BENJAMIN CONSTANT
heureuse. » C'est alors que, pour le tourment de sa vie, Mme de Staël rencontra Benjamin Constant.
11 avait vingt-sept ans. Il avait mené sur tous les chemins de l'Europe la vie d'un aventurier des passions. On le voit errer en Allemagne et en Bohême , séjourner en Angleterre et remplir, à Brunswick, l'emploi de chambellan. Il rencontre, en Suisse, une émule de Mme de Warens, qu'il réduit promptement à Tétat de confidente, et, en Allemagne, une personne équivoque qu'il épouse et dont il se sépare avec plus de motifs qu'il n'en avait eu de l'épouser. Libertin avec des exaltations de théâtre, dissipé, joueur, duelliste, « j'ai, disait-il, vécu d'une manière très agitée, je dirai misérable,... remplissant tout ce qui m'entourait d'admiration pour mes facultés précoces et de défiance pour mon caractère violent, querelleur et malin ». Des facultés merveilleuses pour saisir toutes les lumières, un esprit admirablement taillé pour les répandre partout en étincelles et en rayons colorés, insinuant, persuasif, mordant, railleur, ironique, il a tout observé et tout appris à travers ses débauches d'existence et de pensée. Il déploie et agite l'étofiTe d'un génie à embrasser l'univers, mais il la déploie à tous les vents et la laisse flotter à tous les caprices. Incapable d'étreindre, sauf par instants, presque par surprises; avide d'une gloire sans objet; dévoré d'une activité sans but; tout en contrariétés et en embûches; entraîné vers le monde par le jeu, la
galanterie , la vanité des succès de salon ; puis , au milieu du monde, rêvant de solitude ; ambitieux de conquêtes, plus rebelle aux liens; prétendai;it éprouver l'enthousiasme , surtout l'inspirer, mais s'analysant sans cesse et se desséchant perpétuellement, il conçoit des desseins qui veulent de la suite, et il se montre inconséquent dans tous ses actes. Il se passionne pour son indépendance et n'en sait que faire; il rapporte tout à lui-même et ne s'y intéresse point. « Si je savais ce que je veux, at-il dit, je saurais mieux ce que je fais. » Il a projeté d'être un homme très aimé, et il l'a été de la femme la plus extraordinaire de son temps ; d'être un homme d'Etat, et il a été par deux fois appelé dans les conseils du plus puissant chef d'Etat du siècle; d'être un illustre penseur, et il a marqué dans tous les grands débats de son époque. Cependant son œuvre reste au second plan, et sa vie n'a été qu'une série d'avortements. C'est qu'il lui a manqué dans l'amour la sincérité; dans les choses de la politique, le caractère, et la tenue dans celles de la pensée. Il n'a laissé qu'un livre, une nouvelle de quelques pages : c'est, en son genre, un chef-d'œuvre, mais c'est une confession, celle de l'impuissance de l'auteur à agir, à faire le bien, à vivre enfin.
Il était jeune alors et n'en était pas encore venu à tirer fatuité de ses propres flétrissures. Il semblait tout à l'idéal, visant à l'inaccessible, inconnu, incompris, semblant porter en lui la souffrance de son siècle et le mystère d'une rédemption à venir. D'ail-