‹ Mme de StaëlChapitre 50 sur 112 · UN VAISSEAU ANGLAIS · texte numérisé non relu

UN VAISSEAU ANGLAIS

11 y avait alors dans le port de Naples un vaisseau de guerre anglais, où le service religieux se faisait tous les dimanches. Le capitaine et la société anglaise qui étaient à Naples proposèrent à lord Nelvil d'y venir le lendemain. Il accepta, sans songer d'abord s'il y conduirait Corinne, et comment il la présenterait à ses compatriotes. Il fut tourmenté par cotte inquiétude toute la nuit. Comme il se promenait avec Corinne, le matin suivant, près du port, et qu'il était prêt à lui conseiller de ne pas venir sur le vaisseau, ils virent arriver une chaloupe anglaise conduite par dix matelots vêtus de blanc, portant sur leur tête un bonnet de velours noir et le léopard en argent brodé sur ce bonnet : un jeune officier descendit, et, saluant Corinne du nom de lady Nelvil. il lui proposa de monter dans la barque pour se rendre au grand vaisseau. A ce nom de lady Nelvil, Corinne se troubla, rougit et baissa les yeux. Oswald parut hésiter un moment ; puis, tout à coup lui prenant la main, il lui dit en anglais :

Venez, ma chère. » Et elle le suivit.

Le bruit des values et le silence des matelots qui, dans une discipline admirable, ne faisaient pas un mouvement, ne disaient pas une parole inutile et conduisaient rapidement La barque SUT celle mer qu'ils avaient tant de fois parcourue, inspiraient la rêverie. D'ailleurs Corinne n'osait pas faire une question à lord Nelvil SUT ce qui venait de se passer. Elle ehercliail à deviner un projet, ne croyant pas (ce (pli est toujours cependant le

plus probable) qu'il n'en eut point et qu'il se laissai aller à chaque circonstance nouvelle. Lu moment, elle imaginaqu'il la

c luisait au service divin pour la prendre là pour épouse;

cl celle idée lui causa, dans ce moment, plus d effroi que de

bonheur : il lui semblait qu'elle quittait l'Italie et retournait en Angleterre, où elle avait beaucoup souffert. La sévérité ih>

mœurs et des habitudes de ce pays revenait à sa pensée, et l'amour même ne pouvait triompher entièrement du trouble de ses souvenirs. Combien, cependant, dans d'autres circonstances, elle s'étminera de ces pensées, quelque passagères qu'elles fussent ! combien elle les abjurera!

Corinne monta sur le vaisseau dont l'intérieur était entretenu avec les soins et la propreté la plus recherchée. On n'entendait que la voix du capitaine, qui se prolongeait et se répétait d'un bord à l'autre par le commandement et l'obéissance. La subordination, le sérieux, la régularité, le silence qu'on remarquait dans ce vaisseau étaient l'image d'un ordre social libre et sévère, en contraste avec cette ville de Xaples, si vive, si passionnée, si tumultueuse. Oswald était occupé de Corinne et de l'impression qu'elle recevait : mais il était aussi quelquefois distrait d'elle par le plaisir de se trouver dans sa patrie. Et n'est-ce pas, en effet, une seconde patrie pour un Anglais, que les vaisseaux et la mer? Oswald se promenait avec les Anglais qui étaient à bord, pour savoir des nouvelles de l'Angleterre, pour causer de son pays et de la politique. Pendant ce temps, Corinne était auprès des femmes anglaises qui étaient venues de Naples pour assister au culte divin. Elles étaient entourées de leur enfants, beaux comme le jour, mais timides comme leurs mères, et pas un mot ne se disait devant une nouvelle connaissance. Cette contrainte, ce silence rendaient Corinne assez triste: elle levait les yeux vers la belle Naples, vers ses bords fleuris, vers sa vie animée, et elle soupirait. Heureusement pour elle. Oswald ne s'en aperçut pas; au contraire, en la voyant assise au milieu des femmes anglaises, ses paupières noires baissées comme leurs paupières blondes, et se conformant en tout à leurs manières, il éprouva un grand sentiment de joie. C'est en vain qu'un Anglais se plaît un moment aux mœurs étrangères : son cœur revient toujours aux premières impressions de sa vie. Si vous interrogiez des Anglais voguant sur un vaisseau à l'extrémité du monde, et que vous leur demandiez où ils vont, ils vous répondront : « Home (chez nous) ». si c'est en Angleterre qu'ils retournent. Leurs vœux, leurs sentiments, à quelque distance qu'ils soient de leur patrie, sont toujours tournés vers

elle...

