‹ Mme de StaëlChapitre 33 sur 55 · LA CENSURE ET LA POLICE M. DE ROCCA LA FUITE · texte numérisé non relu

LA CENSURE ET LA POLICE M. DE ROCCA LA FUITE

C'est répoque consacrée de Coppct, et pour être des années d'exil ce ne furent des années ni d'isolement ni de deuil. Nombre de personnages de marque faisaient le voyage pour admirer Corinne, l'écouter et la plaindre. Nul ne traversait la Suisse sans s'arrêter à Coppet ou à Ouchy, où elle habitait tour à tour. On y vit paraître le prince Auguste de Prusse et la duchesse de Courlande; on- y voyait séjourner Mme Récamier et sa cour de soupirants; les intimes : Prosper de Barante, Mathieu de Montmorency, Elzéar de Sabran, le baron de Voght; un Russe, M. de Balk, dont Mme de Staël admirait « l'imagination orientale et les ailes évangéliques », qu'elle aimait « d'une amitié si tendre qu'elle la croyait surnaturelle » ; Zacharias Werner, « apôtre et professeur d'amour »; Monti, qui exerçait, à l'italienne, le même apostolat; Sismondi, Bonstetten; le

jeune Guizot, qui ne fit que passer et dont on renaarqua la belle voix lorsqu'il récita par cœur les phîlippiques de Chateaubriand : « C'est en vain que Néron prospère; Tacite est déjà né dans l'Empire! » Schlegel enfin, le factotum intellectuel du château, et Benjamin Constant, le ténor capricieux de cette rare compagnie d'artistes de Tesprit.

Mme de Staël s'efforçait de les tenir en harmonie et de faire remplir à chacun sa partie dans le concert. La tâche était malaisée : ils rivalisaient sur tous les articles, et la faveur de Corinne en était le plus délicat. Benjamin détestait Schlegel : il en fait, dans ses notes, un grotesque et un cuistre d'Allemagne. Schlegel méprisait Benjamin et regardait de travers Sismondi qui le considérait, à son tour, comme un fou. Mme de Staël se montrait pleine de sollicitude pour eux; elle les flattait, s'employait à les faire briller, adoucissait leurs blessures d'amour-propre. Mais il fallait, bon gré mal gré, qu'ils la divertissent, qu'ils fussent toujours prêts à donner la réplique, toujours en cliquetis et disposés, à toute heure, à se répandre en étincelles. Elle était bonne, mais avec exigence : impérieuse et absorbante, à la Bonaparte, dans SCS attachements et dans ses goûts; accaparant jusqu'à l'infortune : « l'ambassadrice qui engloutit tout », dit une contemporaine. On commençait à causer le matin au déjeuner , à onze heures; on reprenait au dîner, puis au jardin ou à la promenade en voiture; puis entre le dîner et le souper, entre chien et loup; puis au souper, enfin à

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onze heures, et on continuait fort avant dans la nuit. Sismondi, fasciné d'ailleurs, sortait a abasourdi de ees passes d'armes continuelles ».

Comme à Weimar, bien qu'avec une plus étroite scène, le théâtre occupait la place principale dans cette petite cour. Mme de Staël s'y complaisait. a C'est un personnage de tragédie, a dit d'elle un de 3es adorateurs; elle a besoin de recevoir et de donner des couronnes. » Elle avait le jeu inégal, tout d'inspiration, mais singulièrement poignant et pathétique, a L'harmonie des vers, dit-elle, le charme des attitudes, prêtent à la passion ce qui lui manque' dans la réalité, la dignité, la grâce. » En paraissant dans ses personnages favoris, Mérope, Ândromàque, Zaïre, Alzire, Herraione, Phèdre, elle semblait semontrer « auguste et malheureuse », et dire, en même temps, avec Corinne : «■ Voyez comme je suis capable d'aimer ! » Elle composa une Agar et une Sunamite qu'elle joua avec sa fille, et qui tirèrent des larmes à toute la galerie . Les amis figuraient en cothurne et déclamaient la tragédie. Guizot y fit ses débuts. Benjamin Constant se piquait d'être le premier sujet de cet illustre théâtre, et detoutes les affaires de sa vie c'est peut-être celle qu'il a prise le plus longtemps au sérieux.

