‹ Mme de StaëlChapitre 2 sur 112 · ROUSSEAU ET LES FEMMES · texte numérisé non relu

ROUSSEAU ET LES FEMMES

Quoique Rousseau ait tâché d'empêcher les femmes de se

mêler des affaires publiques, de jouer un rôle éclatant, qu'il a su leur plaire en parlant d'elles ! Ah ! s'il a voulu les priver de quelques droits étrangers à, leur sort, connue il leur a rendu tous ceux qui leur appartiennent à jamais! S'il a voulu diminuer leur influence sur les délibérations des hommes, comme il a consacré l'empire qu'elles ont sur leur bonheur! S'il les a fait descendre d'un trône usurpé, comme il les a replacées sur celui que la nature leur a destiné! S'il s'indigne contre elles lorsqu'elles veulent ressembler aux hommes, combien il les adore quand elles se présentent à, lui avec les charmes, les faiblesses, les vertus et les torts de leur sexe! Enfin il croit à l'amou ; sa, grâce est obtenue : qu'importe aux femmes que sa raison leur dispute l'empire, quand sou cœur leur est soumis? Qu'importe même à celles que la nature a, douées d'une âme tendre, qu'on leur ravisse le faux honneur de gouverner celui qu'elles aiment? Non, il leur est pins doux de sentir sa, supériorité, de l'admirer, de le croire mille fois au-dessus d'elle.-. de dépendre de lui, parce qu'elles l'adorent,; de se soumettre

volontairement, d'abaisser tout à ses pieds, d'en donner ellesmêmes l'exemple, el de ne pas demander d'autre retour que

8 = MADAME DE STAËL. — GHAP. Ier

celui du cœur dont en aimant elles se sont rendues dignes. Cependant le seul tort qu'au nom des femmes je reprocherais à Rousseau, c'est d'avoir avancé, dans une note de sa Lettrt sur les spectacles, qu'elles ne sont jamais capables de peindre la passion avec chaleur et vérité. Qu'il leur refuse, -il veut, ces vains talents littéraires, qui, loin de les faire aimer des hommes, les mettent en lutte avec eux; qu'il leur refuse cette puissante force de tête, cette profonde faculté d'attention dont les grands génies sont doués : leurs faillies organes s'y opposent, et leur cœur, trop souvent occupé, s'empare sans cesse de leur pensée et ne la laisse pas se fixer sur des méditations étrangères à leur idée dominante : mais qu'il ne les accuse pas de ne pouvoir écrire que froidement, de ne savoir pas même peindre l'amour. C'est par l'âme, l'âme seule qu'elles sont distinguées : c'est elle qui donne du mouvement à leur esprit : c'est elle qui leur fait trouver quelque charme dans une destinée dont les sentiments sont les seuls événements, et les affections les seuls intérêts : c'est elle qui les identifie au sort de ce qu'elles aiment, et leur compose un bonheur dont l'unique source est la félicité des objets de leur tendresse : c'est elle enfin qui leur tient lieu d'instruction et d'expérience, et les rend dignes de sentir ce qu'elles sont incapables de juger. Sapho, seule entre toutes les femmes, dit Rousseau, a su faire parler l'amour. Ah ! quand elles rougiraient d'employer ce langage brûlant, signe d'un délire insensé plutôt que d'une passion profonde, elles sauraient du moins exprimer ce qu'elles éprouvent : et cet abandon sublime, cette mélancolique douleur, ces sentiments toutpuissants, qui les font vivre et mourir, porteraient peut-être plus avant l'émotion dans le cœur des lecteurs, que tous les transports nés de l'imagination exaltée des poètes. (Lettre I.)

Page 1