CHAPITRE IV
En novembre 1804, Mme de Staël part pour F Italie.
L'Italie des romantiques commence à naître ; elle est remise à la mode depuis la fin du dix-huitième siècle par les archéologues et les poètes ; Chateaubriand, l'année précédente, a chanté magnifiquement les ruines de Rome et les splendeurs de l'horizon romain (1). Mme de Staël ne sent pas comme son illustre contemporain l'ardente poésie qui se dégage de cette terre « féconde en moissqns et en héros » ; elle n'a, pas osé le dire, mais, au fond, elle s'est ennuyée en Italie ; à la plus belle statue de Michel- Ange, aux madones de Raphaël elle préfère la conversation qui fouette l'intelligence, l'échange rapide des idées. Elle était, comme l'avaient remarqué Gœthe et Schiller, indifférente à la beauté. On sent, en lisant Corinne, que c'est par acquit de conscience qu'elle a visité en touriste, d'un pas pressé, églises et musées. « De l'Italie, disait Albertine de Staël, maman n'a aimé que le Vésuve et Monti. » Et le poète Monti, c'était encore le Vésuve.
En juin 1805, elle revient à Coppet, écrit Corinne, s'étourdit de réceptions, de représentations théâtrales, à Coppet ou à Genève. L'étrange femme a la nostalgie de Paris ; elle voudrait revenir en France, se mettre sous la griffe de son ennemi. Mais la gendarmerie a l'ordre de l'arrêter à la frontière. Malgré tout, en avril 1806, elle part : elle tournera dans le cercle fatal de quarante lieues autour de Paris. Elle s'installe à Auxerre, au château de
(1) Lettre à M. de Fontanes (1803).
Vincelles, où elle s'ennuie à mourir ; elle fait à Benjamin Constant des scènes atroces. Puis elle remonte à Rouen, redescend au château d'Acosta, près d'Aubergenville, cron elle se prépare à forcer rentrée de Paris. C'est le moment d'Eylau : elle se croit oubliée. Mais l'ennemi veille et, du" fond de la Prusse, intime à Fouché l'ordre d'expédier cette « folle dans son Léman ».
Elle repart. Mais auparavant, en avril 1807, elle publie Corinne. Qu'est-ce que cet ouvrage?
1° C'est un roman, le plus célèbre de Mme de Staël. C'est l'histoire des amours de la poétesse Corinne avec un Anglais désabusé, triste et mélancolique, mais très épris de « respectability », timoré et soumis à son père, lord Nelvil. Les amoureux hommes ne sont guère intéressants dans les romans de Mme de Staël, pas plus lord Nelvil que Léonce. En revanche, Corinne a le beau rôle. C'est, a-t-on dit, Mme de Staël dans son âge mûr, comme Delphine était le portrait de sa jeunesse. Cela n'est vrai qu'en partie. Corinne est un personnage beaucoup plus idéalisé que Delphine ; elle vit à la fois de la vie réelle et de la vie poétique ; elle est la personnification du génie qui souffre de sa gloire et de sa solitude et pour qui la gloire ne peut remplacer l'amour. Elle annonce déjà le Moïse du poète :
Pour dormir sur un sein mon front est trop pesant.
Elle est aussi le tragique symbole de la destinée humaine et de la lutte intérieure entre les forces de l'intelligence et de la sensibilité. La certitude de la souffrance, l'impossibilité du bonheur, voilà ce qui fait le fond de Corinne, la conclusion mélancolique de l'œuvre. Mais il est une autre conclusion : c'est que l'enthousiasme, la poésie, la gloire, l'amour, toutes les nobles passions humaines font seules la beauté de la vie et qu'il faut les laisser consumer notre âme, fût-ce au prix de la souffrance, du malheur et de la
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Nulle génération, plus que celle de l'Empire, enthousiaste, ardente, éprise de gloire, nY-tail capable de s'éprendre d'un
tel idéal. « Je viens de lire Corinne, écrit le jeune Lamartine à son ami Virieu ; tous mes beaux sentiments nobles, désintéressés, ardents pour la gloire, purs, naturels, élevés, se sont réveillés à cette lecture (1) ! »
2° Mais Corinne, c'est aussi l'Italie chère à cette génération, l'Italie redécouverte comme au temps glorieux de la Renaissance, redevenue en partie française, parcourue depuis quinze ans par les soldats de la République et de l'Empire, gouvernée par des Français, un Joseph Bonaparte, un Murât, un prince Eugène, enivrant d'un charme magique un Stendhal, un Courier, comme elle avait jadis ensorcelé les rudes compagnons de Charles VIII ou de Louis XII. Qu'importe, si Mme de Staël n'a pas le pinceau de Chateaubriand? Elle n'est pas insensible à ces nobles paysages, à ces grands souvenirs; elle a la passion, elle a la flamme : elle exprime le vœu ardent des Français de cette époque pour cette terre de gloire et d'amour, victime d'une si longue infortune, digne d'un si noble avenu.
3° Enfin, comme la peinture de la vie de société ne manque jamais dans les romans de Mme de Staël, sur le fond du tableau se détachent de spirituels croquis de mœurs et plus d'un trait de satire : le monde de l'émigration, insouciant et frivole (le comte d'Erfeuil) ; le cynisme élégant et immoral d'un Talleyrand (M. de Maltigues) ; la liberté, la bonhomie des mœurs romaines (liv. VI); le désœuvrement et le vide de la vie provinciale dans un comté d'Angleterre. Il ne manque même pas à Corinne l'attrait, si puissant sur des lecteurs français et des lecteurs du temps de l'Empire, des allusions politiques.
Oswald, lord Nelvil, Écossais de vingt-cinq ans, voyage en Italie pour se distraire de son ennui et de la douleur qu'il éprouve de la mort de son père. Il rencontre le cortège triomphal de la poétesse Corinne, que l'on va couronner
ili A Virieu, Ier juin 1809? (Correspondana de Lamartine.) Il esl probable que la lettre est datée inexactement par l'éditeur. Il faut Bre : L807.
au Capitole, et s'éprend d'elle. Il devine dans sa vie un mystère qu'il respecte, mais sa passion devient chaque jour plus vive ; il visite Rome en sa compagnie, parcourt les environs du golfe de Naples, s'exalte aux accents de la poétesse improvisant au cap Misène devant le décor romantique du golfe et de ses rivages. Mais, hélas, il ne peut s'unir à celle qu'il aime ; par respect pour la mémoire de son père, il a juré de ne pas épouser une étrangère. Il est fiancé à une jeune Anglaise, Lucile Edgermond, qui se trouve être, par le plus étrange des hasards, la propre sœur de Corinne ; car celle-ci est fille d'un premier mariage de lord Edgermond avec une Romaine et Corinne n'est qu'un nom poétique sous lequel elle se cache. Après beaucoup de péripéties, l'indécis et mélancolique Oswald épouse Lucile. Quelques années après, il repasse les Alpes dans l'espoir de revoir Corinne. Celle-ci meurt et Lucile reçoit pour Oswald ses adieux.