mais si oa avait à Versailles de ces sortes de
danseuses en mascarades, on serait ravi par la nouveauté ; car cela passe encore les Bohémiennes. » Elle finit par vouloir s'offrir sous les fenêtres de sa chambre, dans le jardin qui descendait jusqu'au bord de l'Allier, ce spectacle tous les soirs. Ces divertissements peu coûteux, la facilité de la vie matérielle, — on avait deux poulets pour trois sous, — le plaisir d'exercer sa raillerie inoffensive, lui faisaient prendre en patience le régime sévère qu'elle suivait très consciencieusement : elle voulait avaler ses verres d'eau deux à deux. Elle désirait renouveler un bail de vie et de santé, autant pour reprendre le titre de mèrebeauté dont M. de Coulanges l'avait honorée que pour avoir longtemps à aimer, en bonne grand'mère, « ses petits pichons. »
C'est là un des chapitres les moins connus et les plus attachants de sa biographie. Elle avait eu un vif chagrin quand « sa petite-fille, sa chère petite, sa bonne petite » Marie- Blanche, avait été placée, à cinq ans et demi, au couvent de la Visitation d'Aix.
« La pauvre enfant, disait Mme de Sévigné
avec un sous-entendu de reproches pour Mme de Grignan, elle a bien dissimulé sa petite douleur : je la plains, si vous l'aimez, et si elle vous aime autant que nous nous aimions ; mais vous avez un courage qui vous sert toujours dans les occasions : Dieu m'eût bien favorisée de m'en donner un pareil. »
Le cœur gros de soupirs, Mme de Sévigné se représentait cette petite condamnée à jamais aux exercices monotones d'une vie silencieuse et séquestrée. Le couvent était alors une école de pénitence et de mortification. Plus tard, dans la seconde partie du xvnr5 siècle, ce ne fut plus qu'un cours préparatoire très élégant à la vie mondaine. Il suffît de lire les agréables souvenirs de la princesse Hélène do Ligne enfant pour voir à quel point les leçons quotidiennes de danse, de harpe et de clavecin mettaient en fête la classe Bleue. Mais au xvne siècle, un esprit de sévérité religieuse pesait sur toutes les âmes et jusque sur les âmes d'enfants. Cette austérité dans les règlements d'éducation, Mme de Sévigné la trouvait tout à fait exagérée. Elle avait peine
à contenir sa tristesse. Mais elle n'osait pas trop s'en ouvrir à Mrae de Grignan. Jamais fille n'eut aussi peur de sa mère que Mme de Sévigné n'avait peur de sa fille. Un jour cependant, un jour que la comtesse était allée faire une retraite au couvent d'Aix, Mme de Sévigné lui écrivait : « Vous ne me dites rien de la petite Adhémar. Ne lui avez-vous pas permis d'être dans un petit coin à vous regarder ? La pauvre enfant! elle était bien heureuse de profiter de cette retraite. »
Encore si, comme Mme de Sévigné le demandait, Marie-Blanche eût été à Aubenas! Elle y eût retrouvé sa tante Marie Adhémar, sœur du comte de Grignan, abbesse.
« On a mille consolations dans une abbaye, écrivait Mme de Sévigné, on peut aller avec sa tante voir quelquefois la maison paternelle, on va aux eaux. » Mme de Grignan fut inflexible. Marie-Blanche, après une enfance aussi sombre que si elle eût été orpheline, prononça ses premiers vœux de religieuse. Elle arriva à se faire un bonheur particulier à force de résignation. Mais Mme de Sévigné ne pouvait
songer sans une émotion douloureuse à ce bonheur qui se traduisait par une prise d'habit à seize ans.
Il s'en fallut de peu qu'une autre fille de Mme de Grignan, la petite Pauline, qui devait être un jour Mrae de Simiane, ne suivît la même voie simplifiante pour la famille. Bien que Mme de Grignan daignât avoir pour cette petite un regard affectueux, ce regard n'était pas de longue durée. C'était plutôt le coup d'œil d'une mère coquette se faisant honneur d'une enfant jolie. Mais Mme deSévigné s'en réjouissait. C'était autant de gagné pour un de ses petits pichons.
« Parlez-moi souvent, disait-elle, en mêlant dans la même tendresse Pauline et le marquis, parlez-moi souvent de ce petit peuple et do l'amusement que vous y trouvez. »
L'amusement! ce mot devait revenir sans cesse sous la plume de Mme de Sévigné. Il indique bien la façon très douce et très agréable dont elle eût aimé à suivre les progrès d'esprit et de cœur de ses petits-enfants.
