LE RETOUR DE NECKER EN FRANCE
Quel moment de bonheur, que cette route de Bâle à Paris, telle que nous l'avons faite, lorsque mon père se fut décidé à revenir ! .le tic crois pas que rien de pareil soit jamais arrivé à un homme qui n'était pas le souverain du pays. La nation française, si animée dans l'expression de ses sentiments, se livrait pour la première fois à un espoir tout nouveau pour elle, et dont rien encore ne lui avait appris les bornes. La liberté n'était connue de la classe éclairée que par les sentiments nobles qu'elle rappelle, et du peuple, (pie par des idées analogues à ses besoins et à ses peines. M. Necker paraissail alors le précurseur de ce bien
tant attendu. Les acclamations les plus vives raccompagnaient à chaque pas, les femmes se mettaient à genoux, de loin, dans les champs, quand sa voiture passait ; les premiers citoyens des lieux que nous traversions prenaient la place des postillons pour conduire nos chevaux sur la route, et dans les villes, les habitants les dételaient pour traîner eux-mêmes la voiture. L'un des généraux de l'armée française, renommé brave entre les braves (1), fut blessé par la foule, dans Tune des entrées triomphales ; enfin, aucun homme, parmi ceux qui ne sont pas sur le trône, n'a joui à ce point de l'affection du peuple. Hélas ! c'est moi surtout qui en ai joui pour lui, c'est moi qu'elle enivrait ; c'est moi qui ne dois pas être ingrate envers ces jours, quelles que soient maintenant les amertumes de ma vie ; mais mon père n'était dès lors occupé qu'à calmer une exaltation bien redoutable pour tous ceux qui composaient le parti vaincu.
La première démarche de M. Necker, en arrivant à Bâle, fut d'aller voir Mme de Polignac, qui s'était toujours montrée fort opposée à lui, mais qui l'intéressait clans ce moment, parce qu'elle était proscrite. Il ne cessa pas, sur sa route, de rendre service aux personnes de l'opinion aristocratique, qui s'échappaient en grand nombre de Paris : plusieurs lui demandèrent des lettres de sa main pour traverser les frontières sans danger. Il en donna à tous ceux qui étaient exposés ; il savait cependant combien, en agissant ainsi, il se compromettait ; car il faut remarquer, pour sentir tout le prix d'une telle conduite, que mon père, par réflexion et par nature, possédait une rare prudence, et qu'il ne faisait presque jamais rien par l'impulsion du moment. Son esprit avait un défaut pour l'action, c'était d'être susceptible d'incertitude ; il combinait toutes les chances et ne s'étourdissait jamais sur la possibilité d'un inconvénient : mais lorsque l'idée d'un devoir lui était présentée, toutes les puissances calculatrices de sa raison se courbaient devant cette loi suprême, et, quelles que pussent être les suites d'une résolution que la vertu lui commandait, c'était la seule circonstance dans laquelle il se décidait sans hésiter.
Dans presque tous les endroits où mon père s'arrêtail pendant son voyage, il parlait au peuple qui l'environnait sur la nécessité de respecter les propriétés e! les personnes ; il demandait à ceux qui lui montraient tant d'amour de lui en donner pour preuve l'accomplissement de leurs devoirs : il acceptait son
(1) Le général Junot.
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triomphe avec un sentiment religieux pour la vertu, religieux pour l'humanité, religieux pour le bien public. Qu'est-ce donc que les hommes, si ce n'est pas ainsi qu'on mérite leur estime et leur respect? Qu'est-ce donc que la vie, si ce n'est pas sur une telle conduite que repose la protection divine?
