‹ Mme de StaëlChapitre 17 sur 55 · LES LIMITES NATURELLES · texte numérisé non relu

LES LIMITES NATURELLES

Staël écrira sur les conditions de la paix entre la France et l'Europe, sur les conquêtes de TEmpire, sur rindépendance des peuples, sur rAUemagne, enfin.

Les Réflexions de 1794 lui facilitèrent sa rentrée à Paris. Elle y revint au mois de mai 1795; elle y retrouva M. de Staël rétabli dans sa qualité d'ambassadeur. L'hôtel de la rue du Bac se rouvrit, et Mme de Staël essaya de rassembler un salon avec les débris de société qui flottaient dans Paris, a C'était vraiment un spectacle bien bizarre.... L'on voyait, les jours de décade,... tous les éléments de l'ancien et du nouveau régime réunis dans les soirées, mais non réconciliés. Les élégantes manières des personnes bien élevées perçaient à travers l'humble costume qu'elles gardaient encore, comme au temps de la Terreur. Les hommes convertis du parti jacobin entraient pour la première fois dans la société du grand monde, et leur amour-propre était plus ombrageux encore sur tout ce qui tient au bon ton qu'ils voulaient imiter, que sur aucun autre sujet. Les femmes de l'ancien régime les entouraient pour en obtenir la rentrée de leurs frères, de leurs fils, de leurs époux, et la flatterie gracieuse dont elles savaient se servir venait frapper ces rudes oreilles et disposait les factieux les plus acerbes à ce que nous avons vu depuis, c'est-à-dire à refaire une cour, il reprendre tous ses abus, mais en ayant soin de se les appliquer à eux-mêmes. »

Les révolutionnaires les plus modérés, les consti-

tutîonnels d'alors, on dirait aujourd'hui les libéraux : Daunou, Cabanis, Garât, Lanjuinais, Tracy, Ginguené , Ghënier , Boissy d'Anglas , Rœderer , Barras, ce dernier dans un commerce moins amical et plus mondain, républicains dont Mme de Staël cherchait à gagner la confiance ; des revenants de la monarchie de 1791 qu'elle tâchait de conquérir à la République; des émigrés rentrés « qu'elle était à la fois, disait-on, flattée et fâchée de recevoir » ; des écrivains qui retrouvaient des imprimeries et des journaux : Dupont de Nemours, Morellet, Suard, Lacretelle jeune, Adrien de Lezay dont elle goûtait les vues historiques et dont elle fixa plus tard, en jugements définitifs, les idées singulièrement précoces; autour d'eux « le corps diplomatique qui était aux pieds du Comité de Salut public en conspirant contre lui » ; entre ces « quatre ou cinq tribus différentes » qui se coudoyaient et s'observaient avec jalousie. Benjamin Constant cherchant avec inquiétude dans la République la place de son ambition incertaine, méprisant les hommes, raillant les idées, craint de tout le monde, estimé de personne : voilà le fond de ce célèbre cercle de 1795. Mme de Staël aurait aimé à y recevoir Talleyrand : il eût été le moins déplacé des hôtes dans ce brillant caravansérail des partis. Il était toujours en Amérique, il sollicitait Mme de Staël de s'employer pour lui ; il lui écrivait : « Si je reste encore un an ici, je meurs ». Il multipliait dans ses lettres les protestations anticipées de sa reconnaissance; il les épuisa

Page 1