« Aimez, aimez Pauline, écrivait-elle àla com-
tesse, quand Pauline avait trois ans, donnezvous cet amusement; ne vous martyrisez point à vous ôter cette petite personne : que craignez-vous ? Vous ne laisserez pas de la mettre au CDuventpour quelques années, quand vous le jugerez nécessaire. » Et avec une répétition de mots où l'on sent comme un redoublement de tendresse : « Tâtez, écrivait-elle, tâtez un peu de l'amour maternel. » Deux jours après, dans une autre lettre à sa fille, elle interpelle M. de Grignan :
« Ne vous ôtez point tous deux ce joli amusèment : hélas ! on n'a pas des plaisirs à choisir. Quand il s'en trouve quelqu'un d'innocent et de naturel sous notre main, il me semble qu'il ne faut point se faire la cruauté de s'en priver. Je chante donc encore une fois :
Aimez, aimez Pauline, aimez sa grâce extrême. »
Blonde et frisée, avec des yeux bleus, elle avait un petit nez carré comme celui de sa grand'mère. Tout en aimant profondément Marie-Blanche, la marquise avait un faible pour Pauline. Elle eût voulu l'avoir près d'elle,
à elle, être institutrice et éducatrice. Elle l'es- , péra un instant. Un jour que le bien Bon avait émis ou approuvé ce projet, Mme de Sévigné écrit dans un premier mouvement de bonheur :
« Le bon abbé me disait tantôt que je devrais vous demander Pauline, qu'elle me donnerait de la joie, de l'amusement, et que j'étais plus capable que je n'ai jamais été de la bien élever : j'ai été ravie de ce discours. »
Mais, comme à l'instant même, elle redoute un froncement de sourcil de la comtesse toujours ombrageuse, ce discours, reprend-elle, « mettons-le cuire, nous y penserons quelque jour. »
Mme de Grignan ne se laissa pas convaincre. Elle était de ces mères qui, dès le premier bégaiement d'un enfant, déclarent à tout le monde qu'elles ont des principes arrêtés sur l'éducation. Elles feront ceci, elles feront cela. Rien ne pourra les faire dévier de leur règle de conduite. Mères imprudentes que l'avenir ironique se charge habituellement de rendre plus modestes. Le premier soin de M,ne de Sévigné fut
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de lutter contre ce système de parti pris d'autorité absolue et de sévérité impitoyable : «Pauline n'est donc pas parfaite, écrivait-elle à Mme de Grignan, tant mieux, vous vous divertirez à la repétrir. Menez-la doucement : l'envie de vous plaire fera plus que toutes les gronderies. » A la moindre faute, Mme de Grignan réprimandait durement et humiliait Pauline. Mme de Sévigné s'efforçait de ramener sa fille à une méthode plus douce et plus indulgente. Elle était bien de notre temps sur ce point. Aussi un moraliste de nos jours, M. Gréard, dans un livre sur l'éducation des femmes par les femmes, s'est-il plu, en plaçant ce livre sous les auspices de Mme de Sévigné, à montrer tout ce qu'il y avait de sagacité, de force, au fond de cette tendresse de grand'mère. Au lendemain sans doute d'un accès d'impatience de la comtesse, Mme de Sévigné lui écrivait en défendant Pauline : « Ne vous rebutez point : elle a de l'esprit, elle vous aime, elle s'aime elle-même, elle veut plaire ; il ne faut que cela pour se corriger, et je vous assure que ce n'est point dans l'enfance qu'on se corrige : c'est quand
on a de la raison ; l'amour-propre, si mauvais à tant d'autres choses, est admirable à cellelà; entreprenez donc de lui parler raison, et sans colère, sans la gronder, sans l'humilier, car cela révolte ; et je vous réponds que vous en ferez une petite merveille. Faites-vous de cet ouvrage une affaire d'honneur, et même de conscience. »
Pauline, cette « dévoreuse de livres, » allait avoir quinze ans. Quel genre de lectures devait-on lui permettre ? Exclusive en cela comme en beaucoup d'autres choses, Mme de Grignan n'admettait point les lectures qui n'étaient pas dans le programme sévère qu'elle voulait imposer. Mme de Sévigné était plus libérale, comme nous dirions aujourd'hui : « Voudriez-vous, écrivait-elle à sa fille, ne pas donner le plaisir à Pauline, qui a bien de l'esprit, d'en faire quelque usage, en lisant les belles comédies de Corneille, et Polyeucte, et Cinna et les autres ? » Il en était de même pour les romans que Mme de Grignan eût voulu mettre sous clé. Sur ce point elle partageait l'avis de Fénelon qui, dans son traité dcL'édu-
cation des filles, trouvait qu'il y a un danger de montrer « ces princesses imaginaires qui sont dans les romans toujours charmantes, toujours adorées, toujours au-dessus de tous les besoins. » « 11 y a des exemples, répondait doucement Mme de Sévigné à sa fille, des bons et des mauvais effets de ces sortes de lectures : vous ne les aimez pas, vous avez fort bien réussi ; je les aimais, je n'ai pas trop mal couru ma carrière; tout est sain aux sains, comme vous dites. »
Mais en dehors de ces lectures sujettes à discussion, il en était d'autres sérieuses qu'on pouvait faire avec profit. N'y avait-il pas une série d'oraisons funèbres toutes plus éloquentes les unes que les autres ? Mme de Grignan ne se souciait pas de relire ces anciennes pages et de les faire lire à Pauline : « Ce sont des chefs-d'œuvre d'éloquence qui charment l'esprit, lui écrivait Mme de Sévigné. Il ne faut point dire : « Oh ! cela est vieux ; » non, cela n'est point vieux, cela est divin. Pauline en serait instruite et ravie. » Si Mme de Sévigné eût volontiers conseillé de passer du
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plaisant au grave, elle apportait plus de circonspection dans le choix des livres de morale. « Je ne voudrais point du tout, disait-elle, que Pauline mît son petit nez, ni dans Montaigne, ni dans Charron, ni dans les autres de cette sorte ; il est bien matin pour elle. » En revanche, Nicole, ce Nicole dont dix-neuf ans déjà auparavant, Mme de Sévigné parlait avec tant d'enthousiasme, ne méritait-il pas d'être au premier rang de la bibliothèque ? « J'aime fort, écrivait-elle avec joie au mois de février 4690, l'amitié de Pauline pour M. Nicole; c'est signe qu'elle le lit avec attention : ce goût me donne la meilleure opinion de son esprit. »
Si on relit Nicole de nos jours, on n'éprouve pas absolument le plaisir qui enlevait Mme de Sévigné, quand elle recommençait le traité : Des moyens de conserver la paix avec les hommes Elle aurait voulu « en faire un bouillon et l'a valer. » Nous sommes trop pressés pour nous plaire à cette manière lente de faire le tour de l'âme humaine. Nicole procède comme un général prudent qui organiserait le long siège d'une place forte. Il ne recherche pas les mor*
reaux de bravoure qui emportent le lecteur dans un mouvement impétueux. Mais, si on entre tranquillement dans l'intimité profonde de ce philosophe moral, on suit avec une déférence respectueuse les déductions de cet ami sévère qui vous « découvre, comme le disait très bien Mme de Sévigné, ce que nous sentons tous les jours et que nous n'avons l'esprit de démêler ou la sincérité d'avouer. »
Il était naturel que Mme de Sévigné se plût à certains passages qui reflétaient bien la façon dont elle-même comprenait la tendresse envers les siens. N'est-elle pas tout entière, moins les trouvailles de style qui lui sont habituelles, dans cette phrase du célèbre traité ?
