RETOUR DE BONAPARTE
Non, jamais je n'oublierai le moment où j'appris par un de mes amis, le matin du 6 mars 1815, que Bonaparte était débarqué sur les cotes de France ; j'eus le malheur de prévoir à l'instant les suites de cet événement, telles qu'elles ont eu lieu depuis, et je crus que la terre allait s "entr" ouvrir sous mes pas. Pendant plusieurs jours, après le triomphe de cet homme, le secours de la prière m'a manqué complètement : et. dans mon trouble, il me semblait que la Divinité s'était retirée de la terre et qu'elle ne voulait plus communiquer avec les êtres qu'elle y a mis.
Je soufrais jusqu'au fond du cœur, par les circonstances où je me trouvais personnellement : mais la situation de la France absorbait toute autre pensée. Je dis à M. de Lavalette, que je rencontrai presque à l'heure même où cette nouvelle retentissait autour de nous : « C'en est fait de la liberté, si Bonaparte triomphe, et de l'indépendance nationale, s'il est battu. » L'événement n'a cpie trop justifié, ce me semble, cette triste prédiction.
L'on ne pouvait se défendre d'une inexprimable irritation, avant le retour et pendant le voyage de Bonaparte. Depuis un mois, tous ceux qui ont quelque connaissance des révolutions sentaient l'air chargé d'orages ; on ne cessait d'en avertir les alentours du gouvernement ; mais plusieurs d'entre eux regardaient les amis inquiets de la liberté comme des relaps qui croyaient encore à l'influence du peuple, à la force des révolutions. Les plus modérés parmi les aristocrates pensaient que les affaires publiques ne devaient regarder que les gouvernants, et qu'il était indiscret de s'en occuper. On ne pouvait leur faire comprendre que, pour savoir ce qui se passe dans un pays où l'esprit de la liberté fermente, il ne faut négliger aucun avis. n'être indifférent à aucune circonstance, et se multiplier par l'activité, au heu de se renfermer dans un silence mystérieux. Les partisans de Bonaparte étaient mille fois mieux instruits sur toutes choses que les serviteurs du roi ; car les bonapartistes, aussi bien que leur maître, savaienl de quelle importance peut être chaque individu dan- les temps de trouble. Autrefois tout consistait dans les hommes en place ; maintenant, ceux qui sont hors du gouvernement agissent plus sur l'opinion que le gouvei-
nement lui-même, et par conséquent prévoient mieux l'avenir.
Une crainte continuelle s'était emparée de mon âme, plusieurs semaines avant le débarquement de Bonaparte. Le soir, quand les beaux édifices de la ville étaient éclairés par les rayons de la lune, il me semblait que je voyais mon bonheur et celui de la France comme un ami malade, dont le sourire est d'autant plus aimable qu'il va nous quitter bientôt. Lors donc qu'on me dit que ce terrible homme était à Cannes, je reculai devant cette certitude comme devant un poignard ; mais, quand il ne fut plus possible d'y échapper, je ne fus que trop assurée qu'il serait à Paris dans quinze jours. Les royalistes se moquaient de cette terreur ; il fallait leur entendre dire que cet événement était le plus heureux du monde, parc? qu'on allait être débarrassé de Bonaparte, parce que les deux Chambres allaient sentir la nécessité de donner au roi un pouvoir absolu, comme si cela se donnait ! Le despotisme, aussi bien que la liberté, se prend et ne s'accorde pas. Je ne suis pas sûre que, parmi les ennemis de toute constitution, il ne s'en soit pas trouvé qui se réjouissaient du bouleversement qui pouvait rappeler les étrangers, et les engager à imposer à la France un gouvernement absolu.
Trois jours se passèrent dans les espérances inconsidérées du parti royaliste. Enfin, le 9 mars, on nous dit qu'on ne savait rien du télégraphe de Lyon, parce qu'un nuage avait empêché de lire ce qu'il annonçait : je compris ce que c'était que ce nuage. J'allai le soir aux Tuileries pour faire ma cour au roi ; en le voyant, il me sembla qu'à travers beaucoup de courage il avait une expression de tristesse ; et rien n'était plus touchant que sa noble résignation dans un pareil moment. En sortant, j'aperçus sur les parois de l'appartement les aigles de Napoléon qu'on n'avait pas encore ôtées, et elles me paraissaient redevenues menaçantes. (Ve partie, chap. xiii.)
En novembre 1819 (1), commence à paraître la grande édition des Œuvres complètes de Mme de Staël, publiée
(1 ) Le Journal général de l'Imprimerie cl de la Librairie, (20 novembre I<si'.).) annonce les quatre premiers volumes. - Le prospectus (n°2224) est du 12 juin 1819.
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par son fils, Auguste de Sta-ël, et par son gendre, le duc de Broglie, et précédée de la notice biographique de Mme Necker de Saussure. Le bruit fait par les Considérations l'année précédente s'augmente de la publication de ces Œuvres; nulle mémoire n'a été servie avec plus d'habileté et de piété que celle de Mme de Staël (1). Morte, elle revit aux yeux des contemporains pendant ces années 1818, 1819, 1820, 1821, dans un prolongement de gloire qui fait d'elle, avec Chateaubriand, la plus grande influence littéraire et morale de cette époque.
