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LE PLAISIR DE VOYAGER

Voyager est, quoi qu'on en puisse dire, un des plus tristes plaisirs de la vie. Lorsque vous vous trouvez bien dans quelque ville étrangère, c'est que vous commencez à vous y faire une patrie ; mais traverser des pays inconnus, entendre parler un langage que vous comprenez à peine, voir des visages humains sans relation avec votre passé ni avec votre avenir, c'est de la solitude et de l'isolement sans repos et sans dignité ; car cet empressement, cette hâte pour arriver là où personne ne vous attend, cette agitation dont la curiosité est la seule cause, vous inspirent peu d'estime pour vous-même, jusqu'au moment où les objets nouveaux deviennent un peu anciens et créent autour de vous quelques doux liens de sentiment et d'habitude. (Livr. Ier, chap. n.)

UN EMIGRE FRANÇAIS : LE COMTE D ERFEUIL

Le comte d'Erfeuil vint faire visite à lord Kelvil pour le remercier. Il avait des manières élégantes, une politesse facile et de bon goût, et dès l'abord il se montrait parfaitement à son aise. On s'étonnait, en le voyant, de tout ce qu'il avait souffert, car il supportait son sort avec un courage qui allait jusqu'à l'oubli, et il avait dans sa conversation une légèreté vraiment admirable, quand il parlait de ses propres revers ; mais moins admirable, il faut en convenir, quand elle s'étendait à d'autres sujets.

« Je vous ai beaucoup d'obligation, milord, dit le comte d'Erfeuil, de me retirer de cette Allemagne où je m'ennuyais à périr. — Vous y êtes cependant, répondit lord Nelvil, généralement aimé et considéré. - J'y ai des amis, reprit le comte d'Erfeuil, que je regrette sincèrement : car dans ce pays-ci l'on ne rencontre que les meilleurs gens du monde: mais je ne sais pas un mot d'allemand, el vous conviendrez que ce serait un peu long el un peu fatiganl pour moi de l'apprendre. Depuis que j'ai eu le malheur de perdre mou oncle, je ne sais que l'aire de mon temps : quand il fallait m'occuper de lui, cela remplissait ma journée;;'! présent, les vingt-quatre heures me pèsent

beaucoup. — La délicatesse avec laquelle vous vous êtes conduit pour monsieur votre oncle, dit lord Nelvil, inspire pour vous, monsieur le comte, la plus profonde estime. — Je n'ai fait que mon devoir, reprit le comte d'Erfeuil ; le pauvre homme m'avait comblé de biens pendant mon enfance ; je ne l'aurais jamais quitté, eût-il vécu cent ans ! mais c'est heureux pour lui d'être mort : ce le serait aussi pour moi, ajouta-t-il en riant, car je n'ai pas grand espoir dans ce monde. J'ai fait de mon mieux à la guerre pour être tué : mais puisque le sort m'a épargné, il faut vivre aussi bien qu'on le peut. — Je me féliciterai de mon arrivée ici, répondit lord Nelvil, si vous vous trouvez bien à Rome, et si...

— 0 mon Dieu ! interrompit le comte d'Erfeuil, je me trouverai bien partout ; quand on est jeune et gai, tout s'arrange. Ce ne sont pas les livres ni la méditation qui m'ont acquis la philosophie que j'ai, mais l'habitude du monde et des malheurs ; et vous voyez bien, milord, que j'ai raison de compter sur le hasard, puisqu'il m'a procuré l'occasion de voyager avec vous. » En achevant ces mots, le comte d'Erfeuil salua lord Nelvil de la meilleure grâce du monde, convint de l'heure du départ pour le jour suivant, et s'en alla.

Le comte d'Erfeuil et lord Nelvil partirent le lendemain. ( )swald, après les premières phrases de politesse, fut plusieurs heures sans dire un mot ; mais, voyant que ce silence fatiguait son compagnon, il lui demanda s'il se faisait plaisir d'aller en Italie. « Mon Dieu, répondit le comte d'Erfeuil, je sais ce qu'il faut croire de ce pays-là ; je ne m'attends pas du tout à m'y amuser. Un de mes amis, qui y a passé six mois, m'a dit qu'il n'y avait pas de province de France où il n'y eût un meilleur théâtre et une société plus agréable qu'à Rome ; mais dans cette ancienne capitale du monde, je trouverai sûrement quelques Fiançais avec qui causer, et c'est tout ce que je désire. — Vous n'avez pas été tenté d'apprendre l'italien? interrompit Oswald.