« On craint naturellement de blesser ceux que l'on aime. Et cet amour nous faisant regarder toutes les fautes que nous commettons contre les autres comme grandes et importantes, et toutes celles qu'ils commettent contre nous, comme petites et légères, il éteint par là la plus ordinaire source des querelles, qui ne naissent le plus souvent que de ces fausses idées qui grossissent à notre vue tout
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ce qui nous touche en particulier, et qui amoindrissent tout ce qui touche les autres. »
Et cette autre phrase où semble se résumer tout le programme de la marquise dans l'art de la discussion.
« Ce ne sont pas tant nos sentiments qui choquent les autres que la manière fière, présomptueuse, passionnée, méprisante, insultante avec laquelle nous les proposons. Il faudrait donc apprendre à contredire civilement et avec humilité, et regarder les fautes que l'on y fait comme très considérables. »
C'est exactement le précepte que Mme de Sévigné marquait d'un trait plus vif : a On redresse les esprits à force de causer et de faire entendre la raison. » Cette influence de Nicole, et de son traité pacifique, on la retrouve encore dans cette réflexion heureuse de la marquise : « Je vois la paix dans tous les cœurs où je la désire. » Que ce fût dans ses lettres à Bussy, à M. de Grignan ou à la comtesse, à la comtesse surtout, dont l'âme hautaine regardait la bienveillance comme une faiblesse, Mme de Sévigné laissait souvent tomber des petites plira-
ses qu'on pourrait recueillir et mettre en appendice au traité de Nicole. Ce serait une manière de le faire relire. Il faudrait ajouter à ces conseils, à ces réflexions, à ces maximes, la manière dont elle a pratiqué le moi, qui n'est haïsssable que chez les égoïstes et les infatués. Elle avait comme Montaigne et la Fontaine le moi bon enfant. Toutefois, si elle était candide, elle n'était pas naïve ; elle savait que la bienveillance des meilleurs amis n'excède pas quelques minutes d'attention, qu'il faut savoir couper court aux confidences trop personnelles sur nos affaires, nos maladies, sur tout ce qui ne relève que de nos intérêts directs. Aussi disait-elle : « Il faut parler sobrement de soi et presque à son corps défendant. »
Un jour qu'elle s'était oubliée à se plaindre trop longtemps de sa jambe malade : « Oh ! parlons d'autre chose, mon eofant! » écrivaitelle en s'arrêtant brusquement.
A côté de Nicole, le moraliste que Mme de Sévigné, jeune femme ou graud'mère, vantait avec le plus d'enthousiasme était ce rude diseur de vérités qui s'appelait Bourdaloue. Elle
se plaisait à cette éloquence redoutable, à rangs serrés, d'une marche continue et sûre. Même aujourd'hui, quand on se remet. dans ce mouvement d'idées, cette éloquence vigoureuse a de quoi nous frapper encore sous ses coups répétés. Deux bons juges contemporains, M. Weiss et M. Anatole Feugère l'ont bien fait voir; le premier, dans une conférence pleine d'aperçus ingénieux, le second dans un livre complet, un de ces livres qui ne laissent rien à glaner aux derniers venus. Plus préoccupé de la morale que du dogme, Bourdaloue se faisait écouter avec une curiosité, un respect, une crainte qui faisait qu'on en perdait quelquefois la respiration. « Je ne respirais, écrivait Mme de Sévigné au président de Moulceau, que quand il lui plaisait de finir. >
Elle était de ces vraies chrétiennes qui font de la religion non une habitude ni une pose, mais un sujet perpétuel d'examen de conscience. Si elle regardait souvent vers Dieu, si elle tremblait toujours sous la main de la Providence, elle n'hésitait pas à retirer de la dévotion ce qu'elle appelait « de la pluche ».
C'est ainsi qu'elle ôtait doucement de sa prière du soir les petites invocations trop multipliées. En voyage, il lui arriva de laisser l'abbé de Coulanges dire son chapelet tout seul. Dans la chapelle des Rochers, elle avait fait placer cette inscription : Soli Deo honor et gloria. A Dieu seul. C'était, disait-elle, pour éviter toute jalousie entre les saints. Elle blâmait aussi l'abus des sacrements et quand Mme de Grignan communiait « tous les premiers dimanches du mois et toutes les douze ou treize fêtes de la Vierge, » Mme de Sévigné trouvait que c'était beaucoup. « 0 mon Dieu, écrivait-elle à sa fille qui se croyait tenue, devant ses sujettes, à des actes de représentation extérieure, ditesleur que saint Louis, qui était plus saint que vous n'êtes sainte, ne communiait que cinq fois l'année. »
De même que certaines phrases de Mme de Sévigné sont une occasion de rapprochement avec ce que disait Nicole, de même il est telle page de Bourdaloue qu'on aurait pu citer, avec une malice inpertinente, devant Mme de Grignan:
« Une personne fera cent communions, qui n'aura pas la moindre complaisance pour un mari, pour des enfants, pour des parents, pour des domestiques, elle mortifiera son corps, et elle ne remportera pas une seule victoire sur son cœur ; elle fera souffrir toute une famille par ses caprices et ses chagrins ; on la verra au pied d'un autel réciter de longues prières, et dans une conversation on l'entendra tenir les discours les plus médisants. »
Dans une discussion sur la grâce, la marquise disait : « Epaississez-moi un peu la religion, qui s'évapore toute à force d'être subtilisée. » Se rapprochant sur ce point de Mme de Maintenon dont elle admirait plus que personne « l'esprit merveilleusement droit, » elle plaisantait sur les ex-voto comme Mme de Maintenon, cette institutrice incomparable, plaisantait sur les colifichets et les agnus. La piété que Mme de Maintenon s'efforça d'inspirer dans son plan d'éducation générale, Mme de Sévigné avait su l'éveiller dans son plan d'éducation particulière. C'était une piété simple, douce et libre, sans rien d'exalté. Aussi quand la petite
Pauline, dans une période de mysticisme, parla un instant de se faire carmélite, Mme de Sévigné y mit bon ordre. Pauline avait consulté sur ce point Mme d'Épernon. Il y avait là, outre une vocation qu'elle croyait sincère, un chagrin de jeune fille qui était désolée et parfois irritée du manque d'intimité qu'il y avait entre elle et sa mère :
« Que j'aimerais, s'écriait Mme de Sévigné en s'adressant à Mme de Grignan, que j'aimerais à savoir les colères de Pauline, d'où il sort une vocation à la douzaine, mais une vocation qui ne chante pas moins haut que l'ordre de Saint-Benoît ! Ah ! ma pauvre petite , que je voudrais bien être là pour vous apaiser, pour vous remettre l'esprit ! »
Et dans une phrase incidente , grosse de révélations pour qui sait lire : « Ce n'est pas une chose aisée à soutenir, disait-elle à Mme de Grignan, que la pensée de n'être pas aimée de vous : croyez m'en. »
Oh l oui, elle en savait quelque chose. Dans sa longue histoire d'amour maternel, les chapitres se suivaient et ne se ressemblaient pas.