bien ne parle plus ;'i l'âme en effet que le service divin sur un vaisseau ; et la noble simplicité du culte dv> réformés semble

particulièremeni adaptée aux sentiments que l'on éprouve alors. Un jeune tomme remplissail les fonctions de chapelain : il prêchait avec une voix ferme e1 douce, el sa figure avait la sévérité d'une âme pure dans la jeunesse. Cette sévérité porte avec elle nue idée de force qui convient à la religion prêchée au milieu des périls de la guerre. A des moments marqués, le ministre anglican prononçait des prières dont tonte l'assemblée répétait avec lui les dernières paroles. Ces voix confuses, et néanmoins assez douces, venaient de distance en distance ranimer l'intérêt et l'émotion. Les matelots, les officiers, le capitaine se mettaient plusieurs fois à genoux, surtout à ces mots : « Lord, havè merey upon us (Seigneur, faites-nous miséricorde). » Le sabre du capitaine, qu'on voyait traîner à côté de lui, pendant qu'il était à genoux, rappelait cette noble réunion de l'humilité devant Dieu et de l'intrépidité contre les hommes, qui rend la dévotion des guerriers si touchante : et, pendant que tous ces braves gens priaient le Dieu des armées, on apercevait la mer à travers les sabords, et quelquefois le bruit léger de ses vagues, alors tranquilles, semblait seulement dire : « Vos prières sont entendues. » Le chapelain finit le service par la prière qui est particulière aux marins anglais. Que Dira. disent-ils. nous fasse la grâce il, défendrt au dehors nôtn heureuse constitution et de retrouver dans nos foyers, au retour, le bonheur domestique (1) ! Que de beaux sentiments sont réunis dans ces simples paroles ! Les études préalables et continuelles qu'exige la marine, la vie austère d'un vaisseau, en font comme un cloître militaire au milieu des flots, et la régularité des opérations les plus sérieuses n'y est interrompue que par les périls et la mort. Souvent les matelots, malgré leurs habitudes guerrières, s'expriment avec beaucoup de douceur et montrent une pitié singulière pour les femmes et les enfants, quand il s'en trouve à boi'd avec eux. On est d'autant plus touché de ces sentiments. qu'on sait avec quel sang-froid ils s'exposent à ces effroyables dangers de la guerre et de la nier, au milieu desquels la présence Je l'homme a quelque chose de surnaturel. (Livre XL ehap. m.)

(1) Tout cet éloge de l'Angleterre, de la constitution anglaise, «les mœurs anglaises, en 1807 en plein blocus continental, devait déplaire et déplut effectivemenl à l'Empereur.

CORINNE ■ l.>7

LORD XELVIL ET SOX PERE

« Je passai près d'une année en Ecosse avec mon père (.1 ), et notre tendresse l'un pour l'autre devint chaque jour plus intime: je pénétrai dans le sanctuaire de cette âme céleste, et je trouvais dans l'amitié qui munissait à lui ces sympathies du sang dont les liens mystérieux tiennent à tout notre être. Je recevais des lettres de Haimond pleines d'affection : il me racontait les difficultés qu'il trouvait à dénaturer sa fortune pour venir me joindre ; mais sa persévérance dans ce projet était la même. Je l'aimais toujours : mais quel ami pouvais-je comparer, à mon père ! Le respect qu'il m'inspirait ne gênait pas ma confiance. J'avais foi aux paroles de mon père comme à un oracle, et les incertitudes qui sont malheureusement dans mon caractère cessaient toujours, dès qu'il avait parlé. Le ciel nous a formés, dit un écrivain anglais, pour V amour de ce qui esi vénérable. Mon père n'a pas su. il n'a pu savoir à quel point je l'aimais, et ma fatale 'conduite a dû l'en faire douter. Cependant il a eu pitié de moi ; il m'a plaint, en mourant, de la douleur que me causerait sa perte. Ah! Corinne, j'avance dans ce triste récit ; soutenez mon courage, j'en ai besoin. — Cher ami. lui dit Corinne trouvez quelque douceur à montrer votre âme si noble et si sensible, devant la personne du monde qui vous admire et vous chérit le plus.

