‹ Mme de StaëlChapitre 11 sur 112 · VANITÉ FÉMININE .VANITÉ RÉVOLUTIONNAIRE · texte numérisé non relu

VANITÉ FÉMININE .VANITÉ RÉVOLUTIONNAIRE

Le bonheur des femmes perd à toute espèce d'ambition personnelle. Quand elles ne veulent plaire que pour être aimées, quand ce doux espoir est le seul motif de leurs actions, elles s'occupent plus de se perfectionner que de se montrer, de former leur esprit pour le bonheur d'un autre que pour l'admiration de tous ; mais quand elles aspirent à la célébrité, leurs efforts comme leurs succès éloignent le sentiment qui, sous des noms différents, doit toujours faire le destin de leur vie. Une femme ne peut exister par elle seule, la gloire même ne lui serait pas un appui suffisant ; et l'insurmontable faiblesse de sa nature et de sa situation dans l'ordre social l'a placée dans une dépendance de tous les jours dont un génie immortel ne pourrait encore la sauver. D'ailleurs, rien n'efface dans les femmes ce qui distingue particulièrement leur caractère. Celle qui se vouerait à la solution des problèmes d'Euclicle voudrait encore le bonheur attaché aux sentiments qu'on inspire et qu'on éprouve : et quand elles suivent une carrière qui les en éloigne, leurs regrets douloureux, ou leurs prétentions ridicules, prouvent que rien ne peut les dédommager de la destinée pour laquelle leur âme était créée. Il semble que des succès éclatants offrent des jouissances d'amour-propre à l'ami de la femme célèbre qui les obtient : mais l'enthousiasme cpie ces succès font naître a peut-être moins de durée que l'attrait fondé sur les avantages les plus frivoles. Les critiques, qui suivenl nécessairement les éloges, détruisent l'illusion à travers laquelle toutes les femmes ont besoin d'être vues. L'imagination peut créer, embellir par ses chimères un objet inconnu ; mais celui que tout le monde a jugé ne reçoit plus rien d'elle. La véritable valeur reste, mais l'amour est plus épris de ce qu'il donne que de ce qu'il trouve. L'homme se complaii dans la supériorité de sa nature, et, comme Pygmalion. il

ne se prosterne que devant son ouvrage. Enfin, si l'éclat de la célébrité d'une femme attire des hommages sur ses pas. c'est par un sentiment peut-être étranger à l'amour; il en prend les formes, niais e'esl comme un moyen d'avoir accès auprès de la nouvelle puissance qu'on veul flatter. On approche d'une femme distinguée comme d'un homme en place; la langue dont on se sert n'est pas semblable, mais le motif est pareil. Quelquefois enivrés par le concours des hommages qui environnent la femme dont ils s'occupent, les adorateurs s'exaltent mutuellement; mais dans leur sentiment ils dépendent les uns des autres. Les premiers qui s'éloigneraient pourraient détacher ceux qui restent, et celle qui semble l'objet de toutes leurs pensées, s'aperçoit bientôt qu'elle retient chacun d'eux par l'exemple de tous.

De quels sentiments de jalousie et de haine les grands succès d'une femme ne sont-ils pas l'objet ! que de peines causées par les moyens s ns nombre que l'envie prend pour la persécuter! La plupart des femmes sont contre elle par rivalité, par sottise, ou par principe. Les talents d'une femme, quels qu'ils soient, les inquiètent toujours dans leurs sentiments. Celles à qui les distinctions de l'esprit sont à jamais interdites, trouvent mille manières de les attaquer quand c'est une femme qui les possède ; une jolie personne, en déjouant ces distinctions, se flatte de signaler ses propres avantages. Une femme qui se croit remarquable par la prudence et la mesure de son esprit, et qui, n'ayant jamais eu deux idées dans la tête, veut passer pour avoir rejeté tout ce qu'elle n'a jamais compris, une telle femme sort un peu de sa stérilité accoutumée, pour trouver mille ridicules à celle dont l'esprit anime et varie la conversation : et les mères de famille pensant, a ec quelque raison, que les succès mêmes du véritable esprit ne sont pas conformes à la destination des femmes, voient attaquer avec plaisir '-elles qui en ont obtenu.