Il y eut des épisodes remplis de pleurs que l'absence ne causait pas toujours. Si Mme de Sévigné ne pouvait vivre loin de sa fille, si sa tendresse s'exaltait dans l'éloignement, si elle appelait de tous ses vœux, de toute son âme , la vie commune, ce tête-à-tête lui donnait quelquefois, par le contraste même entre ce qu'elle avait rêvé et ce qu'elle trouvait, une amère déconvenue.
Un des maîtres de la psychologie contemporaine, Stendhal, disait qu'un des signes de l'amour était d'orner de toutes les qualités imaginaires l'être aimé. Il appelait ce phénomène la cristallisation, et le comparait à ce qui se passe dans les mines de sel de Sallzbourg, où l'on jette une branche de bois mort. La branche se couvre de diamants : elle est éblouissante. On la veut, on l'emporte. Les diamants tombent, la branche reste et l'illusion s'évanouit. L'illusion de Mme de Sévigné risqua de s'évanouir. Durant une période d'un séjour à Paris, en 1677, Mme de Grignan était « disposée d'une manière si extraordinaire » et Mme de Sévigné était entraînée par un tel excès
de zèle maternel qu'il y eut des scènes pénibles. On en vint jusqu'à dire à la mère et à la fille qu'elles feraient mieux de se séparer. L'amour, ce grand recommenceur, ainsi que Bussy l'appelait spirituellement, reprit alors en parfaite confiance son œuvre de cristallisation.
Mais, pour revenir, après cette parenthèse, à la lettre de grand'mère : « J'embrasse ma chère Pauline, reprenait avec effusion Mme de Sévigné, — et sans s'arrêter à ces tristes souvenirs d'autrefois, — j'aime cette petite personne ; menez-la doucement. Il y a des esprits que l'on ne gagne que par là. » Il fallait que Mme de Grignan eût décidément un caractère exigeant et dur, car la préoccupation de Mme de Sévigné était telle que, même à propos du petit marquis, elle écrivait : « Si vous le tracassez, vous le déconcerterez. Menez-le doucement comme un cheval qui a la bouche délicate. »
Comme on voulait en faire un parfait courtisan, ce qu'il apprit le mieux, ce fut la danse. Il regardait son pied, faisait les petits sauts, relevait la tète. A quatorze ans, il partitpour Ver-
sailles. La comtesse l'accompagnait, inquiète et fière de ce début. En attendant qu'il dansât, il plut à Louis XIV. Mais la danse n'était que le prélude d'exercices plus sérieux. Il s'engagea comme volontaire dans le régiment de Champagne que M. de Grignan avait eu jadis sous ses ordres. Le régiment était célèbre, le marquis avait seize ans, le Dauphin était à la tête de l'armée.
Le roi avait dit au dauphin :
« Mon fils, en vous envoyant commander mes armées, je vous donne les occasions de faire connaître votre mérite : allez le montrer à toute l'Europe, afin que, quand je viendrai à mourir, on ne s'aperçoive pas que le roi est mort. »
Être jeune, avo:»r un beau nom et se battre sous le regard d'un prince, c'était la fortune faite, si l'on n'était pas tué.
« Ce petit marmot qui sortait de dessous l'aile de sa mère, « selon le mot de Mme de Sévigné, assista à la prise de Philippsbourg. Après Philippsbourg, on assiégea Manheim. Le marquis y fut blessé. Un éclat de bombe l'at-
teignit à la cuisse gauche. « Il était dans la tranchée, assis sur la banquette, penché sur le comte de Guiche, avec qui il causait. » Son épée dont la garde fut aplatie amortit si bien le coup que ce ne fut qu'une contusion sans la moindre gravité. Une compresse d'eau de la reine de Hongrie, — eau qui était un mélange de fleurs de romarin et d'esprit de vin, — fut le seul pansement nécessaire. Mais tout le monde en parla. A Versailles, le roi lui-même daigna s'intéresser à cette blessure. Le petit marquis en gardait un sourire heureux et modeste. Il fut nommé chevalier de l'ordre duRoi, « Je voudrais, écrivait Mme de Sévigné à Mme de Grignan, que vous l'eussiez entendu conter négligemment sa contusion, et la vérité du peu de cas qu'il en fit, et du peu d'émotion qu'il en eut, lorsque dans la tranchée tout en était en peine... Je le trouvai tout gai, tout joli, qui m'embrassa cinq ou six lois de très bonne grâce ; il me voulait baiser les mains, je voulais baiser ses joues, cela faisait une contestation : enfin, je pris possession de sa tête, je la baisai à ma fantaisie. »
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Il resta quelque temps à Paris avec la joie d'un volontaire en congé qui a vu le feu. Mme de Sévigné s'amusait à lui donner des préceptes de conduite dans le monde.