« 11 m'envoya pour ses affaires à Londres, reprit lord Nelvil, et je le quittai lorsque je ne devais plus le revoir, sans qu'aucun fréînissemenl m'avertit de mon malheur. Il fut plus aimable (pie jamais dans nos derniers entretiens : on dirait que l'âme des justes donne, comme les fleurs, plus de parfums vers le soir. Il m'embrassa, les larmes aux yeux : il nie disait souvent qu'à son âge tout était solennel ; mais moi je croyais à sa vie comme à la mienne : nos aines s'eut endaient si bien, il était si jeune pour aimer, que je ne songeais pas à sa vieillesse. La confiance comme la crainte sont inexplicables dans les affections vives. Mou père m'accompagna cette fois jusqu'au seuil de la porte de son château que j'ai revu depuis désert et dévasté, comme mon triste cœur ('). » i Livre X 1 1, chap. ii.)

1 1 ) C'est ( Iswald qui parle.

(2) Ce sont ses propres souvenirs à l'égard île son père que Mme de

Staël analyse dans ce passage.

M. DE MALTIGUES

C'était un homme pour qui j'avais un singulier éloignement (1) ; à peine âgé de trente ans, ses manières et son extérieur étaient d'une sécheresse remarquable. En Angleterre, où l'on nous accus-e d'être froids, je n'ai rien vu de comparable au sérieux de son maintien, quand il entrait dans une chambre. Je ne l'aurais jamais pris pour un Français s'il n'avait eu'le goût de la plaisanterie, et un besoin de parler, très bizarre dans un homme qui paraissait blasé sur tout, et qui mettait cette 'disposition en système. Il prétendait qu'il était né très sensible, très enthousiaste, mais que la connaissance des hommes, dans la révolution de France, l'avait détrompé de tout cela. Il avait aperçu, disait-il, qu'il n'y avait de bon dans ce monde que la fortune ou le pouvoir, ou tous les deux, et que les amitiés, en général, devaient être considérées comme des moyens qu'il faut prendre ou quitter, selon les circonstances. Il était assez habile dans la pratique de cette opinion ; il n'y faisait qu'une faute, c'était de la dire ; mais bien qu'il n'eût pas, comme les Français d'autrefois, le désir de plaire, il lui restait le besoin de faire effet par la conversation, et cela le rendait très imprudent. Bien différent en cela de Mme d'Arbigny, qui voulait atteindre son but, mais qui nesetrahissaitpointcommeM.de Mâltigues, en cherchant à briller par l'immoralité même. Entre ces deux personnes, ce qui était bizarre, c'est que la plus vive cachait bien son secret, et que l'homme froid ne savait pas se taire.

... Enfin, une fois que j'étais resté trois jours chez moi, dévoré du remords, écrivant vingt lettres à mon père et les déchirant toutes, M. de Mâltigues, qui ne venait guère me voir, parce que nous ne nous convenions pas, arriva, député par Mme d'Arbigny, pour m'arracher à ma solitude, mais s'intéressa m assez peu, comme vous allez en juger, au succès de son ambassade. Il aperçut en entrant, avant que j'eusse le temps de le cadrer, (pie j'avais le visage couvert de larmes. « A quoi

il) Oswald, dans cette confession, raconte qu'il a aimé en France uni' certaine Mme d'Arbigny, cousine de M. de Mâltigues. Il y a dans M. de Mâltigues certains traits de Talleyrand, l'ancien and de Mme de Staël.