D'ailleurs, la femme qui, en atteignant à une véritable supériorité, pourrait' se croire au-dessus de la haine, et s'élèverail par sa pensée au sort des hommes les plus célèbres, cette femme n'aurait jamais le calme et la force de tête qui les caractérisent : l'imagination serait toujours la première de ses facultés : son talent pourrait s'en accroître, mais son âme serait trop fortement agitée; ses sentiments seraient troublés par ses chimères, ses actions entraînées par es illusions : son esprit pourrait mériter quelque gloire en donnant à ses écrits la justesse de la aison : mais les grands talents, unis à une imagination passionnée, éclaiieiit sûr le- résultats généraux et trompent sur les relations

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personnelles. Les femmes sensibles e1 mobiles donneront toujours L'exemple de cette bizarre union «le l'erreur et de la vérité, de cette sorte d'inspiration de la pensée qui rend des orafeles à, l'univers et manque du plus simple conseil pour soi-même. En étudiant le petit nombre de femmes qui ont de vrais titres à la gloire, on verra que cet effort de leur nature fut toujours aux dépens de leur bonheur. Après avoir chanté les plus douces leçons de la morale et de la philosophie, Sapho se précipita du haut du rocher de Leucade ; Elisabeth, après avoir dompté les ennemis de l'Angleterre, périt victime de sa passion poulie comte d'Essex. Enfin, avant d'entrer dans cette carrière de gloire, soit que le trône des Césars ou les couronnes du génie littéraire en soient le but, les femmes doivent penser que, pour la gloire même, il faut renoncer au bonheur et au repos de la destinée de leur sexe, et qu'il est dans cette carrière bien peu de sorts qui puissent valoir la plus obscure vie d'une femme aimie et d'une mère heureuse.

En quittant un moment l'examen de la vanité, j'ai jugé jusqu'à l'éclat d'une grande renommée; mais que dirai-je de toutes ces prétentions à de misérables succès littéraires pour lesquels on voit tant de femmes négliger leurs sentiments et leurs devoirs? Absorbées par cet intérêt, elles abjurent, plus que les guerrières du temps de la chevalerie, le caractère distinctif de leur sexe ; car il vaut mieux partager dans les eombatf les dangers de ce qu'on aime que de se traîner dans les luttes de l'amour-propre, exiger du sentiment des hommages pour la vanité, et puiser ainsi à la source éternelle pour satisfaire le mouvement le plus éphémère et le désir dont le but est le plus restreint. L'agitation que fait éprouver aux femmes une prétention pins naturelle, puisqu'elle tient de plus près à l'espoir d'être aimées ; l'agitation que fait éprouver aux femmes le besoin de plaire par les agréments de leur figure, offre aussi le tableau le plus frappant des tourments de la vanité.

Regardez une femme au milieu d'un bal, désirant d'être trouvée la pins jolie, et craignant de n'y pas réussir. Le plaisir, au nom duquel on se rassemble, est nid pour elle : elle ne peut en jouir dans aucun moment; car il n'en est point qui ne soit absorbé et par sa pensée dominante, et par les efforts qu'elle fait pour la cacher.Elle observe les regards, les plus légers signes de l'opinion des autres, avec l'attention d'un moraliste et l'inquiétude d'un ambitieux; et voulant dérober à tous les yeux le tourment de son esprit, c'est à l'affectation de sa gaieté,

pendant le triomphe de sa rivale, à la turbulence de la conversation qu'elle veut entretenir pendant que cette rivale est applaudie, à l'empressement trop vif qu'elle lui témoigne, c'est au superflu de ses efforts enfin qu'on aperçoit son travail. La grâce, ce charme suprême de la beauté, ne se développe que dans le repos du naturel et de la confiance ; les inquiétudes et la contrainte ôtent les avantages mêmes qu'on possède : le visage s'altère par la contraction de F amour-propre. On ne tarde pas à s'en apercevoir, et le chagrin que cause une telle découverte augmente encore le mal qu'on voudrait réparer. La peine se multiplie par la peine, et le but s'éloigne par l'action même du désir ; et dans ce tableau, qui semblerait ne devoir rappeler que l'histoire d'un enfant, se trouvent les douleurs d'un homme, les mouvements qui conduisent au désespoir et font haïr la vie ; tant les intérêts s'accroissent par l'intensité de l'attention qu'on y attache! tant la sensation qu'on éprouve naît du caractère qui la reçoit bien plus que de l'objet qui la donne !

Eh bien, à côté du tableau de ce bal, où les prétentions les plus frivoles ont mis la vanité dans tout son jour, c'est dans le plus grand événement qui ait agité l'espèce humaine, c'est dans la révolution de France qu'il faut en observer le développement complet : ce sentiment, si borné clans son but, si petit dans son mobile, qu'on pouvait hésiter à lui donner une place parmi les passions ; ce sentiment a été l'une des causes du plus grand choc qui ait ébranlé l'univers. Je n'appellerai point vanité le mouvement qui a porté vingt-quatre millions d'hommes à ne pas vouloir des privilèges de deux cent mille : c'est la raison qui s'est soulevée, c'est la nature qui a repris son niveau. Je ne dirai pas même que la résistance de la noblesse à la révolution ait été produite par la vanité : le règne de la Terreur a fait porter sur cette classe des persécutions et des malheurs qui rie permettent plus de rappeler le passé. Mais c'est dans la marche intérieure de la révolution qu'on peut observer l'empire de la vanité, du désir des applaudissements éphémères, eu besoin de faire effet, de cette passion native de France, et dont les étrangers, comparativement à nous, n'ont qu'une idée très imparfaite. Un grand nombre d'opinions ont été dictées par l'envie de surpasser l'orateur précédent et de se faire applaudir après lui ; l'introduction des spectateurs dans la salle des délibérations a suffi seule pour changer la direction des affaires en France. D'abord on n'accordait aux applaudissements que ^ phrases;