En juillet 1821 paraît le tome XV de cette édition ; il contenait un ouvrage inédit, intitulé Dix années d'exil, « fragment d'un ouvrage composé dans les années 1810 à 1813 ». Auguste de Staël en explique dans sa préface le caractère. Mme de Staël ne l'avait pas rédigé en entier ; peut-être même ne l'eût-elle jamais publié. Ce sont les mémoires d'une petite partie de sa vie, exactement de sept années, et non de dix : de 1800 à 1804, et ensuite de 1810 à 1812; ils s'arrêtent au moment où Mme de Staël va passer en Suède. Pourquoi ne les a-t-elle jamais complétés? Sans doute parce qu'elle travaillait aux Considérations, son grand ouvrage, mais aussi parce qu'elle jugeait que, Napoléon disparu, le livre perdait beaucoup de son intérêt (2).
Ce sont, en effet, des Mémoires très singuliers, et non pas vraiment des Mémoires; car on n'y trouve pas ce luxe de détails sur l'auteur, sa vie privée, sa famille, son entourage, sa société, auxquels tant d'autres ouvrages de ce genre nous ont accoutumés, et dont le lecteur de nos jours est friand. Il n'en faut pas clouter : Dix année* d'exil était une œuvre politique, un pamphlet violent contre l'Empire et l'Empereur, quelque chose comme Napoléon le Petit de Victor Hugo. La première partie du livre, l'époque du Consolai (1800
il) En même temps que les œuvres de Mme de Staël, paraissent en L820-1821, chez Treuttel et Wurtz, les Œuvres complètes <k M. Necker, publiées par Aug. de Staël. C'est an nouveau monument élevé à la gloire de la famille
(2) Cf. la préface de notre édition de Dix années <T( ùl i Pion édit |.
à 1804), a été écrite à Coppct à partir de 1810, sous l'influence de la suppression brutale de V Allemagne; c'est la revanche de Mme de Staël. La seconde (1810 à 1812) a été écrite en Suède, après le voyage épique à travers la Russie en armes ; on y sent une ardeur prophétique, le pressenti ment de la délivrance, qui brille dans les flammes vengeresses de Moscou. N'attendons de ce livre aucune impartialité ; il est injuste, passionné, aveugle ; il ne l'est pas plus que les pages célèbres De Buonaparte et des Bourdons. 11 est un document précieux sur l'état d'esprit des plus nobles représentants d'une génération. — les Staël, les Chateaubriand, les Lamartine, — que nous avons peine à comprendre et que la gloire des armes ne pouvait consoler de la perte de la liberté.
La haine du despotisme est l'âme de ce livre. Mais elle se personnifie dans un sentiment nouveau, que Mme de Staël a analysé avec une sincérité, une profondeur, un accent déchirant qui nous émeut plus encore chez une étrangère : c'est le sentiment de l'exil.
Oh ! n'exilons personne ! Oh ! l'exil est impie.
Le vers du grand exilé de Jersey et de Guernesey pourrait servir d'épigraphe à l'œuvre de cette femme. L'exil était, pour lui, le regret de la patrie ; l'exil était pour Mme de Staël le regret des plus nobles jouissances de l'esprit et du cœur, que personnifiaient à ses yeux Paris et la France. La mélancolie, l'effroi de la solitude, le regret de ses amis, I" amour de la gloire et de la liberté, les sentiments les plus personnels et les plus généraux se mêlaient tumultueusement dans son âme, et c'est de très bonne foi qu'elle se comparait au jeune héros antique poursuivi par les Furies vengeresses : « l'Oreste de l'exil, » — ce mot de la lettre à Napoléon de 1810, elle l'a expliqué, illustré dans Dix années d'exil.
TALLEYBAND
J'avais rendu les plus importants services à M. de Talleyrand. et, ce cpii vaut mieux que tous les services, j'avais eu pour lui la plus parfaite amitié pendant des années. Il devait donner un grand bal (1), et Mme B. (Bonaparte), qui a toujours été aussi bien pour les malheureux que sa situation pouvait le permettre, me fit dire qu'elle engagerait dans ce bal le Premier Consul à me parler,et qu'elle espérait que l'explication que j'aurais avec lui finirait toute inquiétude sur la possibilité de l'exil. J'attendais donc ce bal avec impatience, et il ne me venait pas dans l'esprit que M. de Talleyrand pût ne pas m'inviter ; c'est cependant ce qu'il fit, quoiqu'un de mes amis eût fixé son attention sur l'importance dont il pouvait être pour moi de me trouver à cette fête. Cet homme, qui avait passé depuis dix ans la moitié de sa vie dans ma maison, qui me devait son retour d'Amérique (2), l'arrangement de ses affaires pendant son absence ; cet homme à la fortune duquel j'avoue que j'avais puissamment contribué, et dont j'avais dix lettres dans lesquelles il me disail
(1) Il s'agit du liai donné par Talleyrand, ministre des Relations extérieures, le (i ventôse an VIII (25 février 1800). Cf. Aulard, Paris sous le Consul/il. p. 180.
