‹ Mme de StaëlChapitre 4 sur 112 · LETTRES SUR J.-J. ROUSSEAU · texte numérisé non relu

LETTRES SUR J.-J. ROUSSEAU

je n'ai sacrifié mon jugement qu'après en avoir fait un noble usage : j'ai vu que le génie le plus étonnant était uni au cœur le plus pur et à l'âme la plus forte; j'ai vu que les passions ni le caractère n'égareraient jamais les facultés les plus sublimes dont un homme ait été doué : et, après avoir osé faire cet examen, je me suis livré à la foi, pour m'épargner la peine d'un raisonnement qui la justifierait toujours. Vous, grande nation, bientôt rassemblée pour consulter sur vos droits, étonnée de vous retrouver après deux siècles, et peu faite encore peut-être à l'exercice du pouvoir que vous avez obtenu de nouveau, je ne vous demande pas ce sentiment aveugle dont j'ai fait ma lumière: mais ne vous défiez pas de la raison: et puisque la succession d'événements qui ont agité ce royaume depuis deux années vous a enfin amenée à devoir an progrès seul des lumières les avantages que les nations n'ont jamais acquis cpie par des flots de san«-, n'effacez point le sceau de raison et de paix que le destin veut apposer sur votre constitution ; et quand l'accord unanime vous permet de compter sur le but que vous voulez atteindre, prétendez à la gloire de l'obtenir sans l'avoir passé (1). Et toi, Rousseau, grand homme si malheureux, qu'on ose à peine te regretter sur cette terre (pie tes larmes ont tant de fois arrosée ! cpie n'es-tu le témoin du spectacle imposant (pie va donner la France, d'un grand événement préparé d'avance, et dont, pour la première Fois, le hasard ne se mêlera point ! C'est là peut-être, c'est là que les hommes te paraîtraient plus dignes d'estime! Ou je me trompe, ou nulle passion personnelle ne doit maintenant les animer. Ils ne mettront en commun que ce qu'ils ont de céleste. Ah! Rousseau, quel bonheur pour toi. si ton éloquence se faisait entendre dans cette auguste assemblée! Quelle inspiration pour le talent, que l'espoir d'être utile! Quelle émotion différente, quand la pensée, cessant de tomber sur elle-même, peut voir au-devant d'elle un but qu'elle peut atteindre, une action qu'elle produira ! Les peines du cœur seraient suspendues dans de si grandes circonstances : l'homme occupé des idées générales disparaît à ses propres yeux. Renais donc, êi Rousseau ! renais donc de ta cendre ! Parais, et (pie tes vœux efficaces encouragent dans sa carrière celui qui pari de l'extrémité (.\r> maux, en

(I) Cette prière diélas! inutile) a été publiée sis mois avani l'ouverture des états généraux, en L789. (Note île l'édition des (/;

ayant pour but la perfection des biens ; celui que la France a nonuné son ange tutélaire, et qui n'a vu dans ses transports pour lui que ses devoirs envers elle ; celui que tous doivent seconder, comme s'ils secouraient la chose publique : enfin celui qui devait avoir un juge, un admirateur, un citoyen comme toi (1). (Lettn IV.)

Mais enfin, jusqu'en 1788, Mme de Staël n'est, malgré ces Lettres, qu'une femme du monde, de beaucoup d'esprit et d'éloquence. De grands événements approchent qui vont exciter son ambition, mûrir son intelligence, lui donner ce qui lui manque encore : la connaissance approfondie des passions, de la vie et des hommes.

(2) M. Necker, alors premier ministre. (Note de l'édition des Œuvres complètes.)

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