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LA DESTINEE DES FEMMES

0 femmes ! vous, les victimes du temple où l'on vous dit adorées, écoutez-moi.

La nature et la société ont déshérité la moitié de l'espèce humaine ; force, courage, génie, indépendance, tout appartient aux hommes ; et s'ils environnent d'hommages les années de notre jeunesse, c'est pour se donner l'amusement de renverser un trône ; c'est comme on permet aux enfants de commander, certains qu'ils ne peuvent forcer d'obéir. Il est vrai, l'amour qu'elles inspirent donne aux femmes un moment de pouvoir absolu ; mais c'est dans l'ensemble de la vie, clans le cours même d'un sentiment, que leur destinée déplorable reprend son inévitable empire.

L'amour est la seule passion des femmes ; l'ambition, l'amour de la gloire même leur vont si mal, qu'avec raison un très petit nombre s'en occupent. Je l'ai dit, en parlant de la vanité : pour une qui s'élève, nulle s'abaissent au-dessous de leur sexe, en en quittant la carrière. A peine la moitié de la vie peut-elle être intéressée par l'amour, il reste encore trente ans à parcourir quand l'existence est déjà finie. L'amour est l'histoire de la vie des femmes ; c'est un épisode dans celle des hommes : réputation, honneur, estime, tout dépend de la conduite qu'à cet égard les femmes ont tenue ; tandis que les lois de la moralité même, selon l'opinion d'un monde injuste, semblent suspendues dans les rapports des hommes avec les femmes ; ils peuvent passer pour bons, et leur avoir causé la plus affreuse douleur qu'il soit donné à l'être mortel de produire dans l'âme d'un autre ; ils peuvent passer pour vrais, et les avoir trompées ; enfin, ils peuvenl avoir reçu d'une femme les services, les marques de dévouement qui lieraient ensemble deux amis, deux compagnons d'armes, qui déshonoreraient l'un ih^ deux, s'il se montrait capable de les oublier; ils peuvent les avoir reçus d'une femme, et se dégager de tout, en attribuanl tout à l'amour, comme si un sentiment, un don de plus diminuai! le prix des autres. Sans doute, il est des hommes dont le caractère est une honorable e rception ; mais telle est l'opinion générale sous ce rapport, qu'il en est bien peu qui osassent, sans craindre le ridicule, annon ci t dans les liaisons du cœur la délicatesse de principes qu'une femme se croirait obligée d'affecter, si elle ne réprouvait pas.

On dira que peu importe au sentiment l'idée du devoir, qu'il n'en a pas besoin tant qu'il existe, et qu'il n'existe plus dès qu'il en a besoin. Il n'est pas vrai du tout que, dans la moralité du cœur humain, un lien ne confirme pas un penchant ; il n'est pas vrai qu'il n'existe pas plusieurs époques dans le cours d'un attachement où la moralité resserre les nœuds qu'un écart de l'imagination pouvait relâcher. Les liens indissolubles s'opposent au libre attrait du cœur ; mais un complet degré d'indépendance rend presque impossible une tendresse durable ; il faut des souvenirs pour ébranler le cœur, et il n'y a point de souvenirs profonds, si l'on ne croit pas aux droits du passé sur l'avenir, si quelque idée de reconnaissance n'est pas la base immuable du goût qui se renouvelle : il y a des intervalles dans tout ce qui appartient à l'imagination, et si la moralité ne les remplit pas, dans l'un de ces intervalles passagers on se séparera pour toujours. Enfin, les femmes sont fiées par les relations du cœur, et les hommes ne le sont pas : cette idée même est encore un obstacle à la durée de rattachement des hommes ; car là où le cœur ne s'est point fait de devoir, il faut que l'imagination soit excitée par l'inquiétude ; et les hommes sont sûrs des femmes, par des raisons même étrangères à l'opinion qu'ils ont de leur plus grande sensibilité ; ils en sont stirs, parce qu'ils les estiment ; ils en sont sûrs, parce que le besoin qu'elles ont de l'appui de l'homme qu'elles aiment se compose de motifs indépendants de l'attrait même. Cette certitude, cette confiance, si douce à la faiblesse, est souvent importune à la force ; la faiblesse se'repose, la force s'enchaîne ; etdanslaréuniondes contrastes dont l'homme veut former son bonheur, plus la nature l'a fait pour régner, plus il aime à trouver d'obstacles : les femmes, au contraire, se défiant d'un empire sans fondement réel, cherchent un maître cl se plaisent à s'abandonner à sa protection; c'est donc presque une conséquence de cet ordre fatal, que les femmes détachent en se livrant, et perdent par l'excès même de leur dévouement.

Si la beauté leur assure ilm succès, la beauté n'ayant jamais une supériorité cerf aine, le charme de nouveaux traits peut briser les liens les plus doux du cœur : les avantages d'un caractère élevé, d'un esprit remarquable, attirent par leur éclat, mais détachenl a la longue 1 oui ce qui leur sérail inférieur. Et comme les femmes nui besoin d'admirer ce qu'elles aiment, les hommes se plaisent à exercer sur leur niait resse l'ascendant des lumières, e1 souvent ils hésitent entre l'ennui de la médiocrité et l'importunité de la distinction.