« Quand vous êtes ici, ma chère bonne, écrivait-elle à Mme de Grignan, vous parlez si bien à votre fils que je n'ai qu'à vous admirer; mais en votre absence, je me mêle de lui apprendre les manèges des conversations ordinaires... Je suis assez instruite de ces bagatelles. Je lui prêche fort aussi l'attention à ce que les autres disent, et la présence d'esprit pour l'entendre vite et y répondre : cela est tout à fait capital dans le monde. »
Si l'on voulait reconstituer un manuel de la bonne compagnie d'autrefois et savoir ce que pouvait être un cours d'éducation mondaine, il faudrait prendre, en dehors de ces extraits de Mme de Sévigné, quelques lettres de Racine à son fils Jean-Baptiste et tout un paquet de lettres, écrites plus tard, en plein xvme siècle, par lord Chesterfield à son fils Stanhope. La bonne et saine humeur de Mme de Sévigné, maîtresse en l'art de plaire sans qu'il en coûte
rien à la sincérité, les doux conseils de Racine, qui était en môme temps qu'un grand poète un brave homme de vertus paisibles, la morale tout autre de Chesterfield, qui était le plus roue des diplomates, que de rapprochements à faire pour quelqu'un qui veut réussir dans le monde en s'en fiant aux recettes ! On les trouverait toutes éparses dans ces lettres de famille.
Le petit marquis de Grignan fît aisément son profit des leçons si spirituelles de sa grand'mère :
« J'arrive de Versailles, Madame, écrivait-il à sa mère, où j'allai dimanche passé. Je fus d'abord chez M. le maréchal de Lorges, pour le prier de me présenter au Roi : il me le promit, et me donna rendez-vous à la porte de l'appartement de Mme de Maintenon, pour le saluer quand il sortirait. Je le saluai donc; il s'arrêta et me fit un signe de tête en souriant. Le lendemain, je saluai Monseigneur, Madame la Dauphine, Monsieur, Madame, et les princes du sang chez eux, et je fus partout bien reçu. J'allai dîner chez Mme d'Armagnac, qui me fît mille honnêtetés, et me chargea de
vous faire ses compliments. De là je fus chez M. de Montausier, où je demeurai jusques àla comédie; on jouait Andromaque, qui m'était toute nouvelle : jugez, madame, du plaisir que j'y pris. J'allai le soir au souper et aux couci iers ; le lendemain, qui était hier, aux levers ; de là je passai le reste do la matinée au bureau et chez M. Charpentier; je dînai ensuite chez M. de Montausier, après dîner, je fus voir Mme d'Armagnac, et de là à Sertorius; et puis la même chose que le jour d'auparavant. Ce matin j'ai été aux levers; après cela M. de la Trousse m'a mené chez M. de Louvois, qui m'a dit de songer à ma compagnie : je lui ai dit qu'elle était faite, et M. de la Trousse a ajouté qu'elle était bcllissime. Voilà, madame, un compte exact de ce qui s'est passé à Versailles. Permettez-moi, en voyant votre portrait, de gémir de ne pouvoir me jeter aux pieds de l'original, lui baiser ses deux mains, et aspirer à une de ses joues. »
Aspirer à la joue de sa mère ! Mais embrassela donc à plein cœur, petit marmot! Non, ces choses-là ne se faisaient pas entre mère et fils.
Ce n'était pas seulement dans la haute aristocratie que cette réserve était un des traits de l'éducation. C'était aussi dans les familles à mi-côte et jusque dans les familles de paysans. Un écrivain du xvni0 siècle, qu'on peut lire quand on en a lu beaucoup d'autres, Restif de la Bretonne, raconte que son père, vieux paysan bourguignon, qui poussait jusqu'aux dernières limites le principe d'autorité, lui disait : « [1 ne faut pas croire que ton grandpère, quand il me menait en campagne avec lui, me parlât et conversât! Je marchais derrière et je n'osais faire une question, ni dire un mot. » Ce fils si tremblant éleva à son tour ses enfants dans des craintes telles qu'un jour de fête, dit Restif de la Bretonne, « tout le monde trinquait avec mon père : moi seul, par respect, je n'avançais pas mon gobelet vers le sien. Mon père me le présenta en disant : « Je crois que nous sommes en 1759. — Oui, mon père. — De trente-quatre à cinquante-neuf, il y a vingt-cinq ans... Mon fils, vous le pouvez. » Et le respectable vieillard me fit trinquer avec lui. Je m'inclinai profondément. »
Avoir vingt-cinq ans et attendre, avant de boire à la santé de son père, qu'on y soit autorisé! Quelle lumière une seule anecdote comme celle-là jette sur les mœurs de la famille d'autrefois, sur le pouvoir excessif réservé au père et sur l'effacement imposé au fils. Si les enfants tiennent peut-être trop de place aujourd'hui et sont trop centre, jadis ils étaient trop peu de chose et, quel que fût leur âge, on les traitait toujours en mineurs. Edgar Quinet raconte, dans un livre d'autobiographie, que son père, à plus de cinquante ans, était comme un tout petit garçon dans la maison paternelle. Un jour, il arrive pendant le dîner. On était au dessert. Il y avait de fort belles poires. Soit distraction, soit gourmandise, il prit un fruit. Pétrifiée d'étonnement, sa mère l'arrête du regard et lui dit : « Mon fils, vous avez vos propriétés. Quand vous aurez envie d'une poire, je vous prie de la cueillir chez vous. » Ce principe d'autorité absolue s'est changé de nos jours en un sentiment de tendresse indulgente.
