CHAPITRE PREMIER
Anne-Louise-Germaine Necker naquit à Paris le 22 avril 17G6, trois ans avant Napoléon, deux ans avant Chateaubriand.
Il y a de* existences qu'un simple rapprochement éclaire. Mme de Staël avait vingt-trois ans à l'aurore de la Révolution ; trente-quatre, au début du Consulat ; trente-six, quand parut le Génie du christianisme. Comme Napoléon, comme Chateaubriand, elle a eu la bonne fortune de naître à son heure, à la veille du plus formidable conflit d'intérêts et d'idées.
Elle était née à Paris, mais elle n'était pas Française. Sou père, le banquier Necker, était Genevois; sa mère, Suzanne Curchod, Vaudoise. Étrangère elle était par sa naissance, étrangère elle resta par son mariage; et on le lui fit bien voir en l'exilant, sous la République, d'abord, et ensuite sous l'Empire. Ce fut la cause de beaucoup de ses malheurs. Elle s'en étonna, s'en indigna, non sans raison, disant qu'elle écrivait assez bien le français pour etie Française, et qu'elle faisait quelque honneur à la France. Mais, en revanche, elle doit à son caractère d'étrangère la liberté, l'originalité de ses jugements sur nos mœurs, notre politique, notre littérature; et elle a servi de trait d'union entre les autres nations et la France.
Deux influences ont été toutes-puissantes sur sa jeunesse
M iDAMi db Staël. 1
e'; sur sa vie : celle de son père et celle, je ne dirai pas de sa mère, mais du salon de sa mère.
M. Neeker, entre autres rares bonheurs, a en celui d'être iiii grand hommepoursa femme el pont' sa fille. Il n'est point de vertu que celle-ci lui ait refusée : excellent époux, père incomparable, il est, de plus, un « grand génie », une « grande âme », un « être supérieur », un écrivain plein « d'éclat et de magnificence (1) ». Ministre du roi Louis XVI, il eût mené la Révolution à bien, si on l'eût laissé faire. Cette illusion naïve sur les mérites politiques de son père a été fatale à Mme de Staël : tous les hommes politiques qu'elle rencontre, elle les compare, dans le secret de son cœur, à M. Neeker ; et tous elle les juge, même Napoléon, et surtout Napoléon, inférieurs à son modèle.
De plus, il a rendu Mme Neeker heureuse. La jeune Germaine a vu l'exaltation de ce bonheur conjugal, les élans mystiques de Tune, les soins tendres de l'autre, et elle en est restée toute pénétrée. Dans le mariage, hors du mariage, elle a cherché sa vie entière inutilement un second M. Neeker. Que de pleurs, que de sanglots lui a coûtés le souvenir doux et torturant de cette félicité entrevue, qu'elle ne devait jamais connaître ! On en trouve l'écho dans cette page :
Depuis le moment où (mon père) s'est marié jusqu'à sa mort, la pensée de ma mère a dominé sa vie : ce n'était point à la manière i\<-* hommes publics qu'il s'occupait de bonheur de sa femme; ce n'étail point par quelques actions éparses qui doivenl suffire, dit-on, à la destinée subordonnée des femmes; c'était par l'expression continuelle du sentiment le plus tendre fi le plus délicat. Ma mère, dont toutes les affections étaient passionnées, aurait été très malheureuse, si elle n'avait l'ail que ce qu'on appelle communément un excellent mariage; si elle avait été liée ;'i un homme seulement hou, seulement généreux. Il lui fallait t ruiner dans le cœur de son premier ami cette ei ibilité sublime qui n'appartient qu'aux esprits supérieurs, et que l'esprit supérieur détruit presque toujours, parce qu'il inspire d'autres désirs, d'autres penchants (pie la vie domes-
1 1 1 Ihi hikh 1ère ili M. .Xnl.t'i- et tir sa rir privée, passim.
tique. 11 lui fallait l'être unique, elle l'a trouvé, elle a passé sa vie avec lui : Dieu lui a épargné le malheur de lui survivre : paix et respect à sa cendre ! Elle a plus mérité que moi d'être ht un usi . (Du caractère de M. Necker et eU sa vit privée, t. XVII, p. 10-11, des Œuvres complètes de Mme de Staël.)
