CRISE RELIGIEUSE
gion chrétienne. Elle y revenait par des chemins escarpés et semés de pierres, mais par des chemins directs. Autrefois, quand elle avait essayé de la sagesse antique, elle aimait à répéter cette phrase d'Euripide : « Il est inutile de se fâcher contre les / choses, car cela ne leur fiiit rien ». C'était la soumission à la destinée; elle arrivait maintenant à se résigner aux desseins impénétrables d'une Providence juste. « Il faut avoir soin, disait-elle, que le déclin de cette vie soit la jeunesse de l'autre. Se désintéresser de soi sans cesser de s'intéresser aux autres met quelque chose de divin dans l'âme. » Elle reporta vers le ciel cette soif de justice dont elle était possédée, et répandit sur l'humanité cette puissance d'aimer qui agitait vainement son âme. Elle écarta, comme une pierre desséchée qui s'effrite en poussière sous la main qui s'y accroche, l'abstraite et stérile philosophie dont elle s'était longtemps abusée. Elle professait alors que rien n'existait qui ne fût intelligible. Dans le besoin impérieux de repos et d'espérance qu'elle éprouvait, et dans l'impossibilité où elle était de reposer sa pensée sur soi-même, elle en vint à s'avouer que l'Univers échappe, par toutes ses extrémités, aux prises de l'intelligence; qu'il y a dans l'âme des aspirations que l'imagination même ne remplit pas; qu'il y a dans l'esprit de l'homme un mouvement vers Tinfini que l'esprit ne peut ni suspendre ni mener à son terme. Elle étouffa les réclamations obstinées du jugement qui veut tout réduire à sa mesure. Elle
ii*écouta plus que le cri de son cœur« Elle se dit que non seulement le cœiir, mais l'âmé entière de' rhomme, « a ses raisons que la raison ne connaît point ». Elle écouta ses amis chrétiens, comme Mathieu de Montmorency, Gérando, les mystiques mêmes, ces derniers sans se livrer à eux; elle lut Fénelon, elle se nourrit de V Imitation, Elle renonça il pénétrer rénigme de la vie. « J'aime mieux Toraison dominicale ii , disail-elle un peu plus tard, quand on lui parlait de métaphysique. Elle conclut qu'il n'y a pas d'autre philosophie que la religion chrétienne. Si la logique l'eût gouvernée encore, elle eût été jusqu'à Pascal; mais Pascal l'aurait emportée trop haut, sur des sommets trop déserts et trop gla»ces, sur ces montagnes et au milieu de ces abîmes qui lui avaient toujours fait peur.
La théorie de l'exaltation fit en elle place à la théorie de la moralité, dit une amie. Mme de Staël vit lé mystère de l'existence dans le rapport defe peines avec les fautes. « Je n'ai jamais eu, aimait-elle il répéter, un tort qu'il n'ait été la cause d'un malheur. » « Quelque effort que l'on fasse, écrivit-elle, il faut en revenir à reconnaître que la religion est le véritable fondement de la morale; c'est l'objet sensible et réel au dedans de nous , qui peut seul détourner nos regards des objets extérieurs.... La science de la morale n'enseigne pas plus à être un honnête homme, dans toute la magnificence de ce mot, que la géométrie à dessiner, ni la. poétique à trouver des fictions heureuses.... Les mathématiques
induisent à ne tenir compte que de ce qui est prouvé ; tandis que les vérités primitives, celles que le sentiment et le génie saisissent, ne sont pas susceptibles de démonstration. » C'est une foi qui agit, mais qui ne discute pas. Mme de Staël, comme autrefois Necker, évitait « de s'engager sur les miracles et sur les mystères ». Elle se faisait sa religion, trop heureuse de s'en trouver apaisée et consolée : « un latitudinarisme piétiste », a dit le duc Victor de Broglie.
Cette sorte de conversion emporta de grands changements dans les compositions littéraires et dans la manière d'écrire de Mme de Staël. Ses ouvrages n'avaient été jusque-là que l'accessoire dans sa vie : ils en vont devenir l'objet principal. Elle y avait cherché une diversion à son exil : mais c'était encore le monde qu'elle poursuivait par ce détour. Désormais elle se sent plus étrangère au monde, et elle place dans ses écrits ce qu'elle porte en elle d'impénétrable à la frivolité mondaine. Elle ne se préoccupe plus de s'embellir dans des romans, aiin d'être mieux aimée ; elle s'efforce de traduire dans ses livres le meilleur de son âme pour devenir plus secourable à l'humanité. Son inspiration ne procède plus seulement de l'enthousiasme, elle devient généreuse et magnanime. En s'élevant ainsi au-dessus des intérêts de la vie, des coteries et des cabales du monde, Mme de Staël commence de travailler pour la postérité.
Cette époque est marquée par la composition du livre de l'Allemagne, Les nouveaux sentiments de
Mme de Staël éclatent dans les derniers chapitres : la Religion de l'enthousiasme. C'est la dignité morale et la haute donnée de l'œuvre. Mme de Staël ne se propose pas uniquement d'accomplir le dessein formé dans le livre de la Littérature^ c'est-à-dire d'ouvrir à la France de nouvelles sources de poésie : elle le fait dans la première partie de l'ouvrage. Mais elle vise plus haut : elle entend appliquer à une grande nation la doctrine du progrès dont elle reste le défenseur convaincu. Elle veut établir la justice et la raison d'être, chez autrui, de ces droits de l'homme que la raison pure des Français proclame universels, mais que la raison d'Etat de l'empereur prétend absorber partout, comme l'Empire, en France, a absorbé la République; elle veut défendre les nations, leur indépendance, leur originalité; montrer la paix de l'avenir dans le respect réciproque des droits des peuples ; déclarer que les nations ne sont point l'œuvre arbitraire des hommes ni l'œuvre fatale des circonstances, que « la soumission d'un peuple à un autre est contre nature » ; développer ces grands principes à propos de l'Allemagne; rappeler « à cette pauvre et noble Allemagne » ses richesses . intellectuelles au milieu des ravages de la guerre; prouver que l'Europe ne peut obtenir le repos que par l'affranchissement de ce pîiys ; éveiller enfin les Allemands à la conscience d'eux-mêmes, en leur criant : a Vous êtes une nation et vous pleurez ! »
Gomment se put-elle imaginer qu'un livre écrit