IMPROVISATION DE CORINNE, DANS LA CAMPAGNE DE NAPLES
« La nature, la poésie et l'histoire rivalisent ici de grandeur ; ici Ton peut embrasser d'un coup d'œil tous les temps et tous les prodiges.
« J'aperçois le lac d'Averne, volcan éteint, dont les ondes inspiraient jadis la terreur : PAehéron, le Phlégéton, qu'une llamme souterraine fait bouillonner, sont les fleuves de ce1 enfer visité par Enée.
« Le feu, cette vie dévorante qui crée le monde et le consume, épouvantait d'autant plus que ses lois étaient moins connues. La nature jadis ne révélait ses secrets qu'à la poésie.
« La ville de dîmes, l'antre de la sibylle, le temple d'Apollon étaient sur cette hauteur. Voici le bois où fut cueilli le rameau d'or. La terre de l'Enéide vous entoure ; et les fictions consacrées par le génie sont devenues des souvenirs dont on cherche encore les traces.
« Un Triton a plongé dans ces flots le Troyen téméraire qui osa défier les divinités de la mer par ses chants : ces rochers creux et sonores sont tels que Virgile les a décrits. L'imagination est fidèle, quand elle est toute-puissante. Le génie de l'homme est créateur, quand il sent la nature ; imitateur, quand il croit l'inventer.
« Au milieu de ces masses terribles, vieux témoins de la création, l'on voit une montagne nouvelle que le volcan a fait naître. Ici la terre est orageuse comme la mer, et ne rentre pas comme elle paisiblement dans ses bornes. Le lourd élément, soulevé par les tremblements de l'abîme, creuse les vallées, élève des monts, et ses vagues pétrifiées attestent les tempêtes qui déchirent son sein.
« Si vous frappez sur ce sol, la voûte souterraine retentit. On dirait que le monde habité n'est plus qu'une surface prête à
Madame de Staël. 7
s'entr'ouvrir. La campagne de Naples est l'image des passions humaines : sulfureuse et féconde, ses dangers et ses plaisirs semblent naître de ces volcans enflammés qui donnent à l'ait tant de charmes et lonl gronder la foudre sous nos pas.
Pline étudiait la nature pour mieux admirer l'Italie; il vantait son pays comme la plus belle des contrées, quand il ne pouvait plus l'honorer à d'autres titres. Cherchant la science, comme un guerrier les conquêtes, il partit de ce promontoire même pour observer le Vésuve à travers les flammes, et ces flammes Tout consumé.
« 0 souvenu-, noble puissance, ton empire est dans ces lieux! De siècle en siècle, bizarre destinée ! l'homme se plaint de ce qu'il a perdu. L'on dirait cpie les temps écoulés sont tous dépositaires à leur tour d'un bonheur qui n'est plus; et tandis que la pensée s'enorgueillit de ses progrès, s'élance dans l'avenir, notre âme semble regretter une ancienne patrie dont le passé la rapproche.
« Les Romains, dont nous envions la splendeur, n'enviaientils pas la simplicité mâle de leurs ancêtres? Jadis ils méprisaient cette contrée voluptueuse, et ses délices ne domptèrent cpie leurs ennemis. Voyez dans le lointain Capoue, elle a vaincu le guerrier dont l'âme inflexible résista plus longtemps à Rome que l'univers.
« Les Romains, à leur tour, habitèrent ces lieux : quand la force de l'âme servail seulement à mieux sentir la honte et la douleur, ils s'amollirent sans remords. A Bayes, on les a vus conquérir sur la mer un rivage pour leurs palais. Les monts fureur creusés pour en arracher des colonnes, et les maîtres du inonde, esclaves à leur tour, asservirent la nature pour se consoler d'être asservis.
« Cicéron a perdu la vie près du promontoire de Gaéte qui s'offre à nos regards. Les triumvirs, sans respect pour la postérité, la dépouillèrent des pensées (pie ce grand homme aurait conçues. Le crime des triumvirs dure encore; c'est contre nous encore que leur forfait est commis.
Cicéron succomba sous le poignard dv>i tyrans. Scipion, plus malheureux, fut banni par son pays encore libre. Il termina ses jours non loin de cette rive : et les ruines de son tombeau sont appelées la Tour delà i«tlri<>. Touchante allusion au souvenir donl sa grande âme fui occupée !
Marins s'est réfugié dans ces marais de Mini urnes, près de la demeure de Scipion. Ainsi, dans tous les temps, le nations uni
persécuté leurs grands hommes ; mais ils sont consolés par l'apothéose, et le ciel, où les Romains croyaient commander encore, reçoit parmi ses étoiles Romulus, Numa, César : astres nouveaux, qui confondent ta nos regards les rayons de la gloire et la lumière céleste.
• Ce n'est pas assez des malheurs, la trace de tous les crimes est ici. Voyez, à l'extrémité du golfe, l'île de Caprée, où la vieillesse a désarmé Tibère, où cette âme à la fois cruelle et voluptueuse, violente et fatiguée, s'ennuya même du crime, et voulut se plonger dans les plaisirs les plus bas, comme si la tyrannie ne l'avait pas encore assez dégradée.
« Le tombeau d'Agrippine est sur ces bords, en face de l'île de Caprée ; il Jie fut élevé qu'après la mort de Néron : l'assassin de sa mère proscrivit aussi ses cendres. H habita longtemps à Bayes, au milieu des souvenirs de son forfait. Quels monstres le hasard rassemble sous nos yeux ! Tibère et Néron se regardent.
