LES PREMIERS ÉCRITS ET LES DEBUTS DANS LE MONDE
Une personne qui a connu de près Mme de Staël et qui a été à même de recueillir de première main toutes les traditions de sa vie, Mme Necker de Saussure, a dit : « Ses ouvrages sont, pour ainsi dire, les mémoires de sa vie sous une forme abstraite... ». Mme de Staël Tavait déclaré : « Quand on écrit pour satisfaire à l'inspiration intérieure dont l'âme est saisie, on fait connaître par ses écrits, même sans le vouloir, jusqu'aux moindres nuances de sa manière d'être et de penser. » C'est ainsi que je me propose de chercher dans les événements de la vie de Mme de Staël l'esprit de ses ouvrages.
Les premières impressions reçues du monde for-
ment, à notre insu, dans notre âme, le prisme selon lequel, plus tard, nous colorons les choses. Pour Chateaubriand, ce furent les solitudes mélancoliques de Gombourg, les grandes bruyères voisines de rOcéan et « terminées par des forêts » où soufflaient les tempêtes; pour Lamartine, les coteaux de Milly, la maison champêtre, les sentiers domestiques, un ciel doux et voilé, des horizons vagues et fuyants, une enfance pieuse auprès d'une mère chrétienne; pour Mme de Staël, ce fut, dans la vie intime, le spectacle d'un ménage heureux, et, dans la vie mondaine, le spectacle d'un salon où se rencontraient les beaux esprits, où Ton s'exaltait et raillait tour à tour, où Ton agitait tous les débats de la république des lettres et tous les problèmes de l'univers, où l'on dissertait sans lin, comme l'a dit un contemporain, sur « les grandes vérités de la nature, l'immortalité de l'ame, l'amour de la liberté, le charme et le danger des passions ». Un ménage comme celui de ses parents demeura la pairie idéale de son cœur; un salon, comme celui de sa mère, la patrie idéale de son esprit; le bonheur dans le mariage fut l'utopie, et une royauté de salon, l'ambition de son existence.
D'une fi\mille d'origine irlandaise, devenue protestante, transportée et acclimatée en Allemagne, puis à Genève, né citoyen de cette république, rattaché par sa mère aux Français proscrits par Louis XIV, M. Necker, après avoir fait de fortes études classiques, se jeta dans les affaires de banque. Ges affaires le conduisirent à Paris, où il fit carrière