Voilà pour lïnfluenee paternelle. L'autre influence de sa jeunesse, c'est le salon de sa mère. Mme Necker, personne grave et fort guindée, « trempée en dedans et au dehors dans un baquet d'empois (1), » donna à sa fille une éducation singulière. Elle avait le salon le plus célèbre de la fin du dix-huitième siècle : elle l'éleva dans ce salon, pour et Italie monde. Dès qu'elle eut dix ou douze ans, Germaine entendit parler Diderot, Suard, Grimm, Galiani, Buiïon, Marmontel, d'Alembert, Thomas, Helvétius, Raynal. Elle fut enfant prodige : à douze ans, elle avait les honneurs de la Correspondance de Grimm (2) : elle écrivait des comédie;- : elle faisait pleurer Marmontel ! Le bon M. Necker, inquiet de tant de précocité, l'avait baptisée Mme de Sairtie- Êcritoire. Le résultat de cette éducation, le voici : Germaine Necker prit, de bonne heure, un goût très vif des choses de l'esprit, la passion de la gloire, qui est une chose très noble, mais aussi le besoin de la représentation, des suffrages du monde et des applaudissements du monde : elle a vécu toute sa vie sur un théâtre. « H y a du saltimbanque dans sa conduite, » s'écriait un jour Benjamin Constant (3). Le mot est dur ; il n'est pas tout à fait injuste.
Mais il faut marier cette jeune fille : entreprise difficile ! Les Xecker voulaient l'oiseau rare : un gendre protestant, comme eux, homme de qualité, digne de la haute situation de M. Necker, ancien contrôleur général des finances, en I tasse de le redevenir, et digne aussi des mérites de Germaine. La France n'offrant rien qui vaille, on jette les yeux
1 1 1 Baronne d'I Iberkibch, Mémoiî , 1. 1, p. 13.
(2) T. XII. p. L66, septembre L778 (édit Tourneux), pour une comédie en deux actes, jouée à Saint-Ouen, les Inconvénients de lu vie de Paris. Grimm en publie l'extrait.
(3) Journal intime.
sur l'Angleterre. Mme Necker pense à William Pitt, le futur ennemi de Napoléon ; mais il fallait vivre en Angleterre ; sa fille refuse. Force est de se retourner d'autre côté. Depuis 177(3 vivait à Paris un gentilhomme suédois, attaché à la légation de Suède à Paris, le baron Eric-Magnus de Staël- Holstein. Aimable, insinuant, de jolie figure et fort apprécié des femmes, mais joueur et prodigue, le baron avait besoin de refaire sa fortune. Ses amies, Mmes de La Marck, de Luxembourg. deBoufflers. pensèrent pour lui à Mlle Necker. Ce fut un siège qui dura sept années, de 1779 à 1786. Mais enfin d'habiles négociations firent tomber la place ; le 14 janvier L786, M. de Staël épousa Germaine Necker, avec promesse de l'ambassade de Suède « à perpétuité ».
Le monde fut d'avis qu'il faisait une « excellente affaire» ; en réalité, pour lui comme pour elle, l'affaire était détestable : ils furent tous deux très malheureux. M. de Staël était fort honnête homme et fort galant homme: ii ne manquait ni d'intelligence, ni de cœur; il poussait à l'extrême le désir de concilier: il lui arriva d'aimer sa femme et de souffrir de ses infidélités. Quelle est la cause de leur désunion? On l'ignore; elle est peut-être dans mille circonstances de la vie conjugale, qui révèlent le désaccord ûv^ aines et deviennent, à. la longue, de pesantes chaînes. Ce qu'on peut dire de certain, c'est (pie la jeune Mme de Staël était « forl gâtée sur l'opinion de son esprit (1) »; elle t raina i t à sa suite un cortège d'admirateurs. Elle jugea, sans doute un peu vite, que son mari lui était par trop inégal : n'a-t-elle pas écrit que le mariage, pour être dans toute 3a beauté, doit être fondé sur une* admiration réciproque (2)) ? Elle n'admira pas M. de Staël : le souvenir de M. Necker, le « génie » domestique exalté, insensé, adulé dans sa propre famille, lit grand tort dans l'rsprit de sa fille au pauvre
M. de Staël.
Doue, voici .Mme de Staël ambassadrice. Idée, adidée,
(l| l,i' mol es' île Mme de Boufflt'l'S, une des négociatrices <ln
maria f'i Préface ;'i l'édition 'le L81 I des Lettres sur J.-.l. Rousseau.
