CHAPITRE II
Quels sont les sentiments de Mme de Staël à l'égard de la Révolution?
Us ont beaucoup varié, non dans ses écrits comme les Considérations sur la Révolution française où, postérieurement, elle a essayé de mettre une unité de vues qui peut faire illusion, mais clans sa conduite réelle.
1° Comme tous ses amis, les Narbonne, les Talleyrand, les Jaueourt, les Montmorency, etc., tous ceux qu'on appela les constitutionnels, elle débute par l'enthousiasme : c'est l'âge d'or de la liberté et des « lumières ». On travaille au bonheur de l'humanité et de la France ; on veut réformer la monarchie, introduire la Constitution anglaise, mettre de l'ordre dans les finances. Mme de Staël exulte : l'artisan de ce grand œuvre, le ministre populaire qui sauvera la France et la monarchie, c'est son père, c'est M. Neeker. La première désillusion lui vient de la chute et de la disgrâce définitive de ce père tant adoré (septembre 1790).
2° A l'enthousiasme succèdent des alternatives d'inquiétude et d'espérance. La Constitution règne en France. mais ce n'est pas la Constitution anglaise. « Que la Constitution d'Angleterre est plus habilement combinée ! Et quelles misérables têtes que celles de nos Français! » écrit-elle à Nils de Rosenstein (16 septembre 1791). Les Français paraissent se soucier assez peu de la Constitution et beaucoup plus de l'égalité et de l'abolition des privilèges. Cela étonne et chagrine Mme de Staël : mais elle pense que La monatrchie « tirera son épingle du jeu », il ne s'agit que
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de l'aider, au besoin par un changement do personnes, en appelant, à la place du prisonnier de Varennes, un d'Orléans, ou un prince de Prusse ou d'Espagne. Le salon de Mme de Staël est la forteresse des constitutionnels. Elle est l'amie. l'Égérie de M. de Narbonne, le chef du parti. En décembre 1791, Narbonne est nommé ministre de la guerre. C'est le plus beau moment de la puissance de Mme de Staël.
Mais la chute est rapide : 1792 voit s'évanouir le rêve de Mme de Staël et de ses amis. Les événements se précipitent : le 20 juin, le 10 août, les massacres de septembre. Il ne s'agit plus de sauver la Constitution, mais de sauver sa propre vie. Mme de Staël cache ses amis à l'ambassade de Suède, les aide à passer la frontière ; elle-même se décide à partir en pompeux équipage, est arrêtée, conduite à jl'Hôt el de Ville, relâchée sur l'intervention de Manuel, procureur de la Commune, libre enfin de continuer son voyage (1).
3° Elle arrive à Coppet dans un état de trouble indicible. « Je me serais reprochée jusqu'à la pensée, dira-t-elle plus tard, connue trop indépendante de la douleur (2). » Le profond sentiment du malheur est entré en son âme, lui donne une gravité, un sérieux, qui font contraste avec la joyeuse agitation d'autrefois. Elle arrive à Coppet enceinte. A peine délivrée, elle vole en Angleterre où ses amis l'attendent, et le plus cher d'entre tous. Narbonne. Elle y séjourne de janvier à juin 1793. Elle fait de vains efforts pour sauver le roi, revient à Coppet en août 1793 et publie ses Réflexions sw le procès de h reine.
En cette fin d'année 1793 et en 1794. jusqu'au 9 thermidor, pendant la Terreur, un sentiment la domine, annihile tous les autres : la pitié. Elle a toujours été du parti di^ victimes: de là, certaines contradictions de sa vie politique, qu'on lui a durement reprochées avec quelque injustice. Coppel devient une fabrique de Faux passeports el l'asile dvx proscrits. Elle arrache à la mort les Montmorency, les Jaucourt, les du Chayla, la famille de Ma-
( 1 1 Voir 1rs Considérations sur la Révolution française. (2) Préface des Réflexions sur h paix.
louct, Mme de Laval et virigl autres, qui la payèrent souvent de la plus noire ingratitude. Connue témoignage de ses sentiments à cette époque, nous avons, en dehors de sa correspondance et des Réflexions sur le procès de la ri certaine Êpître au malheur, écrite en 1794, imprimée seulement en 1795 (1) :
Je ne puis, ô malheur, repousser ton image : Par quel effort lutter contre ton ascendant. Et d'un esprit captif reconquérir l'usage? Je ne vois que toi seul : et j'accrois mon tourment, Si je veux me soustraire à ta sombre puissance...
