‹ Mme de StaëlChapitre 53 sur 112 · NULLITE PROVINCIALE LA VIE DE PROVINCE EN ANGLETERRE · texte numérisé non relu

NULLITE PROVINCIALE LA VIE DE PROVINCE EN ANGLETERRE

H n'y a rien de si facile que de se donner l'air très moral eu condamnant tout ce qui tient à une âme élevée (1). Le devoir, la plus noble destination de l'homme, peut être dénaturé comme toute autre idée, et devenir une arme offensive, dont les esprits étroits, les gens médiocres et contents de l'être, se

fl) Corinne, fille de lord Edgermond. raconte à Oswald sa jeunesse ; elle a été élevée en Italie jusqu'à l'âge de quinze ans et ensuite dans une petite ville du Ni rthi mberland. Mme de Staël connaissait les mœurs anglaises, ayant passé plusieurs mois, de janvier à juin 1793, en Angleterre, dans le c< mté de Surrey.

servent pour imposer silence au talent, et se débarrasser de l'enthousiasme, du génie, enfin de tous leurs ennemis. On dirait, à les entendre, que le devoir consiste dans le sacrifice des facultés distinguées que l'on possède, et que l'esprit est un tort qu'il faut expier, en menant précisément la même vie que ceux qui en manquent. Mais est-il vrai que le devoir prescrive à tous les caractères des règles semblables? Les grandes pensées, les sentiments généreux ne sont-ils pas dans ce monde la dette des êtres capables de l'acquitter? Chaque femme, comme chaque homme, ne doit-elle pas se frayer une route d'après son caractère et ses talents? et faut -il imiter l'instinct des abeilles, dont les essaims se succèdent sans progrès et sans diversité?

Non, Oswald, pardonnez à l'orgueil de Corinne ; mais je me croyais faite pour une autre destinée : je me sens aussi soumise à ce que j'aime que ces femmes dont j'étais entourée, et qui ne permettaient ni un jugement à leur esprit, ni un désir à leur cœur : s'il vous plaisait de passer vos jours au fond de l'Ecosse, je serais heureuse d'y vivre et d'y mourir auprès de vous ; mais loin d'abdiquer mon imagination, elle me servirait à mieux jouir de la nature ; et plus l'empire de mon esprit serait étendu, plus je trouverais de gloire et de bonheur à vous en déclarer le maître.

Ma belle-mère était presque aussi importunée de mes idées que de mes actions : il ne lui suffisait pas que je menasse la même vie qu'elle, il fallait encore que ce fût par les mêmes motifs, car elle voulait que les facultés qu'elle n'avait pas fussent considérées seulement comme une maladie. Nous vivions assez près du bord de la mer, et le vent du nord se faisait sentir souvent dans notre château : je l'entendais siffler la nuit à travers les longs corridors de notre démeure, et le jour il favorisait merveilleusement notre silence quand nous étions réunies. Le temps était humide et froid ; je ne pouvais presque jamais sortir sans éprouver une sensation douloureuse : il y avait dans la nature quelque chose d'hostile, qui me faisait regretter amèrement sa bienfaisance et sa douceur en Italie.

Nous rentrions l'hiver dans la ville, si c'est une ville, toutefois, qu'un lieu où il n'y a ni spectacle, ni édifices, ni musique, ni tableaux ; c'était un rassemblement de commérages, une collectioD d'ennuis tout à la fois divers et monotones.

La naissance, le mariage et la mort composaient toute l'histoire de notre société, et ces trois événements différaient là moins qu'ailleurs. Représentez-vous ce que c'était pour une Italienne comme moi, que d'être assise autour d'une table à

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thé plusieurs heures par jour après dîner, avec la société de ma belle-mère. Elle était composée de sept femmes, les plus graves de la province ; deux d'entre elles étaient des demoiselles de cinquante ans, timides comme à quinze, mais beaucoup moins gaies qu'à cet âge. Une femme disait à l'autre : Ma chère, croyezvous que Veau soit assez bouillante 'pour la jeter sur le thé? — Ma chère, répondait l'autre, je crois que ce serait trop tôt, car ces messieurs ne sont pas encore prêts à venir. — Resteront-ils longtemps à table aujourd'hui? disait la troisième ; qu'en croyez-vous, ma chère? — Je ne sais pas, répondait la quatrième ; il me semble que l'élection du parlement doit avoir lieu la semaine prochaine, et il se pourrait qu'ils restassent pour s'en entretenir. — Non, reprenait la cinquième ; je crois plutôt qu'ils parlent de cette chasse au renard qui les a tant occupés la semaine passée, et qui doit recommencer lundi prochain; je crois cependant que le diner sera bientôt fini. — Ah! je ne l'espère guère, disait la sixième en soupirant, et le silence recommençait. J'avais été dans les couvents d'Italie, ils me paraissaient pleins de vie à côté de •ce cercle, et je ne savais qu'y devenir.

