IL FAUT QUE LES ETRANGERS RESTENT ORIGINAUX
Si vous rencontrez un vrai Français, vous trouvez du plaisir à parler avec lui sur la littérature française ; vous vous sentez chez vous, et vous vous entretenez de vos affaires ensemble ; mais un étranger francisé ne se permet^pas une opinion ni une phrase qui ne soit orthodoxe, et le plus souvent c'est une vieille orthodoxie qu'il prend pour l'opinion du jour. L'on en est encore, dans plusieurs pays du Nord, aux anecdotes de la cour de Louis XIV. Les étrangers, imitateurs des Français, racontent les querelles de Mlle de Fontanges et de Mme de Montespan avec un détail qui serait fatigant quand il s'agirait d'un événement de la veille. Cette érudition de boudoir, cet attachement opiniâtre à quelques idées reçues, parce qu'on ne saurait pas trop comment renouveler sa provision en ce genre5tout cela est fastidieux <i même nuisible; car la véritable force d'un pays, c'est son caractère naturel; et l'imitation des étrangers, sous quelque rapporl que ce soit, est un défaut de patriotisme.
Les français hommes d'esprit, lorsqu'ils voyagent, n'aiment point à rencontrer, parmi les étrangers, l'esprit français, et recherchent surtout les hommes qui réuuissenl L'originalité natio-
nalc à L'originalité individuelle. Les marchandes de inodes, en France, envoient aux colonies, dans l'Allemagne et dans le Nord, ce qu'elles appellent vulgairement le fond de boutique, et cependant elles recherchent avec le plus grand soin les habits nationaux de ces mêmes pays, et les regardent avec raison comme des modèles très élégants. Ce qui est vrai pour la parure l'est également pour l'esprit. Nous avons une cargaison de madrigaux, de calembours, de vaudevilles, que nous faisons passer à l'étranger, quand on n'en fait plus rien en France ; mais les Français eux-mêmes n'estiment dans les littératures étrangères que les beautés indigènes. Il n'y a point de nature, point de vie dans l'imitation ; et l'on pourrait appliquer, en général, à tous ces esprits, à tous ces ouvrages imités du français, l'éloge que Roland, dans l'Arioste, fait de sa jument qu'il traîne après lui : Elle réunit, dit-il, toutes les qualités imaginables; mais elle a pourtant un défaut, c'est qu'elle est morte. (Irc partie, chap. ix.)