LA MALADIE
C'est dans cette disposition d'esprit qu'elle écri* vit, d'une plume emportée, et d'une inspiration souvent amère, les derniers chapitres de ses Considérations^ Elle employa, en outre, l'hiver à reviser les deux premières parties de cet ouvrage, composées auparavant . Ce travail excédait ses forces. Elle s'exténua : dévorée par l'insomnie , énervée par Tabus de l'opium, obsédée des affres de la mort, elle fuyait cette mort pour ainsi dire, « luttant contre l'invasion du mal avec une impétuosité héroïque ; partout invitée, allant partout, tenant maison ouverte, recevant le matin, à dîner, le soir... ». Elle s'étourdissait, alors de sa parole; mais, la nuit, l'inquiétude la chassait hors du lit, et elle marchait des heures entières, cherchant à rompre sa pensée par la fatigue, à s'engourdir et à s'apaiser. Au mois de fé- / vrier 1817, la maladie, tant redoutée, la frappa en ■ plein bal, chez le duc Decazes. Elle tomba paralysée et elle ne se releva plus. C'était, pour sa nature ardente et son imagination remplie de fantômes, la plus horrible des souffrances. Elle s'en était souvent figuré le supplice : « l'union d'une Ame encore vivante et d'un corps détruit, ennemis inséparables ».
Elle supporta l'épreuve avec résignation, dans le for intérieur, avec une sorte de coquetterie mélancolique, devant ses amis. Elle se parait, devant la mort, de toute la dépouille de sa vie et de la dernière fleur de ses illusions. On l'avait transportée dans un hôtel de la rue des Mathurins, où il y avait
un jardin. Il fallait que ses intimes vinssent dîner chez elle, comme si elle eût encore pu leur faire les honneurs de sa maison. « Elle n'était point dans le salon », rapporte Chateaubriand qui avait fini par lui rendre justice et par se lier avec elle ; « introduit dans sa chambre, je m'approchai du lit. La maladie, à demi assise, était soutenue par des oreillers, une fièvre ardente animait ses joues. Son beau regard se fixa sur moi, et elle me dit : « Bonjour, my dear Francis! Je souffre, mais cela ne m'empêche pas de vous aimer. »
Rocca, fort malade lui-même, l'entourait de tendresse. 11 demeurait l'objet constant de sa sollicitude. Elle tremblait de mourir sans avoir le temps de lui dire adieu. Elle se faisait réveiller dès que l'opium l'endormait, de peur que la mort ne la surprît dans son sommeil. Et cependant elle envisageait avec épouvante ces avant-coureurs de la fin qui « surpassent en effroi la mort même ». a Ne vaut-il pas mieux, avait-elle dit, laisser venir la ïm de l'homme comme celle du jour, et faire ressembler, autant qu'il est possible, le sommeil de la mort au sommeil de la vie? » Ce vœu fut accompli. Elle s'endormit le 13 juillet au soir, et ne se réveilla plus.
Elle fut inhumée à Goppet. « Le convoi, rapporte Bonstetten, a passé lentement entre deux haies d'enfants et de vieillards — tous les hommes étaient occupés à la moisson — jusqu'à l'intérieur des murailles, vers le bosquet de hêtres, entourés de peupliers, où est la maisonnette dans laquelle le père