bon cette douleur, mon cher? me dit-il ; quittez ma cousine, mi bien épousez-la : ces deux partis sont égalemenl bons, puisqu'ils en Unissent. — Il y a des situations dans la vie, lui répondis-je, où, même en se sacrifiant, on ne sait pas encore comment remplir tous ses devoirs. — C'est (|ii"il ne faut pas se sacrifier, reprit M. de Maltigues ; je ne connais, quant à moi, aucune circonstance où cela soit nécessaire : avec de l'adresse on se tire de tout. ; l'habileté est la reine du monde. — Ce n'est pas l'habileté que j'envie, lui dis-je : mais je voudrais au moins, je vous le répète, en me résignant à n'être pas heureux, ne pas affliger ce que j'aime. — Croyez-moi, dit M. de Maltigues, ne mêlez pas à cette œuvre difficile, qu'on appelle vivre, le sentiment qui la complique encore plus : c'est une maladie de l'âme : j'en suis atteint quelquefois tout comme un autre ; mais quand elle m'arrive, je me dis que cela passera, et je me tiens toujours parole. — Mais, lui répondis-je, en cherchant à rester comme lui dans les idées générales, car je ne pouvais ni ne voulais lui témoigner aucune confiance, quand on pourrait écarter le sentiment, il resterait toujours l'honneur et la vertu, qui s'opposent souvent à nos désirs en tout genre. — L'honneur ! reprit M. de Maltigues : entendez-vous par l'honneur se battre quand on est insulté? à cet égard il n'y a pas de doute, niais, sous tous les autres rapports, quel intérêt aurait-on à se laisser entraver par mille délicatesses vaines? — Quel intérêt ! interrompis-je ; il me semble que ce n'est pas là le mot dont il s'agit. — A parler sérieusement, continua M. de Maltigues, il en est peu qui aient un sens aussi clair. Je sais bien qu'autrefois Ton disait : Un honorable malheur, un glorieux revers; mais aujourd'hui que tout le monde est persécuté, les coquins comme ce qu'on est convenu d'appeler les honnêtes gens, il n'y a de différence dans ce monde qu'entre les oiseaux pris au filet et ceux qui y ont échappé. — Je crois à une autre différence, lui répondis-je, la prospérité méprisée, et les revers honorés par l'estime des hommes de bien. — Trouvez-les-moi donc, reprit M. de Maltigues, ces hommes de bien qui vous corisolenl de vos peines par leur courageuse estime; il me semble, au contraire, que la plupart des personnes soi-disant vertueuses, si vous êtes heureux, vous excusent : si vous êtes puissant, vous aiment. C'est très beau sans doute à vous de ne pas savoir contrarier un père qui devrait à présent ne plus se mêler de VOS affaires, mais il ne faudrait pas pour cela perdre votre vie ici de toutes les façons. Quanl à moi, quoi qu'il m'ai-

rive, je veux à tout prix épargner à mes amis lé chagrin dé me voir souffrir, et à moi le spectacle du visage allongé de la consolation. — Je croyais, interrompis-je vivement, que le but de la vie d'un honnête homme n'était pas le bonheur <|iii ne sert qu'à lui, mais la vertu <jiii sert aux autres. — La vertu, la vertu... » dit M. de Maltigues en hésitant un peu, puis se décidant à la fin, » e'est un langage pour le vulgaire, que les augures ne peuvent se parler entre eux sans rire. Il y a de bonnes âmes que de certains mots, de certains sons harmonieux remuent encore, c'est pour elles que l'on fait jouer l'instrument ; mais toute cette poésie que l'on appelle la conscience, le dévouement, l'enthousiasme, a été inventée pour consoler ceux qui n'ont pas su réussir dans le monde : c'est comme un De profundis que l'on chante pour les morts. Les vivants, quand ils sont dans la prospérité, ne sont pas du tout curieux d'obtenir ce genre d'hommage. » (Livre XII, chap. n.)

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