A dix lieues de Paris, on vint nous dire que le baron de Besenval, l'un des hommes les plus menacés par la fureur populaire, était ramené prisonnier à Paris, ce qui l'aurait infailliblement fait massacrer dans les rues. On arrêta notre voiture au milieu de la route, pour demander à mon père d'écrire aux autorités cpii conduisaient à Paris le baron de Besenval, qu'il prenait sur lui de les engager à suspendre l'exécution de l'ordre qu'elles avaient reçu de la commune de Paris, et à garder le baron de Besenval où il était. C'était beaucoup hasarder que de faire une telle demande, et mon père n'ignorait pas à quel point la faveur qu'on tient de la popularité est aisément détruite; c'est une sorte de puissance dont il faut jouir sans en user. Il écrivit cependant à l'instant même sur ses genoux, dans sa voiture ; le moindre délai pouvait coûter la vie au baron de Besenval, et jamais mon père ne se serait pardonné de n'avoir pas empêché la mort d'un homme, quand il le pouvait. Je ne sais ce qu'on peut dire politiquement de ce profond respect pour la vie des hommes, mais il me s mble cependant que l'espèce humaine n'est pas intéressée à le dénigrer.
Arrivé à Versailles, il fallait que mon père allât à la commune de Paris, pour lui exposer sa conduite dans l'affaire de M. de Besenval ; il s'y rendit, et ma mère et moi nous le suivîmes. Tous les habitants de Paris étaient dans les rues, aux fenêtres et s m- les toits : tous criaient: vive M. Necker! Mon père entra à l'Hôtel de Ville au milieu de ces acclamations ; il y prononça un discours qui avait pour unique but de demander la grâce de M. de Besenval, et que l'amnistie fût étendue à toutes les personnes de son opinion. Ce discours entraîna les nombreux aucliteurs qui l'écoutaient ; un sentiment de pur enthousiasme pour la vertu et la bonté, un sentiment qui n'était excité par aucun intérêt ni par aucune opinion politique, s'empara de près de deux cent mille Français qui se trouvaient rassemblés, soit dans l'Hôtel de Ville, soit sur la place qui l'environne. Ah ! qui n'aurait pas en ce moment aimé la nation française avec passion? Jamais elle ne se montra plus grande que ce jour où elle ne songea qu'à ('■ne généreuse : jamais elle ne se montra, plus aimable (pie ce jour nu sun impétuosité naturelle prenait un libre essor vers
le bien. Quinze ans se sont passés depuis ce jour, et rien n'a pu affaiblir cette impression, la plus vive de ma vie. Mon père aussi, dans les événements de tout genre qui sont arrivés depuis, avait conservé sur le nom de France cette indéfinissable émotion qu'on ne peut expliquer qu'aux Français : car ce n'est pas assurément que plusieurs événements de la Révolution aient permis d'estimer constamment cette belle France ; mais elle est si favorisée du ciel, qu'on s'attend toujours à lui voir mériter les bénédictions qu'elle a reçues.
Il existe un bien petit nombre de femmes qui aient eu le bonheur d'entendre répéter à tout un peuple le nom de l'objet de leur tendresse ; mais celles-là ne me démentiront pas, quand je dirai que rien ne peut égaler l'émotion que font alors éprouver les acclamations de la multitude. Tous ces regards qui semblent un moment animés par le même sentiment que vous, ces voix sans nombre qui retentissent toutes à votre cœur, ce nom qui s'élève dans les airs et semble vous revenir du ciel après avoir passé par les hommages de la terre ; cette électricité tout à fait inconcevable, que les hommes se communiquent les uns aux autres par les sentiments vrais qu'ils éprouvent ensemble ; tous ces mystères de la nature et de la société viennent ajouter encore au plus grand de tous les mystères, à l'amour, à l'amour filial ou maternel, mais enfin à l'amour ; et notre âme succombe à des émotions plus puissantes qu'elle. Quand je revins à moi, je sentis que j'avais touché aux bornes du bonheur possible (1). (Manuscrits de M. Necker, publiés par sa fille, précédés de la Vie privée de Vendeur. Cf. Œuv. compl., t. XVII.)
(1) Cette page, émouvante par sa sincérité, est extrêmement remarquable eu ce qu'elle nous montre clairement chez Mme de Staël une des raisons de son amour pour la France, quoiqu'elle ne fût pas Française : la France avait aimé sou père, ("est ce qu'elle n'a jamais
oublie.