Ce profond sentiment du malheur, on le retrouve dans un petit roman que Mme de Staël publia à Londres, en mars 1794, Zulma, fragment d'un ouvrage, » dit-elle, qui n'est autre que le livre De l'influence des Passions, auquel elle travaille dès cette époque ; Zulma était destiné à illustrer le chapitre de l'amour. Chateaubriand, qui, à cette époque, vit à Londres, pauvre, ignoré, proscrit, a certainement lu Zulma;i\ s'est peut-être inspiré de ce petit roman, dont la scène se passe chez les sauvages du bord de L'Orénoque, pour écrire son Atala; comme Zulma, Ataîa n'est qu'un chapitre détaché d'un plus grand ouvrage et, comme Zulma, il sera publié avant le livre définitif.
4° La Terreur est finie. Mme de Staël s'éveille d'un rêve douloureux; elle se reprend à la vie. à l'action. La liberté reliait en France, les relations avec la Suède s'améliorent ; en mars 1795, le baron de Staël revient officiellement à Paris comme ambassadeur; Mme de Staël le suit en niai. Mais, auparavant, elle publie deux ouvrages de caractère très différent.
Le premier, qui paraît à Genève et à Londres, en février L795 (2), est nu ouvrage politique : ce sont les Réflexions sur I" pdix, adressées « M. Pitt et aux Français.
(1) Voir n° 10 de la Bibliographie des ouvrages de Mme de Staël.
(2) Voir les Papiers dt Barthélémy, t. IV, p. 620, à la date «lu 21 février : ' Elle vient de publier sa brochure à .M. Pitt ri aux Français.
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11 faut qur l'étranger se persuade de la force de la France ei lasse la paix avec elle; il faut que tous les Français se rallient à la République : voilà les deux idées de cette brochure, qu'inspire le plus grand amour de la France et de la liberté. Mais il ne suffit pas d'écrire, même avec éloquence, que la paix est souhaitable pour qu'elle se fasse ; il ne suffit pas de prêcher la concorde entre les citoyens pour chasser de l'esprit du vainqueur la crainte d'un retour offensif des vaincus, et de la pensée de ceux-ci le souvenir cuisant de tant de maux et le secret désir de la vengeance. On aurait pu répondre à Mme de Staël par ce beau mot de Necker aux impatients de l'Assemblée constituante : « Xe soyez pas envieux du temps ! »
Le second ouvrage, qui paraît à Lausanne vers le mois de mai 1795 (1) sous le titre Recueil de morceaux détachés, est purement littéraire. 11 contient YEpître au malheur dont il a été question, ou Adèle ei Edouard; Y Essai sur les fictiom et trois nouvelles, Mirza ou Lettre d'un voyageur; Adélaïde et Théodore: Histoire de Pauline (2). Ces trois nouvelles sont des œuvres de jeunesse de Mine de Staël : « Je n'avais pas vingt ans quand je les ai écrites, » dit-elle. Cela se voit. Mirza est une histoire de nègres, sentimentale et larmoyante, dans la note du temps. Les deux autres valent mieux : la jeune Mme de Staël excelle déjà dans la peinture des gens du monde, de la société et de l'amour. Adélaïde et Théodore, c'est l'histoire d'une jeune personne sensible, romanesque, pupille d'un certain baron d'Orville, homme à la mode, qui se débarrasse d'elle en la ma liant contre son gré.