‹ Mme de StaëlChapitre 14 sur 55 · BENJAMIN CONSTANT · texte numérisé non relu

BENJAMIN CONSTANT

leurs, plus encore par la figure que par le génie, l'opposé d'un Guibert et d'un Narbonne : a un grand homme droit, dit un contemporain, bien fait, blond, un peu pâle, avec de longs cheveux tombant à boucles soyeuses sur ses oreilles et sur son cou ». Cet air de retour d'Allemagne passait alors pour la suprême élégance en matière de poésie; mais ce Werther, au front candide, se doublait ici d'un muscadin au sourire sarcastique; ses yeux, d'habitude effacés par les lunettes, étincelaient dans la dispute ; sa parole, un peu grêle, imprimait comme un sifflement de flèche à ses épigrammes.

Il charma Mme de Staël par son esprit, l'apitoya par ses chagrins, l'intéressa par ses idées. Il l'admira : « C'est un être à part, écrit-il, un être supérieur, tel qu'il s'en rencontre un peut-être par siècle ». C'était une ambassadrice, déjà une femme célèbre. Il la trouvait « en lutte avec la destinée.... On l'examinait avec curiosité comme un bel orage. » Il était lui-même « dans un moment où son cœur avait besoin d'amour, sa vanité de succès ». Il se piqua au jeu et parut violemment épris. Mme de Staël l'aima peu d'abord, racontait Mme Récamier; « mais il fit tant de désespoirs et de menaces de se tuer, qu'il triompha d'elle ». Elle se laissa emporter dans une passion tumultueuse qui bouleversa sa vie. Elle ne sut plus s'affranchir.

Tout flatté qu'il en était, Benjamin n'eut pas plutôt enchaîné Mme de Staël à sa vie que la chaîne lui pesa. Il était ombrageux dans son indépen-

dance, encore plus dans sa vanité d'homme d'esprit. Mme de Staël Taimait avec trop de despotisme et le dominait de trop haut. Elle était l'âme virile et supérieure; lui le caprice, les nerfs, l'âme fragile et féminine. Il le sentit, et s'en vengea, affectant la lassitude, menaçant de briser. Elle était jalouse; elle tombait dans les larmes; il partait amer et triomphant. A peine dehors, il se reprochait «a cruauté. La vie lui semblait morne ; il revenait, consolait son amie et s'attendrissait avec elle. Aussitôt qu'il la voyait apaisée, il s'irritait de sa faiblesse, et il n'était pas encore pardonné qu'il avait déjà hâte de fuir. Il en fut ainsi dès les premiers temps de leur liaison, et ces orages durèrent des années. Ils se déchiraient et se reprenaient toujours. C'est qu'ils se tenaient par Fesprit encore plus que par le cœur. Ils se faisaient briller à l'envî, et animaient l'un en l'autre cette flamme qui pour eux était l'éclat même de la vie. « Leurs goûts, a dit Corinne, n'étaient point les mêmes, leurs opinions s'accordaient rarement, et, dans le fond de leur âme néanmoins, il y avait des mystères semblables. »

C'est au mois de septembre 1794 qu'ils s'étaient connus. Les événements contribuèrent à leur illusion, en leur ouvrant une carrière commune d'activité politique. Le 9 Thermidor avait rendu l'espé* rance à Mme de Staël. Elle en était trop avide pour ne la point accepter de toutes mains. Elle avait, dans les affaires, trop de jugement pour s'acharner aux chimères. Elle chercha le possible et s'y attacha.

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