‹ Mme de StaëlChapitre 45 sur 112 · ENCORE LE COMTE D ERFEUIL · texte numérisé non relu

ENCORE LE COMTE D ERFEUIL

Le comte d'Erfeuil avait assisté à la fête du Capitole : il vint le lendemain chez lord Nelvil et lui dit : « Mon cher Oswald, voulez-vous que je vous mène ce soir chez Corinne? — Comment, interrompit Oswald, est-ce que 'vous la connaissez? — Non, répondit le comte d'Erfeuil: mais une personne aussi célèbre est toujours tlattée qu'on désire de la voir: et je lui ai écrit ce matin pour lui demander la permission d'aller chez elle ce soir avec vous. — J'aurais souhaité, répondit Oswald en rougissant, (pie vous ne m'eussiez pas ainsi nommé sans mon consentement. , Sachez-moi gré, repril le comte d'Erfeuil, de vous avoir épargné quelques formalités ennuyeuses : au lieu d'aller chez un ambassadeur, qui vous aurait mené chez un cardinal, qui vous aurait conduit chez une femme, qui vous aurait introduit chez Corinne, je vous présente, vous nie présentez, et nous serons très bien reçus tous les deux. - .l'ai moins de confiance que vous, et sans doute avec raison, repril lord Nelvil; je crains que cette demande précipitée n'ait pu déplaire à Corinne. — Pas du tout, je vous assure, dit le comte d'Erfeuil, elle a trop d'esprit pour cela, et sa réponse est très polie. — Comment ! elle von- a répondu, reprit lord Nelvil : e1 (pie VOUS a-t-elle donc dit. mon cher comte? Ah ! mou cher comte, dit eu riant .M. d'Er-

feuil, vous vous adoucissez donc depuis que vous savez que Corinne m'a répondu ; mais enfin je vous aime, et tout est pardonné, .le vous avouerai donc modestement que dans mon billet j'avais parlé de moi plus que de vous, et que dans sa réponse il me semble qu'elle vous nomme le premier ; mais je ne suis jamais jaloux de mes amis. — Assurément, répondit lord Nelvil, je ne pense pas que ni vous ni moi nous puissions nous flatter de plaire à Corinne ; et quant à moi, tout ce que je désire, c'est de jouir quelquefois de la société d'une personne aussi étonnante : h ce soir donc, puisque vous l'avez arrangé ainsi. — ■ Vous viendrez avec moi? dit le comte d'Erfeuil. — Eh bien, oui, répondit lord Nelvil avec un embarras très visible. - Pourquoi donc, continua le comte d'Erfeuil, pourquoi s'être tant plaint de ce que j'ai fait? vous finissez comme j'ai commencé ; mais il fallait bien vous laisser l'honneur d'être plus réservé que moi, pourvu, toutefois, que vous n'y perdissiez rien. C'est vraiment une charmante personne que Corinne, elle a de l'esprit et de la grâce ; je n'ai pas bien compris ce qu'elle disait, parce qu'elle parlait italien; mais, à la voir, je gagerais qu'elle sait très bien le français ; nous en jugerons ce soir. Elle mène une vie singulière ; elle est riche, jeune, libre, sans qu'on puisse savoir avec certitude si elle a des amants ou non. Il paraît certain néanmoins qu'à présent elle ne préfère personne ; au reste, ajouta-t-il, il se peut qu'elle n'ait pas rencontré dans ce pays un homme digne d'elle : cela ne m'étonnerait pas. »

Le comte d'Erfeuil continua quelque temps encore à discourir ainsi, sans que lord Nelvil l'interrompît. Il ne disait rien qui fût précisément inconvenable, mais il froissait toujours les sentiments délicats d'Oswald, en parlant trop fort ou trop légèrement sur ce qui l'intéressait. 11 y a des ménagements (pie l'esprit même et l'usage du monde n'apprennent pas ; et, sans manquer à la plus parfaite politesse, on blesse souvent le cœur. (Livre III, chap. Ier.)

MÊME SU.IKT

Le comte d'Erfeuil était dans un véritable enchantement, bien qu'il n'eut pas entendu tout ce (pie disait Corinne; niais ses gestes, le son de sa vuix, sa manière de prononcer le charmaient, et c'était la, première l'ois qu'une grâce qui n'était pas française axait agi sur lui. Mais, à la vérité, le grand succès de

Corinne à Rome le mettait un peu sur la voie de ce qu'il devait penser d'elle, et il ne perdait pas, en l'admirant, la bonne habitude de se laisser guider par l'opinion des autres.