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bientôt, pour obtenir ces applaudissements, on a cédé des principes, proposé des décrets, approuvé jusqu'à des crimes ; et par une double et funeste réaction, ce qu'on faisait pour plaire à la foule, égarait sou jugement, et ce jugement égaré exigeail de nouveaux sacrifices. Ce n'est pas d'abord à satisfaire tics sentiments de haine e1 de fureur que des décrets barbares ont été consacrés, c'est aux battements de mains des tribunes ; ce bruit enivrait les orateurs et les jetait dans l'état où les liqueurs fortes plongent les sauvages ; et les spectateurs eux-mêmes qui applaudissaient, voulaient, par ces signes d'approbation, faire effet sur leurs voisins, et jouissaient d'exercer de l'influence sur leurs représentants. Sans doute, l'ascendant de la peur a succédé à l'émulation de la vanité, mais la vanité avait créé cette puissance qui a anéanti, pendant un temps, tous les mouvements spontanés des hommes. Bientôt après le règne de la Terreur, on voyait la vanité renaître ; les individus les plus obscurs se vantaient d'avoir été portés sur des listes de proscription. La plupart des Français qu'on rencontre, tantôt prétendent avoir joué le rôle le plus important, tantôt assurent que rien de ce qui s'est passé en France ne sciait arrivé, si l'on avait cru le conseil que chacun d'eux a donné dans tel lieu, à telle heure, pour telle circonstance. Enfin, en France, on est entouré d'hommes qui tous se disent le centre de cet immense tourbillon ; on est entouré d'hommes qui tous auraient préservé la France de ses malheurs, si on les avait nommés aux premières places du gouvernement ; mais qui tous, par le même sentiment, se refusent à se confier à la supériorité, à reconnaître l'ascendant du génie ou de la vertu. C'est une importante question qu'il faut soumettre aux philosophes et aux publicistes, de savoir si la vanité sert ou nuit au maintien de la liberté dans une grande nation : elle met d'abord certainement un véritable obstacle à l'établissement d'un gouvernement nouveau: il suffit qu'une constitution ait été faite par tels hommes, pour que tels autres ne veuillent pas l'adopter : il faut, connue après la session de l'Assemblée Constituante, éloigner les fondateurs pour faire adopter les institutions: et cependant les institutions périssent ,i elles ne soui pas défendues par leurs ailleurs. L'envie, qui cherche à s'honorer du nom de défiance, détruit l'émulation. éloigne les lumière.-, ne peut supporter la réunion du pouvoir ei de la vertu, cherche à les diviser pour les opposer l'un à l'antre, et crée la puissance du crime, comme la seule qui dégrade celui qui la possède. Mais quand de longs malheurs ont abattu les

passions, quand on a tellement besoin de lois, qu'on ne considère plus les hommes que sous ce rapport du pouvoir légal qui leur est confié, il est possible que la vanité, alors qu'elle est l'esprit général d'une nation, serve au maintien des institutions libres. Comme elle fait haïr l'ascendant d'un homme, elle soutient les lois constitutionnelles, qui, au bout d'un temps très court, ramènent les hommes les plus puissants à une condition privée ; elle appuie en général ce que veulent les lois, parce que c'est une autorité abstraite, dont tout le monde a sa part, et dont personne ne peut tirer de gloire. La vanité est l'ennemie de l'ambition ; elle aime à renverser ce qu'elle ne peut obtenir. La vanité fait naître une sorte de prétentions disséminées dans toutes les classes, dans tous les individus, qui arrête la puissance de la gloire, comme les brins de paille repoussent la mer des côtes de la Hollande. Enfin, la vanité de tous sème de tels obstacles, de telles peines dans la carrière publique de chacun, qu'au bout d'un certain temps le grand inconvénient des républiques, le besoin qu'elles donnent de jouer un rôle, n'existera peut-être plus en France : la haine, l'envie, les soupçons, tout ce qu'enfante la vanité, dégoûtera pour jamais l'ambition des places et des affaires ; on ne s'en approchera plus que par amour pour la patrie, par dévouement à l'humanité ; et ces sentiments généreux et philosophiques rendent les hommes impassibles comme les lois qu'ils sont chargés d'exécuter. Cette espérance est peut-être une chimère, mais je crois vrai que la vanité se soumet aux lois, comme un moyen d'éviter l'éclat personnel des noms propres, et préserve une nation nombreuse et libre, lorsque sa constitution est établie, du danger d'avoir un homme pour usurpateur. (Chap. m.)

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