SÉJOUR EN ITALIE
l'hiver en Italie. Elle y trouve la caricature du machiavélisme, la tyrannie lâche et artificieuse des monarques dévots. Elle voit les peuples destinés, par ces despotes infirmes , à Tabêtissement et à la geôle. Elle s'emporte à entendre autour d'elle, dans le beau monde, avilir Napoléon et les Français : « C'est par trop rabaisser la France et l'Europe que de prétendre qu'elles aient obéi quinze ans h un poltron ». Elle prend le parti de la nation italienne contre la Sainte- Alliance, comme elle avait pris le parti de la nation allemande contre la conquête napoléonienne. Tout ce qui se relève des ruines de l'ancien régime la froisse en Italie comme en France. Mais elle peut détourner les yeux : elle trouve le bonheur à ses côtés.
« Si j'ai une fille, disait-elle dans Delphine^ ah! combien je veillerai sur son choix ! combien je lui répéterai que pour les femmes, toutes les années de
la vie dépendent d'un jour » Elle possédait une
fille parfaite. Elle lui destina un mari d'élite, grand seigneur et grand citoyen, plus noble encore par le cœur que par la naissance. Le mariage de Mlle de Staël avec le duc Victor de Broglie fut célébré à Pise au mois de février de 1816. Dans cette recherche du bonheur, qui était sa destinée, Mme de Staël avait accompli son chef-d'œuvre et réalisé, pour ce qu'elle avait de plus cher au monde, le rêve de sa vie.
A Goppet, où elle revint au mois de juin, elle reçut Stein, errant comme elle, aigri comme elle,
désnbusé des rois traîtres à leur parole, ingrats envers leurs serviteurs, spoliateurs de leurs peuples, avides de jouir, en égoïstes, des fruits d'une lutte « qu'ils n'avaient ni commencée ni soutenue ». Que Ton était loin du livre de l'Allemagne^ du traité de l'enthousiasme, des soirées de Pétersbourg et des aurores boréales de 18121 A l'automne, Mme de Staël se réinstalla à Paris, rue Royale. Elle eut, malgré les mécomptes de la politique, quelques mois encore brillants. Mais elle sentait la vie se retirer d'elle, et le monde qu'elle avait aimé se retirer de sa vie. C'était une génération nouvelle qui surgissait, celle dont Balzac a fait l'histoire, et qu'elle voyait, avec horreur, envahir la société. « Ils sont intelligents, hardis, décidés, habiles chiens de chasse, ardents oiseaux de proie; mais cette intime conscience qui rend incapable de tromper, d'être ingrat, de se montrer servile envers le pouvoir et dur pour le malheur, toutes ces vertus, qui sont dans le sang aussi bien que dans la volonté raisonnée, étaient traitées de chimères ou d'exaltation romanesque par les jeunes gens de cette école. » Ces dandies doublés d'âpres spéculateurs sont les descendants directs des roués de l'ancien régime, dressés au service de Bonaparte; ce sont des émules de Talleyrand, élevés à la politique par Fouché. Mme de Staël avait pu mesurer dans sa jeunesse les ravages que cause le libertinage du cœur; elle vécut assez pour pressentir les désordres qu'amène le libertinage de la raison d'Etat.