‹ Mme de StaëlChapitre 105 sur 112 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Il faut conclure.

De ce nom, de cette œuvre qui a passionné les contemporains, et qu'injustement de nos jours on ne lit plus guère, que reste-t-il?

Nous ne jugeons pas comme les contemporains. Pour eux, pour la génération du Concordat, de l'Empire, du début de la Restauration, il n'en faut pas douter, le grand nom, c'est Mme de Staël ; pour nous, le grand nom, c'est Chateaubriand. C'est que nous ne connaissons pas, comme eux, la vraie Mme de Staël ; nous ne la voyons plus que dans ses œuvres écrites. Son œuvre la plus essentielle, c'était sa vie. Elle était action et exemple ; elle n'a jamais écrit que pour agir, et elle agissait chaque joui", à chaque instant, par la parole plus encore que par la plume. Elle électrisait de ses regards, elle enflammait de ses accents passionnés un auditoire qui se renouvelait sans cesse, qui comptait tout ce que la France, tout ce que l'Europe, tout ce que l'univers de ce temps renfermait d'esprit nobles et généreux : politiques, diplomates, gens du monde ou gens de lettres. Mme de Staël a eu, en partie, la destinée des grands acteurs et des grands orateurs : le magnétisme puissant, les vibrations, les effluves que dégageaient son jeu, sa voix, son geste, tout cela a péri avec elle. Nous n'avons plus que l'œuvre écrite, c'est-à-dire la lave refroidie, figée, sortie du brasier ardent qu'était son âme. Comme tous ceux qui aiment avant tout parler, elle ne savait pas, elle ne pouvait pas s'astreindre au dur travail du style : faute inexpiable en France, où, avec quelque sévérité, on juge du mérite des ouvrages, non pas uniquement d'après la valeur

delà pensée, mais d'après le poli de la forme et la musique chantante des syllabes.

Ce mérite est très réel pourtant et la valeur de l'œuvre est grande.

1° Cette œuvre exprime plus que des idées passagères : elle représente vi aiment une tendance de l'esprit humain. Des Passions à V Allemagne et aux Considérations, Mme de Staël a proclamé sa foi dans l'invisible, dans la puissance des forces secrètes, élans de l'âme, poésie, dévouement, sacrifice, amour, amour de la liberté, amour de la gloire, qui mènent l'humanité et qu'elle désigne par ce mot : l'enthousiasme. Elle s'est constituée la prêtresse de l'idéal, et cela dans un temps très réaliste, très dur, dont nous nous faisons une idée assez fausse, où les plus nobles manifestations de la pensée étaient tournées en dérision par le pouvoir, leurs auteurs disgraciés, bannis, poursuivis d'asile en asile.

C'est le lien qui l'unit, elle, femme de la Révolution, sceptique, héritière des idées du dix-huitième siècle, au défenseur du christianisme, à l'adversaire des philosophe?. à Chateaubriand. Leurs noms sont inséparables dans l'histoire, comme ils le sont dans l'hymne de reconnaissance et d'amour, que chante en leur honneur un autre idéaliste, leur fils spirituel, le grand et noble Lamartine (1). Tous deux ont été persécutés, l'auteur des Martyrs comme l'auteur de Corinne : mais les Martyrs et Corinne ont fait verser à la jeune génération romantique des larmes brûlantes ; ils ont été accueillis comme la manne céleste dans le désert parles âmes souffrantes et inquiètes, meurtries par l'implacable réalité, victimes de la destinée. Voilà ce que l'on ne comprend plus ; voilà pourtant ce qu'il faut comprendre, si l'on cherche les raisons de ce culte, de cette adoration incroyable, dont le Temps n'a laissé subsister que des restes. Xous cherchons en Mme de Staël l'artiste, l'écrivain de race, et nous sommes déçus ; elle était pour ses contemporains beaucoup plus encore : une sorte de prophétesse,

(1) Des destinées de la poésie.

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