ENTREVUE DE M""' DE STAËL ET DU PREMIER CONSUL
J'allai chez le général Berthier (2) un jour où le Premier Consul devait s'y trouver: et comme je savais qu'il s'exprimait très mal sur moi, il me vint dans l'esprit qu'il m'adresserait peut-être quelques-unes des choses grossières qu'il se plaisait souvent à dire aux femmes même qui lui faisaient la cour, et
(1) Écrit en 1811. Cf. le portrait que Chateaubriand a l'ait de Talleyrand vieilli dans ses Mémoires (Poutre-tombe, édit. Biré, t. VI, p. 415 et suiv. — Ce portrait de Talleyrand par Mme de Staël avait été supprimé par les éditeurs dans l'édition de 1821. Nous l'avons rétabli d'après le manuscrit de Dix années d'exil.
(2) Ministre de La guerre.
j'écrivis à tout hasard, avant de me rendre à la fête, les diverses réponses fières et piquantes que je pourrais lui faire, selon les choses qu'il nie dirait (1). Je ne voulais pas être prise au dépourvu s'il se permettait de m'offenser, car c'eût été manquer encore plus de caractère que d'esprit ; et, comme nul ne peut se promettre de n'être pas troublé en présence d'un tel homme, je m'étais préparée d'avance à le braver. Heureusement cela fut inutile: il ne m'adressa que la plus commune question du monde ; il en arriva de même à ceux des opposants auxquels il croyait la possibilité de lui répondre : en tout genre, il n'attaque jamais que quand il se sent de beaucoup le plus fort. Pendant le souper, Bonaparte était debout derrière la chaise de Mme Bonaparte et se balançait à la manière des Bourbons, sur un pied et sur l'autre. Je fis remarquer à mon voisin cette vocation pour la royauté déjà si manifeste. En effet, les princes, donnant de longues audiences sans s'asseoir, il en est plusieurs qui ont pris ainsi la désagréable manie de se balancer. Bonaparte a toujours eu une sorte d'embarras dans les manières, qui donnent de la gaucherie à ses compliments, mais ne tempèrent point si s injures. (Ire partie, chap. vi.)