L'amour-propre, que la société, que l' opinion publique a

réuni fortement à l'amour, se fait à peine sentir clans la situation des hommes vis-à-vis des femmes : celle qui leur serait infidèle s'avilit en Jes offensant, et leur cœur est guéri par le mépris. La fierté vient encore aggraver dans une femme les malheurs de l'amour ; c'est le sentiment qui fait la blessure, mais l' amour-propre y jette des poisons. Le don de soi. ce sacrifice si grand aux yeux d'une femme, doit se changer en remords, en souvenir de honte, quand elle n'est plus aimée : et lorsque la douleur, qui d'abord n'a qu'une idée, appelle enfin à son secours tons les genres de réflexions, les hommes, condamnés à souffrir l'inconstance, sont consolés par chaque pensée qui les attire vers un nouvel avenir : les femmes sont replongées dans le désespoir par toutes les combinaisons qui multiplient l'étendue d'un tel malheur.

Il peut exister des femmes dont le cœur ait perdu sa délicatesse ; elles sont aussi étrangères à l'amour qu'à la vertu : mais il est encore pour celles qui méritent seules d'être comptées parmi leur sexe, il est encore une inégalité profonde dans leurs rapports avec les hommes : les affections de leur cœur se renouvellent rarement : égarées dans la vie, quand leur guide les a trahies, elles ne savent ni renoncer à un sentiment, qui ne laisse après lui que l'abîme du néant, ni renaître à l'amour dont leur âme est épouvantée. Une sorte de trouble sans fin. sans but, sans repos, s'empare de leur existence; les unes se dégradent, les autres sont plus près d'une dévotion exaltée que d'une vertu calme: toutes au moins sont marquées du sceau fatal de la douleur : et pendant ce temps les hommes commandent les armées, dirigent les empires, et se rappellent à peine le nom de celles dont ils ont fait la destinée : un seul mouvement d'amitié laisse plus de traces dans leur cœur que la passion la plus ardeni e : toute leur vie est étrangère à cette époque, chaque instant y rattache le souvenir des femmes ; l'imagination des hommes a tout conquis en étant aimés, le cœur des femmes est inépuisable en regrets : les hommes onl un but dans l'amour, la durée de ce sentiment est le seul bonheur iW> femmes, [.es hommes enfin sonf aimés, parce qu'ils aiment : les femmes doivent craindre, à chaque mouvement qu'elles éprouvent, ei l'amour qui les entraîne, et l'amour qui va détruire le prestige qui enchaînail sur leurs pas.

Etres malheureux! être- sensibles! vous sou- exposez, avec des cœurs sans défense, ;i ces combats où les hommes se pré-

1% =~ MADAME DE STAËL. — ClIAlV II

sentent entourés d'un triple airain ; restez dans la carrière de la vertu, restez sous sa noble garde ; là il est des lois pour vous, là votre destinée a des appuis indestructibles : mais si vous vous abandonnez au besoin d'être aimées, les hommes sont maîtres de l'opinion, les hommes ont de l'empire sur eux-mêmes ; les hommes renverseront votre existence pour quelques instants de la leur.

Ce n'est pas en renonçant au sort que la société leur a fixé, que les femmes peuvent échapper au malheur ; c'est la nature qui a marqué leur-destinée, plus encore que les lois des hommes ; et pour cesser d'être leurs maîtresses, faudrait-il devenir leurs rivaux, et mériter leur haine, parce qu'il faut sacrifier leur' amour? Il reste des devoirs, il reste des enfants, il reste aux mères ce sentiment sublime dont la jouissance est dans ce qu'il donne, et l'espoir dans ses bienfaits.

Sans doute, celle qui a rencontré un homme dont l'énergie n'a point effacé la sensibilité ; un homme qui ne peut supporter la pensée du malheur d'un autre, et met l'honneur aussi dans la bonté ; un homme fidèle aux serments que l'opinion publique ne garantit pas, et qui a besoin de la constance pour jouir du vrai bonheur d'aimer ; celle qui serait l'unique amie d'un tel homme, pourrait triompher, au sein de la félicité, de tous les systèmes de la raison. Mais s'il est un exemple qui puisse donner à la vertu même des instants de mélancolie, quelle femme toutefois, quand l'époque des passions est passée, ne s'applaudit pas de s'être détournée de leur route? Qui pourrait comparer le calme qui suit le sacrifice, et le regret des espérances trompées? A (piel prix ne voudrait-on pas n'avoir jamais aimé, n'avoir jamais connu ce sentiment dévastateur, qui, semblable au vent brûlant d'Afrique, sèche dans la fleur, abat dans la force, courbe enfin vers la terre la tige qui devait et croître et dominer ! (Chap. iv, De Vautour.)

cow FESSION

• le ne puis m empêcher de m'arrêter au milieu de cet ouvrage, m'étonnant moi-même de la constance avec laquelle j'analyse le;; affections du cœur, et repousse loin d'elles toute espérance de bonheur durable. Est-ce ma Aie que je d mens? |ières. ^niants, amis, amies, est-ce ma, tendresse pour vous que je \aidésavouer? Ah ! non ; depuis que j'existe, je n'ai cherché, je n'ai

voulu de bonheur que dans le sentiment, et c'est par mes blessures que j'ai trop appris à compter ses douleurs. Un jour heureux, un être distingué rattachent à ces illusions, et vingt luis on revient à cette espérance après l'avoir vingt fois perdue. Peut-être à l'instant où je parle, je crois, je veux encore être aimée ; je laisse encore ma destinée dépendre tout entière des affections de mon cœur ; mais celui qui n'a pu vaincre sa sensibilité n'est pas celui qu'il faut le moins croire sur les raisons d'y résister. Une sorte de philosophie dans l'esprit indépendante de la nature même du caractère, permet de se juger comme un étranger, sans que les lumières influent sur les résolutions ; de se regarder souffrir, sans que sa douleur soit allégée par le don de l'observer en soi-m'me ; et la justesse des méditations n'est point altérée par la faiblesse de cœur, qui ne permet pas de se dérober à la peine. (Section II, chap. n, De V amitié.)

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