(2) Talleyrand, forcé de quitter l'Angleterre (février L794), était passé aux États-Unis. Il obtint, par sa, pétition du L6 juin 1795 à la, Convention, que sa proscription tût rapportée 1 1 septembre) grâce à l'influence de .M. .1. Chénier et aux efforts de Mme de Staël. 11 revint à Paris ru mars L796.
qu'il me devait plus que la vie (1), donna le signal de mes persécutions et fut la première cause de mon exil dans la suite. Car, obligé à se justifier, il me faisait l'honneur et le tort de me représenter à Bonaparte et à ses adhérents comme une personne d'un esprit tout -puissant, et répétait sans cesse que j'étais irrésistible, lui, sur qui je n'avais pas l'ascendant cpie la plus simple amitié devait exercer. Depuis cette époque je n'ai pas revu M. de Talleyrand.
C'est un homme éminemment propre à conduire les choses de ce monde, et je suis étonnée qu'il ait perdu sa faveur auprès de l'Empereur, car je lui ai toujours connu l'art d'entrer avec une rare habileté dans le caractère de chaque individu. Il parle peu, ce qui lui rend plus facile de calculer ses paroles : comme il n'est jamais instruit que par la conversation, il n'aime point la discussion dans laquelle il trahirait en fait d'instruction solide ce qui lui manque. Il n'y supplée pas par de l'éloquence. parce qu'il faut du mouvement d'âme pour être éloquent, et que c'est un homme maître de lui-même au point qu'il ne le serait plus de s'abandonner quand il le voudrait. Il n'a pas de facilité d'expression, parce qu'il faut écrire facilement pour bien parler, et que cet homme, si spirituel d'ailleurs, n'est pas en état de composer une seule, des pages qu'il a publiées sous son nom (2); mais il a dans ses moindres expressions, quand il le veut, une grâce de bon goût tout à fait inimitable. Quand il en a eu besoin, il s'est servi de l'esprit de tout le monde : juge excellent, critique plein de finesse, mais singulièrement stérile et ayant besoin de puissance et de fortune, non seulement pour satisfaire ses goûts, mais pour placer son esprit dans son véritable jour, c'est-à-dire laissant tomber quelques paroles amères ou flatteuses, suivant que la circonstance L'exige, et n'étant entouré que de personnes qui relèvent ce qu'il laisse tomber et qui lui servent une nouvelle balle toute préparée. Il prend plus de peine avec ceux qu'il veut captiver : mais je ne sais s'il est aussi à son avantage dans cette situation que dans l'autre. Je
(1) Plusieurs de ces lettres sont conservées dans les archives du château de Broglie.
(2) C'est également ce que dit Chateaubriand dans ses Mémoires <T outre-tombe (édit. Biré. t. VI, p. 426) : « Incapable d'écrire une seule phrase, M. de Talleyrand faisait travailler complètement sous lui. i Sainte-Beuve, dans ses Nouveaux Lundi* (t. II. p. 33), ne partage pas absolument cette opinion.
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l'ai vu au Directoire, faisant l'impossible pour se donner l'air cordial et pour avoir des opinions prononcées :il ne pouvait inspirer aucune confiance à personne, et lorsqu'il se trouvait au milieu des hommes de la classe et du parti populaire, il n'avait pas l'air d'un grand seigneur déguisé, mais d'un parvenu maladroit en républicanisme. Il était un peu plus clans son élément à la cour de Bonaparte, et je ne m'étonne pas que sa grâce ait captivé Bonaparte, même à son insu. Il lui apprenait le monde de l'ancien régime, que Bonaparte ne connaissait pas et qu'il voulait connaître, pour tâcher de rendre sa dynastie ancienne dès le premier jour.
D'ailleurs, tant qu'il a fallu de l'adresse pour traiter avec les puissances, il n'y avait point d'homme plus utile à Bonaparte que M. de Talleyrand. Un visage imperturbable, un silence d'airain quand il le fallait, une insolence très bien ménagée quand cela était nécessaire, et des manières polies et séduisantes quand il voulait remettre à l'aise ceux qui étaient bien fâchés d'être en colère et bien empressés à s'apaiser : en voilà bien plus qu'il n'en fallait pour captiver tous les princes allemands, que la Confédération du Rhin peut contenir. Quel misérable spectacle que celui de tous ces grands seigneurs tâchant encore de rester tels et se confondant en bassesses auprès d'un homme dont le beau nom du moins mettait leur amour-propre à l'aise ! A présent, toutes ces précautions sont inutiles et la force est arrivée à un point qui rend tous les ménagements superflus (1). (Dix années d'exil, édit. P. Gautiek, Irepartie, chap. il)