Il sortit avec lord Nelvil et lui dit en s'en allant : « Convenez, mon cher Oswald, que j'ai pourtant quelque mérite en ne faisant pas ma cour à une aussi charmante personne. — Mais, répondit lord Nelvil, il me semble qu'on dit généralement qu'il n'est pas facile de lui plaire. — On le dit, reprit le comte d'Erfeuil, mais j'ai de la peine à le croire. Une femme seule, indépendante, et qui mène à peu près la vie d'un artiste, ne doit pas être difficile à captiver. » Lord Nelvil fut blessé de cette réflexion. Le comte d'Erfeuil, soit qu'il ne s'en aperçût pas, soit qu'il voulût suivre le cours de ses propres idées, continua ainsi :

« Ce n'est pas cependant, dit-il, que, si je voulais croire à la vertu d'une femme, je ne crusse aussi volontiers à celle de Corinne qu'à toute autre. Elle a certainement mille fois plus d'expression dans le regard, de vivacité dans les démonstrations, qu'il n'en faudrait chez vous, et même chez nous, pour faire douter de la sévérité d'une femme : mais c'est une personne d'un esprit si supérieur, d'une instruction si profonde, d'un tact si fin, (pie les règles ordinaires pour juger les femmes ne peuvent s'appliquer à elle. Enfin, croiriez-vous (pie je la trouve imposante, malgré son naturel et le laisser-aller de sa conversation? J'ai voulu hier, tout en respectant son intérêt pour vous, dire quelques mots au hasard pour mon compte : c'était de ces mots qui deviennent ce qu'ils peuvent ; si on les écoute, à la lionne heure ; si on ne les écoute pas, à la bonne heure encore; el Corinne m'a renarde froidement, d'une manière qui m'a tout a fait troublé, ("est pourtant singulier d'être timide avec une Italienne, un artiste, un poète, enfin tout ce qui doit mettre à l'aise. — Son nom est inconnu, reprit lord Nelvil, mais ses manières doivent la faire croire illustre. -Ah! c'est dans les romans, dit le comte d'Erfeuil, qu'il est d'usage de cacher le plus beau ; niais dans le monde réel on dit tout ce qui nous l'ait honneur, et même un peu pins (pie tout. Oui, interrompit Oswald, dans quelques sociétés, où Ton ne songe qu'à L'effet (pie l'on produit les uns sur les autres: niais là OÙ l'existence es1 intérieure, il peut y avoir des mystères dans les circonstances, comme il y a, des secrets dans les sentiments, et celui-là, seulement qui voudrait épouser Corinne pourrait savoir... — Épouser Corinne! interrompit le comte d'Erfeuil en riant aux éclats: oh! cette idée-là ne me serait jamais venue! Croyez-moi, mon

cher Nelvil, si vous voulez faire des sottises, faites-en qui soient réparables ; mais pour le mariage, il ne faut jamais consulter que les convenances. Je vous parais frivole ; eh bien, néanmoins, je parie que dans la conduite de la vie je serai plus raisonnable que vous. — Je le crois aussi, » répondit lord Nelvil; et il n'ajouta pas un mot de plus.

En effet, pouvait -il dire au comte d'Erfeuil qu'il y a souvent ^beaucoup d'égoïsme dans la frivolité, et que cet égoïsme ne peut jamais conduire aux fautes de sentiment, à ces fautes dans lesquelles on se sacrifie presque toujours aux autres? Les hommes frivoles sont très capables de devenir habiles dans la direction de leurs propres intérêts ; car, dans tout ce qui s'appelle la science politique de la vie privée, comme de la vie publique, on réussit encore plus souvent par les qualités qu'on n'a pas que par celles qu'on possède. Absence d'enthousiasme, absence d'opinion, absence de sensibilité, un peu d'esprit combiné avec ce trésor négatif, et la vie sociale proprement dite, c'est-à-dire la fortune et le rang, s'acquièrent ou se maintiennent assez bien. Les plaisanteries du comte d'Erfeuil cependant avaient fait de la peine à lord Nelvil. Il les blâmait, mais il se les rappelait d'une manière importune. (Liv. III, chap. m.)

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