Pendant que le petit marquis était fêté,
comme on l'est après un succès dans cette première fleur de jeunesse où l'on ne porte ombrage à personne, Mme de Grignan lui achetait une compagnie de cavalerie. Elle voulait qu'il fût capitaine et qu'il eût les plus beaux soldats et les plus beaux chevaux. Ce fut facile à coups d'argent. Tous ceux qui voyaient cette compagnie ou plutôt la compagnie de Mme de Grignan, comme l'appelait Mrae de Sévigné, la trouvaient admirable, bellissime, disait M. de la Trousse. Heureux, ravi, le petit de Grignan ne songeait qu'à partir pour Châlons et à prendre le commandement de cette piaffe. C'était bien de son âge, et c'était le meilleur moyen de plaire au Roi qui n'aimait pas les officiers de palais. « M. de Louvois, — raconte Mme de Sévigné, au moment même où Mme de Grignan faisait de sonfils un capitaine à peu près comme Mme de Sévigné avait dit en étendant la main sur une terre des Rochers : je vous fais parc, — M. de Louvois dit l'autre jour tout haut à M. de Nogaret : « Monsieur, votre compagnie est en fort mauvais état. — Monsieur, dit-il, je ne le savais pas. — Il faut le savoir, dit
M. de Louvois; l'avez- vous vue? — Non, dit Nogaret. — Il faudrait l'avoir vue, Monsieur. — Monsieur j'y donnerai ordre. — Il faudrait l'avoir donné. Il faut prendre parti, Monsieur: ou se déclarer courtisan, ou s'acquitter de son devoir quand on est officier. »
« Une application, une vigilance, un désir de bien faire, une hardiesse, enfin tout, » tel est le certificat de bonne conduite militaire que donnait Mme de Sôvigné à son petit-fils. Elle le voyait si bien avec des yeux de grand'mère que quand il fit la campagne de 1G89, et qu'une petite ville de la province du Rhin, Kocheim, fut enlevée, elle crut qu'il avait à lui seul montré toute la valeur de l'armée : « Ce marmot! écrivait-elle, entrer l'épée à la main, et forcer ce château, et tuer et enlever onze ou douze cents hommes 1 représentez-vous un peu cet enfant devenu homme, un homme de guerre, un brûleur de maisons. » Ce jour-là, Mme de Sévigné avait dû laisser pleine carrière à son imagination. Un historien contemporain, qui a consacré tout un livre au marquis de Grignan, M. Frédéric Masson, est un peu plus sceptique
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et va môme jusqu'à croire que le marquis n'eut pas l'occasion de se montrer à Kocheim. M. de Bouffïers, qui avait la cavalerie sous ses ordres, écrivait, en effet, à Louvois :
« Il n'a pas tenu à la cavalerie qu'elle n'ait eu sa part de cette action, m'ayant demandé avec empressement une attaque pied à terre, et je ne puis que me louer infiniment de la bonne volonté de toutes les troupes que j'ai. » Et, avec la bienveillance d'un chef vainqueur, M. de Bouffïers, dressant la liste de ceux qui s'étaient signalés, ne prononçait pas plus le nom de Grignan que si le petit marquis se fût promené pendant ce temps-là en Provence ou en Bretagne.
Mais qu'il se fût battu en héros et qu'il fût entré partout l'épée à la main comme le croyait sa grand'mère, ou qu'il ait eu en réalité un rôle moins dangereux et plus effacé, il ne se laissait pas oublier. Aussi le jour où son oncle, le chevalier de Grignan, — frère du comte de Grignan, — colonel de régiment, envoya sa démission au roi qui désirait que les mestres de camp pussent tou-
jours être à la tête de leur troupe, le petit marquis se dit immédiatement avec la candeur de son âge: Pourquoi ne serais-je pas colonel? Il n'avait pas dix-sept ans. L'achat de ce haut grade, — on avait douze compagnies sous ses ordres, — était une affaire de deux mille louis, sans compter les dépenses d'entretien et d'ostentation. Plaie d'argent n'est pas mortelle, disaient les Grignan qui commençaient toutefois à souffrir cruellement de cette plaie-là. Non content de donner sa place, le brave chevalier de Grignan, sans calculer qu'il s'exposait à ne manger un jour que « du pain de feuilles et de fougères, » offrit encore sa bourse. On l'accepta. Les difficultés étaient aplanies. La nomination fut faite. Jamais plus brillant avancement n'avait eu lieu dans l'armée.
Tout n'est pas rose dans le métier militaire quand on ne se bat pas et, si fier que l'on soit d'étaler un uniforme, il y a des heures, même quand on est un colonel habillé de gris blanc et culotté de jaune, où l'on est en proie à l'ennui et à l'oisiveté, « deux mauvaises bêtes, » disait Mme de Sévigné. Elle qui,
heureuse ou triste, ne connaissait pas d'autre joie ou d'autre consolation que la lecture, elle essayait inutilement d'inspirer le même goût à ce colonel enfant. Il aimait mieux passer son temps au jeu. Son oncle, le chevalier de Grignan, avait eu beau lui prêcher jadis l'économie, s'efforcer de lui « ôter un air de grand seigneur, de qu'importe? d'ignorance et d'indifférence qui conduisait tout droit, disait Mme de Sévigné, à toutes sortes d'injustice et enfin à l'hôpital, » les promesses de bon vouloir , un commencement même d'ordre et de calcul, tout cela avait peu duré. Fils prodigue de parents plus prodigues encore, le marquis n'en faisait plus qu'à sa tête légère et quand Mme de Sévigné lui disait, à propos de petites dettes de jeu, que « ces petites dettes étaient une petite pluie qui mouille,» il ne s'inquiétait guère du moment où il serait trempé. Il ne pouvait compter cependant, pour s'abriter, sur sa famille suffoquée de dettes. Et voilà qu'il fallait payer encore un nouvel équipage pour la campagne prochaine, la campagne de Savoie et de Piémont.
