DISCUSSION LITTERAIRE
<( Les peuples du Midi sont gênés par la prose et ne peignent leurs véritables sentiments qu'en vers. Il n'en est pas de même dans la littérature française, dit Corinne en s'adressant au comte d'Erfeuil, vos prosateurs sont souvent plus éloquents, et même plus poétiques que vos poètes. — Il est vrai, répondit le comte d'Erfeuil, que nous avons en ce genre les véritables autorités classiques : Bossuet, La Bruyère. Montesquieu, Buffon ne peuvent être surpassés ; surtout les deux premiers, qui appartiennent à ce siècle de Louis XIV, qu'on ne saurait trop louer, et dont il faut imiter, autant qu'on le peut, les parfaits modèles. C'est un conseil que les étrangers doivent s'empresser de suivie, aussi bien (pie nous. — l'ai de la peine à croire, répondit Corinne, qu'il fût désirable pour le monde entier de perdre toute couleur nationale-toute originalité de sentiments et d'esprit, et j'oserai vous dire, monsieur le comte, «pie, dans votre pays même, cette orthodoxie littéraire, si je puis in" exprimer ainsi, qui s'oppose à toute innovation heureuse, doit rendre à la longue votre littérature 1res stérile. Ce génie est essentiellement créateur, il porte le caractère de l'individu qui le possède. La nature, qui n'a pas voulu que deux feuilles se ressemblassent, a mis encore plus de diversité dans les âmes, et l'imitation est une espèce de mort, puisqu'elle dépouille chacun de son existence naturelle. Ne voudriez-vous pas, belle étrangère, reprit le comte d'Erfeuil, que nous admissions chez nous la barbarie tudesque, 1rs Nuits (FYoung des Anglais, les Concetti des Italiens ci des Espagnols? Que deviendraient le goût, l'élégance du style français, après un tel mélange? a Ce prince Castel-Forté, qui n'avait point encore parlé, dit : Il me semble que nous avons tous besoin les uns dv> autres: la littérature de chaque pays découvre, a qui sait la connaître, nue nouvelle sphère d'ici C'est Charles-Quint lui-même qui a dit qu'un homme </n> sait quatre langues vaut quatre hommes. Si ce grand génie politique en jugeail ainsi pour les affaires, combien cela n'est-il pas plus
vrai pour les lettres ! Les étrangers savent tous le français ; ainsi leur point de vue est plus étendu (pie celui des Français, qui ne savent pas les langues étrangères. Pourquoi ne se donnentils pas plus souvent la peine de les apprendre? Ils conserveraient ce qui les distingue et découvriraient ainsi quelquefois ce qui peut leur manquer. » (Liv. VU, chap. rr.)
l'opinion et l'amour
Corinne et lord Nelvil, tous les deux rêveurs et pensifs, arrivèrent au milieu de ce tumulte (1). Us en furent d'abord étourdis; car rien ne paraît plus singulier que cette activité des plaisirs bruyants, quand l'âme est tout entière recueillie en elle-même. Us s'arrêtèrent à la place du.Peuple, pour monter sur l'amphithéâtre près de l'obélisque, d'où l'on voit la course (1rs chevaux. Au moment où ils descendirent de leur calèche, le comte d'Erfeuil les aperçut et prit à part Oswald, pour lui parler.