« Les îles que les volcans ont fait sortir de la mer servirent. presque en naissant, aux crimes du vieux monde : les malheureux relégués sur ces rochers solitaires, au milieu des flots, contemplaient de loin leur patrie, tâchaient de respirer s. s parfums dans les airs, et quelemefois, après un long exil, un arrêt de mort leur apprenait que leurs ennemis du moins ne les avaient pas oubliés.
a 0 terre, toute baignée de sang et de larmes, tu n'as jamais cessé de produire et des fruits et des fleurs ! ts-tu donc sans pitié pour l'homme? et sa poussière retourne-t-elle dans ton sein maternel sans le faire tressaillir? »
Ici, Corinne se reposa quelques instants. Tous ceux que la fête avait rassemblés jetaient à ses pieels des branches de myrte et de laurier. La lueur douce et pure de la lune embellissait son visage, le vent frais de la mer agitait ses cheveux pittoresquement, et la nature semblait se plaire à la parer. Corinne cependant fut tout à eoup saisie par un attendriss» nient irrésistible : ellç considéra ces lieux enchanteurs, cette soirée enivrante, Oswald qui était là, qui n'y serait peut-être pas toujours, et des larmes coulèrent de ses yeux. Le peuple même, qui venait de l'applaudir avec tant de bruit, respectait son émotion, el tous attendaient en silence que ses paroles fissenl partager ce qu'elle éprouvait. Elle préluda quelque temps sur sa Ivre et, ne divisant plus son chant eu octaves, elle s'abandonna dans ses vers à un mouvement non interrompu.
« Quelques souvenirs du cœur, quelques noms de femmes,
réclament aussi vos pleurs. C'est à Misène, dans le lieu même où nous sommes, que la veuve de Pompée, Cornélie, conserva jusqu'à la mort son noble deuil; Agrippine pleura longtemps Germanicus sur ces bords. Un jour, le même assassin qui lui ravit son époux la trouva digne de le suivre. L'île de Nisida fut témoin des adieux de Brutus et de Porcie.
« Ainsi, les femmes amies des héros ont vu périr l'objet qu'elles avaient adoré. C'est en vain que pendant longtemps elles suivirent ses traces ; un jour vint qu'il fallut le quitter. Porcie se donne la mort ; Cornélie presse contre son sein l'urne sacrée qui ne répond plus à ses cris ; Agrippine, pendant plusieurs années, irrite en vain le meurtrier de son époux : et ces créatures infortunées, errant comme des ombres sur les plages dévastées du fleuve éternel, soupirent pour aborder à l'autre rive ; dans leur longue solitude, elles interrogent le silence et demandent à la nature entière, à ce ciel étoile, comme à cette mer profonde, un son d'une voix chérie, un accent qu'elles n'entendront plus.
« Amour, suprême puissance du cœur, mystérieux enthousiasme qui renferme en lui-même la poésie, l'héroïsme et la religion ! qu'arrive-t-il quand la destinée nous sépare de celui qui avait le secret de notre âme, et nous avait donné la vie du cœur, la vie céleste? qu'arrive-t-il quand l'absence ou la mort isolent une femme sur la terre? Elle languit, elle tombe. Combien de fois ces rochers qui nous entourent n'ont -ils pas offert leur froid soutien à ces veuves délaissées, qui s'appuyaient jadis sur le sein d'un ami, sur le bras d'un héros !
« Devant vous est Sorrente ; là, demeurait la sœur du Ta«se, quand il vint en pèlerin demander à cette obscure amie un asile contre l'injustice des princes ; ses longues douleurs avaient I resque égaré sa raison ; il ne lui restait plus que du génie ; il ne lui restait que la connaissance des choses divines, toutes les images de la terre étaient troublées. Ainsi le talent, épouvanté du désert qui l'environne, parcourt l'univers sans trouver rien qui lui ressemble. La nature pour lui n'a plus d'écho ; et le vulgaire prend pour de la folie ce malaise d'une âme qui ne respire pas dans ce monde assez d'air, assez d'enthousiasme, assez d'espoir.
« La fatalité, continua Corinne avec une émotion toujours cri lissante, la fatalité ne poursuit-elle pas les âmes exaltées, les poètes dont l'imagination lient à la puissance d'aimer et de souffrir? Us sont les bannis d'une autre région, et l'univer-
selle bonté ne devait pas ordonner toute chose pour le petit nombre des élus ou des proscrits. Que voulaient dire les anciens, quand ils parlaient de la destinée avec tant de terreur? Que peut-elle, cette destinée, sur les êtres vulgaire et paisibles? Ils suivent les saisons, ils parcourent docilement le cours habituel de la vie. Mais la prêtresse qui rendait les oracles se sentait agitée par une puissance cruelle. Je ne sais quelle force involontaire précipite le génie dans le malheur : il entend le bruit des sphères que les organes mortels ne sont pas faits pour saisir ; il pénètre des mystères du sentiment inconnus aux autres hommes, et son âme recèle un Dieu qu'elle ne peut contenir !
« Sublime Créateur de cette belle nature, protège-nous! Nos élans sont sans force, nos espérances mensongères. Les passions exercent en nous une tyrannie tumultueuse, qui ne nous laisse ni liberté, ni repos. Peut-être ce que nous ferons demain décidera-t-il de notre sort, peut-être hier avons-nous dit un mot que rien ne peut racheter. Quand notre esprit s'élève aux plus hautes pensées, nous sentons, comme au sommet des édifices élevés, un vertige qui confond tous les objets à nos regards ; mais alors même la douleur, la terrible douleur, ne se perd point dans les nuages ; elle les sillonne, elle les entr"ouvre. 0 mon Dieu! que veut-elle nous annoncer?... »
A ces mots, une pâleur mortelle couvrit le visage de Corinne ; ses yeux se fermèrent, et elle serait tombée à terre, si lord Nelvil ne s'était pas à l'instant trouvé près d'elle pour la soutenir. (Livre XIII, chap. iv.)