dans tout l'éclat do son triomphe. Elle est reçue à la cour ; elle reçoit à l'hôtel de la rue du Bac la fleur de cette aristocratie, qu'elle a tant aimée; elle est la correspondante du roi de Suède. Gustave III : elle trousse lestement l'anecdote grivoise, en femme du monde qui sait conter et peindre.
Le maréchal de Duras, premier gentilhomme de la chambre et chargé du département de la Comédie-Française, reçut, il y a quelques jours, visite d'une demoiselle qui voulait débuter :
Eh bien, mademoiselle, lui dit-il, de quels rôles voulez-vous vous charger? — Monsieur, cela m'est égal ; je sais déclamer. des vers comiques, tragiques, tout comme on veut. — Et qui esî-ce qui vous a appris à déclamer? — Ah, monsieur, c'est un .abbé qui prenait intérêt à moi. Je puis dire qu'il a mis un soin extrême, mais cependant ce n'est pas lui qui m'a été le plus utile. — Et qui donc, mademoiselle? — Un grand vicaire, monsieur, avec qui j'ai passé quelque temps, et qui, je puis le dire,. m'aimait véritablement et a contribué beaucoup à former mon talent. — Parbleu ! dit le maréchal, cela monte par grade. Est-ce tout, mademoiselle? — Ah ! monsieur, répondit-elle, celui (pii s'intéresse le plus sincèrement à moi et me donne encore des leçons, c'est un évêque, qui me recommandera, si vous le désirez 1 1 ).
Telle est, en 1786. la jeune Mme de Staël : une femme à la mode, qui écrit des lettres pleines d'esprit, des comédies [Sophie ou les sentiments secrets), des tragédies (Jeanne Grey), qui se divertit dans son salon à jouer au jeu t\i'< Syymes ou des Folles (2), enfin qui savoure avec ivresse, en ces années bénies, ce (pie l'abbé de Périgord, le futur Talleyrand. un de ses amis, appelle le plaisir de vivre .
C'esl en 17*!) qu'elle écrit ses Lettres sur les ouvrages et le caractère de 3.-1. Rousseau; c'est en 17SS seulement qu'elle les publie (3). Ce sont ses vrais débuts en littérature,
il, Lady Blennerhasselt, t. [« p. 265-266.
(2) Voir dans la Correspondance, île Grimm, t. XIV. p. 351, avril ITn'i. les synonymes véracité, franchise, et juin 1786, le Folle de lu •forêt ih simili, de Mme de m ii i.
Correspondanct littéraire, compte rendu de IVfeister, janvier L789.
6 MADAME DE STAËL. — CHAP. 1er
bien timides encore. L'ouvrage n'est tiré qu'à une vingtaine
d'exemplaires, distribues à quelques intimes; mais il est réimprimé dès 1789; il le sein en 1814 (1), et i) figure au tome i'1' des Œuvres complètes. Le livre, dit-elle, fut publié « sans mon aveu, et ce hasard m'entraîna dans la carrière littéraire (2) ». Heureux hasard, qui répondit au plus cher désir de la jeune ambassadrice.
Il ne faudrait pas voir dans ce petit livre uniquement l'admiration du temps et des femmes de ce temps pour celui qui fut leur idole. Il est très personnel, tout plein de l'auteur, de son enthousiasme, de son exaltation, de ses passions, de son impatience de la gloire ; c'est, comme tous les ouvrages de Mme de Staël, un prétexte à parler d'ellemême, une sorte de confession, la confession de la vingtième année. On y sent enfin l'ivresse de la liberté, l'espoir radieux de la Révolution qui commence.
(1 ) Voir n° 21 de la Bibliographie.
(2) Préface de 1814.