« (V n'est pas bien, lui dit-il, de vous montrer ainsi publiquement, arrivant seul de la campagne avec Corinne : vous la compromettrez ; et qu'en ferez- vous 'après? — Je ne crois pas, répondit lord Nelvil, que je compromette Corinne en.montrant l'attachement qu'elle m'inspire ; mais si cela était vrai, je serais trop heureux que le dévouement de ma vie... — Ah ! pour heureux, interrompit le comte d'Erfeuil, je n'en crois rien ; on n'est heureux que par ce qui est convenable. La société a, quoi qu'on lasse, beaucoup d'empire sur le bonheur, et ce qu'elle n'approuve pas, il ne faut jamais le faire. — On vivrait donc toujours pour ce que la société dira de vous, reprit Oswald; cl ce qu'on pense et ce qu'on sent ne servirait jamais de guide ! S'il en était ainsi, si l'on devait s'imiter constamment les uns les autres, à quoi bon une âme et un esprit pour chacun? La Providence aurait pu s'épargner ce luxe. — C'est très bien dit, reprit le comte d'Erfeuil, très philosophiquement pensé; mais avec ces maximes-là l'on se perd, et quanti l'amour est passé, le blâme de l'opinion reste. Moi qui vous parais léger, je ne ferai jamais rien qui puisse m'attirer la désapprobation du monde. On peut se permettre de petites libertés, d'aimables plaisanteries, qui annoncent de l'indépendance dans la manière de voir,
1 1 ) Le carnaval à Home.
pourvu qu'il n'y en ait pas dans la manière d"ai>ir ; car, quand cela touche an sérieux... — Mais le sérieux, répondit lqrd Nelvil, c'est l'amour et le bonheur. — Non, non, interrompit le comte d'Erfeuil, ce n'est pas cela (pie je veux dire ; ce sont de certaines convenances établies qu'il ne faut pas braver, sous peine de passer pour un homme bizarre, pour un homme... enfin, vous m'entendez, pour un homme qui n'est pas comme les autres. » Lord Nelvil sourit ; et sans humeur, comme sans peine, il plaisanta le comte d'Erfeuil sur sa frivole sévérité ; il sentit avec joie que, pour la première fois, sur un sujet qui lui causait tant d'émotion, le comte d'Erfeuil n'avait pas eu la moindre influence sur lui. Corinne, de loin, avait deviné, tout ce qui se passait; mais le sourire de lord Nelvil remit le calme dans son cœur ; et cette conversation du comte d'Erfeuil, loin de troubler ( >swald, ni son amie, leur inspira des dispositions plus analogues à la fête. (Livre IX, chap. i".)
BOXHEUR D AMOUR
Oswald et Corinne traversèrent ensuite les marais Pontins, campagne fertile et pestilentielle tout à la fois, où l'on ne voit pas une seule habitation, quoique la nature y semble féconde. Quelques hommes malades attellent vos chevaux et vous recommandent de ne pas vous endormir en passant les marais ; car le sommeil est là le véritable avant-coureur de la mort. Des buffles, d'une physionomie tout à la fois basse et féroce, traînent la charrue, que d'imprudents cultivateurs conduisent encore quelquefois sur cette terre fatale, et le plus brillant soleil éclaire ce triste spectacle. Les lieux marécageux et malsains, dans le Nord, sont annoncés par leur effrayant aspect ; mais, dans les contrées les plus funestes du Midi, la nature conserve une sérénité dont la douceur trompeuse fait illusion aux voyageurs. S'il est vrai qu'il soit très dangereux de s'endormir en traversant les marais l'ont ins, l'invincible penchant au sommeil qu'ils inspirent dans la chaleur est encore une des impressions perfides (pie ce lieu fait éprouver. Lord Nelvil veillait constamment sur Corinne : quelquefois elle penchait sa tête sur Thérésine, (pii les accompagnail ; quelquefois elle fermait les yeux, vaincue par la langueur de l'air. < tewald se hâtait de la réveiller, avec une inexprimable i erreur ; et, bien qu'il lût silencieux uai urellement, il était inépuisable eu sujets de conservation, toujours soutenus,
toujours nouveaux, pour l'empêcher de succomber un moment à ce fatal smnmeil. Ah ! ne faut-il pas pardonner au cœur des femmes les regrets déchirants qui s'attachent à ces jours où elles étaient aimées, où leur existence était si nécessaire à l'existence d'un autre, lorsque à tous les instants elles se sentaient soutenues et protégées? Quel isolement doit succéder à ces temps de délices ! et qu'elles sont heureuses celles que le lien sacré du mariage a conduites doucement de l'amour à l'amitié, sans qu'un moment cruel ait déchiré leur vie ! (Livre XI, chap. Ier.)