Sa liaison avec Mme de Staël devenait de plus en plus orageuse, et il en paraissait de plus en plus énervé. En 1804 pendant le voyage d'Allemagne, en 1805 pendant le voyage d'Italie, il s'était promis de rompre. Cependant il revenait toujours. A peine

revenu, il était obsédé de l'idée de fuir. Mme de Staël touchait à la crise aiguë du coeur. Benjamin essuyait ses a monotones lamentations, non pas sur des malheurs réels, mais sur les lois générales de la nature et de la vieillesse ». Elle se débattait contre Tâge; il la persiflait. Il renvoyait cette femme, que l'abandon de l'amour terrifiait, à son traité des Passions, qu'elle n'avait jamais pris que comme un jeu de rhétorique : « Que peuvent les autres contre vos désirs qui se croisent? lui disait-il, vous ne voulez pas souffrir, et vous étendez vos ailes au dehors; vous allez braver les vents, vous heurter contre les arbres, vous briser contre les rochers. Je n'y peux rien, hélas! Tant que vous ne ploierez pas vos voiles,... il n'y a rien à espérer. » Il n'y pouvait rien! C'est qu'il n'aimait plus. Il s'emportait sous ce reproche : '( De l'amour après dix ans de liaison ! et quand j'ai juré deux cents .fois qu'il n'y en avait plus! » C'étaient « des scènes effroyables ». Elle écrivait à Benjamin « des lettres comme on n'en écrirait pas à un assassin de grande route ». Il parle d'elle dans ses notes intimes en des termes qui effacent de bien loin les diatribes de caserne de Napoléon,

Benjamin tire du mépris où il tient « son absurde conduite » un ragoût de vanité : il s'écorche luimême et se peint, disséqué et desséché dans Adolphe, Entre temps, dans ses .fugues à Paris, il s'occupe à « relever une fille perdue », ou, comme il dit, une fille « du demi-monde », qui admirait Jean-

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Jacques et faisait des pèlerinages à Ermenonville. I) projette de se marier avec toutes les jeunes personnes qui passent sur son chemin. Il voudrait « un mariage! pur »; ce vœu le ramène à une Allemande, Charlotte de Hardenberg, divorcée d'un premier mari, unie par un mariage nul à un second, qui passe pour galante et dont il regrette d'avoir jadis négligé les avances. Il la voit apathique, et cette apathie Fen chante par le contraste. Mme de Staël ne sait rien et soupçonne tout. Elle l'écrit. « C'est l'ébranlement de l'univers et le mouvement du chaos, dit Benjamin. Tous les volcans sont moins flamboyants que cette femme.... Je suis las de l'hommefemme dont la main de fer m'enchaîne depuis dix ans! »Il voudrait épouser Charlotte, et il n'ose. En attendant y il la séduit, puis il l'abandonne pour retourner à Coppet où Mme de Staël le réclame. Il arrive décidé à. briser. Il le dit. Elle s'écrie « qu'elle le poursuivra jusqu'au bout du monde, que, s'il lui échappe, elle se tuera ». « Plutôt que de le perdre, je l'épouserai ! » Il demeure, ne sachant ce qu'il redoute le plus, dans ces menaces, du mariage ou du suicide . Le soir, ils se retrouvent devant la galerie, et font assaut d'esprit. Ils jouent Andromaque. Benjamin fait Pyrrhus., Le personnage lui plaît. « Il est fort aise de jouer ce rôle », écrit sa cousine, Mlle de Constant, a Jamais, ajoutet-elle, Hermione n'a été jouée avec tant de vérité et de fureur. » Le rideau baissé et la rampe éteinte, les luttes recommencent, dans la coulisse.

Ils ne pouvaient ni se tolérer ni se séparer, ni se marier ni se désunir. Ils prenaient leurs amis tour à tour pour confidents de leurs démêlés et pour spectateurs du théâtre où ils continuaient leurs que* relies sous des figures d'emprunt. G*est le Roman tragique sur la scène du grand monde; à lesi voir ainsi passer du drame à la vie, on se demande dans quel rôle ils sont le plus sincères et quel personnage conduit réellement la pièce, celui qu'ils croient vivre ou celui qu'ils croient jouer.

