‹ Mme de StaëlChapitre 106 sur 112 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

comme dans le tableau célèbre où Gérard l'idéalise à peine (1). Assise sur le trépied fatal, elle vaticine les espoirs, les douleurs, les allégresses, tout le long enfantement du siècle naissant.

2" Le second mérite de cette œuvre, c'est d'avoir été le creuset où sont venus se fondre et s'amalgamer les éléments les plus divers de la pensée moderne. D'Allemagne, d'Angleterre, de toutes les parties du monde intellectuel, les idées affluent dans cette œuvre, maniées, élargies par une intelligence éprise de vérité et de vie, nullement embarrassée des préjugés qui, d'ordinaire, arrêtent les autres hommes. Un Français de vieille roche, vivant sous la Révolution et l'Empire, un Chateaubriand même, n'aurait pu faire cette œuvre ; il aurait été gêné par la tradition, par la race, par le spectacle du présent, par la force du souvenir. Mais cette étrangère, cette Genevoise mariée à un Suédois, cette cosmopolite qui n'est proprement d'aucun pays, ni d'aucune race, est vraiment citoyenne de l'univers habité : sa patrie, c'est la pensée humaine. Condition merveilleuse pour réaliser cet idéal que Fénelon souhaitait au bon historien et qu'a presque atteint Mme de Staël.

Mais c'est dire aussi pour quelle raison Mme de Staël choque parfois nos idées et nos sentiments. Elle n'a pas toujours l'accent de France. Elle aime beaucoup notre pays: l'a-t-elle bien compris? Serait-ce donc qu'il lui manque cette hérédité mystérieuse, cette sympathie qui constitue la race? On serait tenté de le croire. Elle a été bien dure, bien injuste pour les Français de son temps; elle les accuse d'être légers, insouciants, frivoles, dénués d'enthousiasme : et c'étaient les Français de la Révolution et 'de l'Empire!

3" Cela explique, suivant que l'on se place à un point de vue ou à l'autre, les jugements très divers que Ton porte sur cette œuvre. Elle fut, en son temps, une œuvre de

(1) Corinne au cap Misène. — Cf. pour l'influence de Mme de Staël sur la génération romantique, les lettres d'Edg. Quinet à sa mère et YHistoire de mes idées du même Quinet.

combat ; ce caractère, bien que le temps l'ait atténué, persiste encore. Elle n'a pas la beauté sereine, majestueuse des oeuvres éternelles. Mais telle qu'elle est, avec ses inégalités, ses injustices, ses passions, elle est le reflet, non seulement de la vie d'une femme extraordinaire, mais d'une époque tumultueuse, confuse, qui nous a légué ses inquiétudes et ses problèmes. De toutes les œuvres issues de la Révolution et de l'esprit révolutionnaire, c'est assurément la plus grande ; et l'histoire des idées ne peut pas plus se passer de Mme de Staël qu'elle ne peut se passer de Chateaubriand.

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