LES NECKER
de publicîste et de financier. Mme du Dcfiund lui reprochait de mettre de la métaphysique dans tout ce qu'il disait, et le fait est que ses écrits en sont noyés. 11 n'en mit point dans sa banque, qui prospéra. Il acquit une grosse fortune et consacra sa réputation par un éloge de Colbert, que l'Académie couronna en 1773. Necker aimait la popularité et ambitionnait le pouvoir : la popularité, parce qu'il se figurait que l'opinion générale ne peut errer; le pouvoir,, parce qu'il se croyait capable d'accomplir, dans l'intérêt de l'humanité, la réforme des affaires publiques. 11 portait dans son ambition la sincérité d'un philanthrope, la gravité d'un calviniste attendri par les homélies du Vicaire savoyard; de la bonhomie dans le commerce intime, de la hauteur dans les relations politiques, un mélange de sensibilité pour le genre humain, et de dédain pour les particuliers; des vues larges et systématiques, mais abstraites, sur l'ensemble des affaires; l'incertitude, la raideur et la minutie dans l'action. Il n'était point né ministre.
Il ne possédait ni la force ni la raison d'Etat. Il méconnaissait Richelieu, il méprisait Mirabeau, il ne comprit pas Bonaparte. C'était un cœur noble et un caractère vénérable : ce n'était point une âme de feu. La Révolution lui échappa. Mais il obtint, sous l'ancien régime, ce succès surprenant d'un Genevois, protestant, commerçant et roturier, imposé pour ainsi dire aux conseils du roi par le suffrage des hommes les plus éclairés de la France, et devenu populaire
dans la ville la plus libertine du monde, parmi la gent la plus rebelle aux vertus bourgeoises et aux croyances de Genève. Il le devait autant à sa fortune qu*à ses mérites. Sa banque lui permettait d'intéresser à sa réputation les hommes qui disposaient alors de la gloire : il donnait à dîner aux philosophes, et son salon était un de ceux qui gouvernaient Tesprit français.
C'est la part de Mme Necker dans l'entreprise laborieuse de l'élévation de son mari. Elle était fille de pasteur, et comme portée d'instinct aux œuvres, dans le sens chrétien du mot. La charité, exercée même avec excès, lui était un exercice salutaire. Elle s'y rafraîchissait. La vie du monde fut toujours pour elle une vie artificielle. Elle aimait le monde, elle le voulait aimer, elle se faisait un devoir d'y paraître brillante. Elle s'y trouvait à la fois divertie, offusquée, contrainte, exaltée et étouffée : elle s'y consuma. Son intelligence était remarquablement cultivée ; mais sa curiosité d'esprit était constamment traversée de scrupules sur les articles de foi. Elle avait une singulière vivacité d'impressions, de la nervosité, dirait-on aujourd'hui, de la passion même, dans les attachements légitimes, mais avec une continuelle retenue de sa personne et comme une inquiétude secrète d'austérité. Malgré son goût des belles spéculations sentimentales et subtiles, son orgueil de tenir cour ouverte d'hommes célèbres, son désir de contribuer à la réputation d'un époux adoré, elle portait je ne sais quoi de tendu et de forcé dans