LA RÉPUBLIQUE EN L*AN III
même pour le reste de sa vie. Mme de Staël obtint de la Convention le rappel du décret de bannissement; mais Talleyrand jugea plus prudent, avant de rentrer à Paris, de reprendre terre à Hambourg et d'y attendre les événements.
Mme de Staël observait les hommes, suivait les affaires, fréquentait l'Assemblée. Elle a gardé des séances d*alors des souvenirs très vivants.
« Les apologies de ceux qui avaient pris part à la Terreur étaient vraiment la plus incroyable école de sophisme à laquelle on pût assister.... Lebon, Carrier, etc., se faisaient presque tous remarquer par le même genre de physionomie. On les voyait lire leur plaidoyer avec une figure pâle et nerveuse, allant d'un côté à l'autre de la tribune de la Convention, comme un animal féroce dans une cage; étaientils assis, ils se balançaient, sans se lever ni changer de plîice, avec une sorte d'agitation stationnaire qui semblait indiquer seulement l'impossibilité du repos. »
Cependant elle poursuivait son dessein d'organiser la république française sur le modèle des Etats- Unis, comme elle avait essayé autrefois de transformer la vieille monarchie selon le système anglais. C'était, au fond, le même gouvernement qu'elle avait en vue, avec les deux chambres, et une aristocratie intellectuelle qui se substituerait à l'aristocratie de naissance : une république dont Lafayette, délivré, aurait pu être le président. Le vœu secret de Mme de Staël était de ramener au pouvoir, par ce détour, les monarchistes convertis ou résignés. « Que
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la constitution soit entre les mains des honnêtes gens, et cette constitution sera reconnue ce qu^elle est, la plus raisonnable de l'univers », disait-elle à Rœderer. Pour y attirer ceux qu'elle appelait les « honnêtes gens », c'est-à-dire ses anciens amis de 1789-1791 , elle composa son second écrit politique : Réflexionê sur la paix intérieure, 11 parut dans l'été de 1795. La république, disait-elle, est le seul gouvernement possible : il faut s'y mllier et la gouverner pour y introduire lu liberté que tout le monde désire. C'est le courant de l'opinion : on suit ces courants-là, on ne les décide pas. a Les hommes de génie paraissent créer la nature des choses; mais ils ont seulement l'art de s'en emparer les premiers. » Rien ne sépare» en réalité, les républicains amis de Tordre des monar^chistes amis de la liberté. Si les monarchistes persis-* tent à vouloir restaurer la monarchie, les émigrés seuls en profiteront; d'ailleurs une restauration ne se fera que par un coup d*Ëtat et par la force. « La France peut s'arrêter dans la république ; mais pour arriver à la monarchie mixte, il faut passer par le gouvernement militaire. »
11 devait advenir de cette république sans républicains ce qui était advenu de la royauté sans royalistes de 1791. Ceux qui y étaient conviés ne l'acceptaient qu'à titre d'étape : ils y entraient comme au cabaret ou à l'auberge : ils n'en faisaient point leur demeure d'élection. Ceux qu'on en voulait exclure, au contraire, estimaient que la maison leur appartenait et refusaient d'en sortir : c'étaient les