Allant au feu comme il serait allé à une fête de carnaval, le marquis s'exposait au danger avec une coquetterie française. Au siège de Nice, il se promenait partout dans la tranchée et portait des fascines au petit pas, car c'est le bel air, écrivait Mme de Sévigné à M. de Cou langes. « Mais, reprenait-elle avec la joie de réaction qu'elle éprouvait après ses mortelles inquiétudes, quelles fascines! toutes d'oran gers, mon cousin, de lauriers-roses, de grenadiers ! »
Les mois s'écoulent. Le voilà en Franche- Comté, le voilà en Alsace. Il devient presque un ancien colonel : il a vingt-trois ans. Comment n'était-il pas encore marié? Vingt-trois ans ! On ne pouvait déjà plus passer pour un jeune mari dans ce temps de fiançailles précoces. Mais le comte et la comtesse avaient tellement gaspillé leur fortune en voulant faire de Grignan le Versailles de la Provence, en s'entourant d'un personnel de parade qui s'était distribué des rôles de courtisans parfaitement décidés à ne plus s'éloigner de la vie large et ouverte dont le comte payait les
frais ; il y avait eu pendant des années et des années un si grand nombre d'amis se faisant mutuellement des politesses dans cette demeure princière; Mme de Grignan enfin, pour imiter ce qui se passait encore à Versailles, s'était tellement opiniâtrée à jouer petit et gros jeu, malgré son continuel guignon, que la ruine était venue. Le mariage du petit marquis devenait difficile. Les deux tiers de la dot de Mme de Grignan avaient disparu. Biens hypothéqués, engagements pris, dettes murmurantes, puis criantes, puis qui donnaient la huée jusque dans le château. C'était la misère en brocart. Plus d'une fois Mme de Sévigné avait prêché un esprit de règle et d'économie : « Je soutiens, disait-elle, au moment où elle espérait encore conjurer le désastre, qu'il faut approcher de ses affaires, qu'il faut les connaître, les calculer, les supputer, les régler, prendre ses mesures, savoir ce qu'on peut et ce qu'on ne peut pas ; et qu'avec cela on suffit à tout, et aux devoirs, et aux plaisirs, et aux sentiments de son cœur ; qu'avec de l'ordre on fait tout, que sans cela on ne fait rien, on
manque à tout. » Mais le moyen de s'arrêter? Ne fallait-il pas représenter, être la reine de céans, recevoir ces compagnies sans nombre « qui se faisaient un air d'y aller de toutes les provinces? »
Mme de Sévigné trouvait que c'était trop et qu'on aurait pu limiter l'invasion, congédier quelques officiers et ne pas avoir ce perpétuel spectacle « d'enfants de la maison à la table jusqu'au menton avec tous leurs gens. » Elle se demandait avec effroi combien de temps cela durerait et comme on pouvait toujours « si bien courir sans jambes. » Un jour même, si décidée qu'elle fût à prendre pour mot d'ordre : pas d'observations, elle s'emporta. « La rage de M. de Grignan pour emprunter, et pour des tableaux et pour des meubles, écrivaitelle à Mme de Grignan, est une chose qui serait entièrement incroyable si on ne la voyait. Gomment cela se peut-il accorder avec sa naissance, sa gloire et l'amitié qu'il vous doit? Croit-il ne point abuser de votre patience et qu'elle soit intarissable? N'a-t-il point pitié de vous? Et il pense que nous
croirons qu'il vous aime ? Ah ! la plaisante amitié! »
Restait au comte, dont la fierté savait s'humilier pour conserver sa vanité d'étalage, un dernier expédient : se trouver une fortune, grâce au mariage de son fils. Qu'importait la jeune fille pourvu qu'elle apportât une dot qui paierait tout ce passif accumulé? Ce serait une mésalliance, crime impardonnable dans ce temps-là ! Mais dans une situation aussi obérée, il faut qu'une conscience soit bien délicate pour ne pas avoir quelques callosités morales. Il ne manquait pas d'ailleurs d'amis complaisants qui plaidaient le bien fondé de ce désir. Quand on annonça que la jeune fille non des rêves, mais des résignations du comte et de la comtesse, était la fille d'un fermier général, Mlle Arnaud de Saint-Amant: « Faites, faites votre mariage, écrivait le petit de Coulanges dont le scepticisme épicurien et le parasitisme aimable étaient exempts de préjugés nobiliaires, vous avez raison, et le public a tort, et très grand tort... Consolez-vous d'une mésalliance, et par le doux repos de n'avoir plus de créan-
ci ers dans le séjour de beaux, grands et magnifiques châteaux qui ne doivent rien à per sonne, et par la satisfaction de donner quelquefois dans le superflu, qui me paraît le plus grand bonheur de la vie. »
Le petit marquis n'avait pas encore vu celle qui devait servir à redorer le fameux écusson : Plus d'honneur que d'honneurs ! Tout se passait en dehors de lui. Mais le premier devoir d'un fils n'était-il pas de se laisser tranquillement marier par son père et sa mère? Si nous avions le temps et si c'était la place, combien il serait curieux de raconter sur ce point encore les abus d'autrefois, depuis le mariage du grand Condé, décrété dix ans d'avance par la volonté paternelle et dans une vue de pure ambition politique, jusqu'à ces mariages de paysans qui s'entendant dire par leur père : Béni soit le fils qui obéit aux dépens de son cœur ! étaient tout disposés, par déférence filiale, à prendre pour femme la fille la plus laide, le plus hideux des monstres, dit Restif, dans la Vie de son père. M,le de Saint-Amant, que sa fortune eût autorisée à être laide, était loin d'être un monstre.
Elle était même « jolie, aimable, sage, bien élevée, raisonnable au dernier point. » C'est Mme de Sévigné qui, dans une lettre datée de Grignan, envoyait ces détails à la comtesse de Guitaut, en ajoutant que le père donnait quatre cent mille francs à cette personne, beaucoup plus dans l'avenir et qu'il n'avait qu'une autre fille. « Le père et le contrat sont ici, » écrivait Mme de Sévigné avec ce ton de désinvolture qu'elle prenait pour la circonstance, dans ce château en liesse.
Les fiancés se virent huit ou dix jours. N'était-ce pas plus qu'il n'en fallait pour faire ample connaissance de sacs et de parchemins? Le 2 janvier 1695,1e mariage fut fait. Illumination, grand festin, service à trois tables, appartements remeublés, ce fut une admirable fête. A la pensée des dettes payées, du château réparé, du régiment même qui pouvait être remis à neuf, grâce à la fortune de Saint-Amant, le comte, la comtesse et le marquis de Grignan se félicitaient de ce beau jour.