Tous les quarts d'heure il s'élevait une voix qui faisait la question la plus insipide, pour obtenir la réponse la plus froide ; et l'ennui soulevé retombait avec un nouveau poids sur ces femmes, que l'on aurait pu croire malheureuses, si l'habitude prise dès l'enfance n'apprenait pas à tout supporter. Enfin, les messieurs revenaient, et ce moment si attendu n'apportait pas un grand changement dans la manière d'être des femmes : les hommes continuaient leur conversation auprès de la cheminée, les femmes restaient dans le fond de la chambre, distribuant Les tasses de thé ; et quand l'heure du départ arrivait, elles s'en allaient avec leurs époux, prêtes à recommencer le lendemain une vie qui ne différait de celle de la veille que par la date de i'almanach et par la trace des années qui venait enfin s'imprimer sur le visage de ces femmes, comme si elles eussent vécu pendant ce temps. (Livre KIV, chap. r.i

l'\ PRETENDANT \ LA MAIN DE CORINNE

.Mil belle-mère forma le projel de me marier au fils de son frère aîné, qui possédait une terre dan- notre voisinai:!' : c'étail

un homme de trente ans. riche, d'une belle figure, d'une naisauce illustre et d'un caractère fort honnête, mais si parfaite-

nient convaincu de l'autorité d'un mari sur sa femme, et de la destination soumise et domestique de cette femme, qu'un doute à cet égard l'aurait autant révolté que si l'on avait mis en question l'honneur ou la probité. M. Maclinson (c'était son nom) avait assez de goût pour moi, et ce qu'on disait dans la ville de mon esprit et de mon caractère singulier ne l'inquiétait pas le moins du monde ; il y avait tant d'ordre dans sa maison, tout s'y faisait si régulièrement, à la même heure et de la même manière, qu'il était impossible à personne d'y rien changer. Les deux vieilles tantes qui dirigeaient le ménage, les domestiques, les chevaux même, n'auraient pas su faire une seule chose différente de la veille, et les meubles qui assistaient à ce genre de vie depuis trois générations, se seraient, je crois, déplacés d'eux-mêmes, si quelque chose de nouveau leur était apparu. M. Maclinson avait donc raison de ne pas craindre mon arrivée dans ce lieu ; le poids des habitudes y était si fort, que la petite liberté que je me serais donnée aurait pu le désennuyer un quart d'heure par semaine, mais n'aurait sûrement jamais eu d'autre conséquence.

C'était un homme bon, incapable de faire de la peine ; mais si, cependant, je lui avais parlé des chagrins sans nombre qui peuvent tourmenter une âme active et sensible, il m'aurait considérée comme une personne vaporeuse, et m'aurait simplement conseillé de monter à cheval et de prendre l'air : il désirait de m'épouser, précisément parce qu'il ne se doutait pas des besoins de l'esprit et de l'imagination, et que je lui plaisais sans qu'il me comprît, S'il avait eu seulement l'idée de ce que c'était qu'une femme distinguée, et des avantages et des inconvénients qu'elle peut avoir, il eût craint de ne pas être assez aimable à mes yeux ; mais ce genre d'inquiétude n'entrait pas même dans sa tête. Jugez de ma répugnance pour un tel mariage ! Je le refusai décidément ; mon père me soutint ; ma belle-mère en conçut un vif ressentiment contre moi : c'était une personne despotique au fond de l'âme, bien que sa timidité l'empêchât souvent d'exprimer sa volonté : quand on ne la devinait pas, elle en avait de l'humeur : et quand on lui résistait, après qu'elle avait fait l'effort de s'exprimer, elle le pardonnait d'autant moins qu'il lui en avait plus coûté pour sortir de sa réserve accoutumée (1).

(1) Il y a dans ce portrait une ressemblance certaine avec Mme Necker ri dans cet te histoire un souvenirdes mariages manques de Mlle Necker.

Toute la ville nie blâma de la manière la plus prononcée. Une union aussi convenable, une fortune si bien en ordre, un homme si estimable, un nom si considéré ! tel était le cri général. J'essayai d'expliquer pourquoi cette union si convenable ne me convenait pas ; j'y perdis ma peine. Quelquefois je me faisais comprendre quand je parlais ; mais dès que j'étais partie, ce que j'avais dit ne laissait aucune trace ; car les idées habituelles rentraient. aussitôt dans les têtes de mes auditeurs, et ils recevaient avec un nouveau plaisir ces anciennes connaissances, que j'avais un moment écartées. (Livre XIV, chap. il.)

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