- Non, du tout, reprit le comte d'Erfeuil, cela n'entrait pas dans le plan de mes éludes. » Et il prit, en disant cela, un air si sérieux, qu'on aurait pu croire que c'était une résolution l'ondée sur de graves motifs.

(i Si vous voulez que je vous le dise, continua le comte d'Erfeuil, je n'aime, en l'ait de nation, que les Anglais et les Français :

il faut être fiers c me eux, ou brillants comme nous: tout le

reste n'est (pie de l'imitation, a Oswald se tut ; le comte d'Erfeuil, quelques moments après, recommença l'entretien par des traits d'esprit et de gaieté l'oit aimables. Il jouait avec les mots,

avec les phrases, d'une façon très ingénieuse : mais ni les objets

extérieurs, ni les sentiments intimes n'étaient l'objet de ses discours. Sa conversation ne venait, pour ainsi dire, ni du dehors, ni du dedans ; elle passait entre la réflexion et l'imagination, et les seuls rapports de la société en étaient le sujet. (Chap. m.)

CORINNE Al' CAPITOLE

Enfin les quatre chevaux blancs qui traînaient le char de Corinne se firent place au milieu de la foule. Corinne était assise sur ce char construit à l'antique, et des jeunes filles, Têtues de blanc, marchaient à côté d'elle. Partout où elle passait, l'on jetait en abondance des parfums dans les airs ; chacun se mettait aux fenêtres pour la voir, et ces fenêtres étaient parées en dehors de pots de fleurs et de tapis d'écarlate ; tout le monde criait : Vive Corinne! vive le génie, vive la beauté! L'émotion était générale ; mais lord Nelvil ne la partageait point encore ; et bien qu'il se fût déjà dit qu'il fallait mettre à part, pour juger tout cela, la réserve de l'Angleterre et les plaisanteries françaises, il ne se livrait point à cette fête, lorsque enfin il aperçut Corinne.

Elle était vêtue comme la sibylle du Dorniniquin, un châle des Indes tourné autour de sa tête, et ses cheveux, du plus beau noir, entremêlés avec ce châle ; sa robe était blanche ; une draperie bleue se rattachait au-dessous de son sein, et son costume était très pittoresque, sans s'écarter cependant assez des usages reçus, pour que l'on pût y trouver de l'affectation. Son attitude sur le char était noble et modeste : on apercevait bien qu'elle était contente d"être admirée; mais un sentiment de timidité se mêlait à sa joie et semblait demander grâce pour son triomphe ; l'expression de sa physionomie, de ses yeux, de son sourire intéressait pour elle, et le premier regard fit de lord Xelvil sou ami, avant même qu'une impression plus vive le subjuguât. Ses liras étaient d'une éclatante beauté; sa taille mande, mais un peu forte, à la manière des statues grecques, caractérisai! énergiquemenl la jeunesse et le bonheur ; son regard avait quelque chose d'inspiré | I ). L'on voyait dans sa manière de saluer cl de remercier, pour les applaudissements qu'elle recevait, une sorte de naturel qui relevai! l'éclat de la situation

(!) A remarquer le portrait idéalisé de .Mme de Staël elle-même. G'esi ainsi que l'on! représentée Mme Vigée-Lebrun et Gérard.

extraordinaire dans laquelle elle se trouvait ; elle donnait à la fois l'idée d'une prêtresse d'Apollon, qui s'avançait vers le temple du Soleil, et d'une femme parfaitement simple dans les rapports habituels de la vie : en lin Ions ses mouvements avaient un charme qui excitait l'intérêt et la curiosité', l'étonnemenl e1 l'affection.

L'admiration du peuple pour elle allait toujours croissant, plus elle approchait du Capitole, de ce lien si fécond en souvenirs. Ce beau ciel, ces Romains si enthousiastes, et par-dessus tout Corinne, électrisaient l'imagination d' Oswald : il avait vu souvent dans son pays des hommes d'Etat portés en triomphe par le peuple, mais c'était pour la première fois qu'il était témoin des honneurs rendus à une femme, à une femme illustrée seulement par les dons du génie : son char de victoire ne coûtait de larmes à personne : et nul regret, comme nulle crainte, n'empêchait d'admirer les plus beaux dons cle la nature, l'imagination, le sentiment et la pensée. (Livre II. chap. Ier.)

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