Dans leur entourage, on modifiait, avec des sourires discrets, le nom même de Saint-
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Amant. On l'appelait M. de Saint-Argent. Sa fille, c'était la « victime. » Il y avait, en effet, quelque chose de la victime dans cette figure douce et résignée. Saint-Simon, qui ne reprochait à Mme de Sévigné que d'aimer trop Mme de Grignan, raconte que Mme de Grignan en présentant sa belle-fille au monde, en faisait ses excuses, « et avec sa minauderie, en radoucissant ses petits yeux, disait qu'il fallait bien de temps en temps du fumier sur les meilleures terres. Elle se savait un gré infini de ce bon mot, qu'avec raison chacun trouva impertinent dans la bouche d'une mère qui fait un tel mariage, et le mot dit entre bas et haut devant sa belle-fille. Saint-Amant, son père, qui se prêtait à tout pour leurs dettes, l'apprit enfin, et s'en trouva si offensé qu'il ferma le robinet. »
Quelque nécessaire que parût sans doute à Mme de Sévigné celte capitulation du point d'honneur, elle dut cependant en être humiliée. Elle se disait heureuse comme les gens qui ont peur se mettent à chanter. Voilà donc quel était le dénouement! Voilà à quel com-
prorais, à quel marché avaient abouti toutes ses peines, tous ses sacrifices ! Mais n'avait-elle aucun reproche à s'adresser? N'était-ce pas elle qui avait développé outre mesure dans l'esprit de sa fille la vanité, la folie des grandeurs? Est-ce que la vie consiste à n'aimer que la sonorité d'un titre, à ne se complaire que dans la contemplation d'un château, à ne souhaiter quel'alignement de domestiques inclinés? Et, par un contraste saisissant, labonneetvieille morale ne montrait-elle pas à cette mère que son fils avait choisi la meilleure part et que, dans le livre de l'existence, après les premiers chapitres un peu risqués, il avait su composer tous les autres avec sagesse? Il avait épousé une très gentille petite femme, fille du comte de Mauron, conseiller au Parlement de Bretagne. Consolé de n'avoir pas été nommé député, malgré l'ambition de Mme de Sévigné, il se retira dans ses terres, « avec un fonds de philosophie chrétienne, chamarré d'un brin d'anachorète et sur le tout une tendresse infinie pour sa femme. » Mme de Sévigné ne manquait jamais de les appeler l'un et l'autre le parfait
ménage. J'imagine que, durant son long et dernier séjour à Grignan, sa pensée se porta quelquefois vers ce petit coin de Bretagne qu'elle ne devait pas revoir, et où vivaient dans une solitude paisible ce fils et cette belle-fille qui l'aimaient plus et mieux que ne l'avaient jamais aimé le comte et la comtesse de Grignan. Bien qu'elle n'eût pas changé de goût pour Mme de Grignan, — c'est un de ses mots dans une lettre au président de Moulceau, — Mme de Sévigné dut cependant se livrer parfois à plus d'une comparaison entre ce fils oublié et si tendre et cette fille préférée et si froide. Ces réflexions auraient pu être poignantes le jour où elle fut atteinte de la petite vérole. Elle se sentit perdue. Nous ne pouvons nous représenter, nous autres générations de vaccinés, les ravages que faisait ce fléau. En moins de dix ans Mme de Sévigné, le petit marquis et Mme de Grignan devaient être emportés par cette terrible maladie. Mourante, Mme de Sévigné ne reçut ni les soins, ni même la visite de sa fille. La comtesse ne se sentait pas la force de supporter ce spectacle. Elle était de ces
femmes qui, devant un danger, une émotion, se renferment avec désespoir dans leur chambre. Égoïstes et peureuses, elles essayent de donner le change aux esprits naïfs en se faisant passer pour plus sensibles que d'autres. Presque aussi seule dans ce grand château que si elle eût été dans une chambre d'auberge, Mme de Sévigné mourut le 10 avril 169G. Elle avait soixantedix ans et deux mois.
Avant de partir pour la Provence, elle ajouta à son testament un codicille en faveur de Mme de Grignan. Mais ce codicille ne devait être montré que si Charles do Sévigné n'eût pas accepté toutes les clauses du testament fait en faveur de Mme de Grignan. C'était bien inutile. Voici la lettre qu'il écrivit. C'est un chef-d'œuvre de sentiment :
« Ma mère m'a toujours fait un secret sur ce qui s'était passé entre vous depuis l'accommodement qu'elle eut la bonté de faire en faveur de mon mariage. Je n'ai jamais été bien connu d'elle à ce sujet : elle m'a quelquefois soupçonné d'intérêt et de jalousie contre vous pour toutes les marques d'amitié qu'elle vous
a données. J'ai présentement le plaisir de vous donner des preuves authentiques des véritables sentiments de mon cœur. M. le lieutenant civil a été témoin des premiers mouvements, qui sont toujours les plus naturels. Je suis trèscontent de ce que ma mère a fait pour moi pendant que j'étais dans la gendarmerie et à la cour ; j'ai encore devant les yeux tout ce qu'elle a fait pour mon mariage, auquel je dois le bonheur de ma vie. Je vois toutes les obligations longues et solides que nous lui avons; ce sont là les mêmes paroles dont vous vous servez dans votre lettre; tout le reste ne m'a jamais donné la moindre émotion. Quand il serait vrai qu'il y aurait eu dans son cœur quelque chose de plus tendre pour vous que pour moi, croyez-vous en bonne foi, ma très chère sœur, que je puisse trouver mauvais qu'on vous trouve plus aimable que moi? Et ma fortune, soit faute de bonheur, soit faute de mérite, s'est-elle tournée de manière à bien encourager à me faire des biens de subrogation? Jouissez tranquillement de ce que vous tenez de la bonté et de l'amitié de ma mère.
Quand j'y pourrais donner atteinte, ce qui fait horreur à penser, et que j'en aurais des moyens aussi présents qu'ils seraient difficiles à trouver, je me regarderais comme un monstre si* j'en pouvais avoir la moindre intention. Les trois quarts de ma course, pour le moins, sont passés; je n'ai point d'enfants, et vous m'en avez fait que j'aime tendrement. Si je pouvais souhaiter d'être plus riche, ce serait par rapport à vous et à vos enfants. Nous ne nous battrons jamais qu'à force d'amitié et d'honnêteté. N'est-ce pas une consolation pour nous, en nous aimant tendrement par inclination, comme nous faisons, que nous obéissons à la meilleure et à la plus aimable de toutes les mères? »
PUBLICATION DES LETTRES DE MMe DE SÉVIGNÉ