« Soumettons-nous, se disait Benjamin, c'est la ressource des faibles. » D'ailleurs, « elle m'est fort utile pour ma tragédie ». Il s'agit d'un Wallenstein qu'il compose d'après Schiller et pour lequel il se fait aider par Mme de Staël. « Mon Dieu! conclut-il, faites que l'autre parte! » Napoléon exauça son vœu, et la police fit le dénouement. L'empereur refusa d'autoriser le retour de Mme de Staël à Paris . a Votre mère, dit-il plus tard au jeune Auguste de Staël qui l'alla solliciter, au passage, à Ghambéry, voire mère n'aurait pas été six mois à Paris que je serais forcé de la mettre à Bicêtre ou au Temple. Elle ferait des folies, elle verrait du monde, elle ferait des plaisanteries ; elle n'}' attache pas d'importance j mais, moi, je prends tout au sérieux. » Faute de mieux, Mme de Staël retourna en Allemagne, à la fin de 1807. Elle visita Munich et Vienne, qu'elle ne connaissait point. Elle revit Weimar, qu'elle trouva bien changé. Les « grands génies » admiraient Napoléon et découvraient en lui l'homme de la destinée.

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Elle revint au mois de juillet 1808. A Sécheron, près de Genève, elle rencontra Benjamin qui l'attendait : il lui annonça qu'il s'était marié secrètement et il lui présenta sa femme. Mme de Staël s*emporta dans un tel désespoir qu'elle obtint de Charlotte et de Benjamin de tenir leur union cachée. Charlotte, consternée, se soumit. Mme de Staël montra qu'elle la trouvait fade en son humiliation:. Benjamin en eut honte; il croyait s'être calmé en s'attachant à un être apathique; il jugea que la colère avait ses séductions. D'ailleurs, son mariage donnait à un retour vers Mme de Staël la saveur d'une infidélité. Il se laissa emmener à Coppet, il y resta, et Charlotte attendit, comme elle put, le retour de son mari et la publication de son mariage. Mais cet emportement de Mme de Staël n'avait été, en quelque sorte, qu'une habitude de son imagination. La trahison de Benjamin ne l'avait pas tuée. Elle s'aperçut qu'elle n'éprouvait réellement aucun besoin de mourir. Elle reconnut qu'elle pouvait vivre sans Benjamin, et elle ne le retint plus que par amour-propre, pour se ménager les honneurs de la guerre.

Elle songea un moment à passer en Amérique, où elle avait des intérêts. Elle écrivit à ce propos, en février 1809, une lettre touchante à Talleyrand. Elle l'appelait à son aide : « Vpus m'écriviez, il y a quatorze ans : Si je reste encore un an ici, j'y meurs. J'en pourrais dire autant du séjour de l'étranger, j'y succombe. Mais le temps de la pitié, est passé, la nécessité a pris sa place.... La moitié

de ma vie est éteinte.... Etes-vous heureux? Avec un esprit si supérieur, n'allez-vous pas au fond de tout, c'est-ii-dire jusqu'à la peine? » Talleyrand estimait que le fond de tout est un grand vide, et il n'aimait point à y regarder. Il professait une aversion particulière pour les explications : s'il répondit, on ignore sa réponse. Mme de Staël prît quelque distraction à publier des souvenirs du prince de Ligne, qu'elle avait rapportés de Vienne. Mais cette « crème fouettée » n'avait pas de quoi nourrir longtemps son imagination. Ses amis, qui la trouvaient exagérée dans ses doléances d'exil, lui conseillaient, si elle voulait rentrer en grâce, de s'assurer du moins le seul bénéfice de ses épreuves, le silence. « N'écrivez pas, lui disaient-ils. A quoi bon écrire? Au bout d'un peu d'années on vous oubliera, et vous serez aussi tranquille que si vouis n'aviez rien publié! »

Consolation aussi intolérable que le malheur même! D'ailleurs le génie de Mme de Staël avait singulièrement mûri. Le temps venait où la vocation d'être bienfaisante allait remplacer en elle la vocation d'être heureuse. L'expérience qu'elle avait subie à son retour d'Allemagne la conduisait même plus loin qu'elle n'aurait pu le prévoir. Elle s'était détachée de sa chaîne, elle se reconquérait peu à peu; Mais comme elle avait trouvé son esclavage en elle-même, c'est hors d'elle qu'elle fut portée, comme d'instinct, à chercher son affranchissement.

Depuis la mort de Necker elle inclinait à la reli-

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