‹ Mme de StaëlChapitre 61 sur 112 · LA DESTINEE DES FEMMES · texte numérisé non relu

LA DESTINEE DES FEMMES

La nature et la société donnent aux femmes une grande habitude de souffrir, et l'on ne saurait nier, ce me semble, que, de nos jours, elles ne vaillent en général mieux que les hommes. Dans

une époque où le mal universel est l'égoïsme, les hommes, auxquels tous les intérêts positifs se rapportent, doivent avoir moins de générosité, moins de sensibilité que les femmes : elles ne tiennent à la vie que par les liens du cœur, et lorsqu'elles s'égarent, c'esl encore par un sentiment qu'elles sont entraînées : leur personnalité est toujours à deux, tandis que celle de 1 "homme n'a que lui-même pour but. On leur rend hommage par les affections qu'ells inspirent, mais celles qu'elles accordent sont presque toujours ùv^ sacrifices. La plus belle des vertus, le dévouement, est leur jouissance et leur destinée : nul bonheur ne peut exister pour elles que par le reflet de la gloire et des prospérités d'un autre: enfin, vivre hors de soi-même, soit par les idées, soit par les sentiments, soit surtout par les vertus, donne à l'âme un sentiment habituel d'élévation.

Dans les pays où les hommes sont appelés par les institutions politiques à exercer toutes les vertus militaires et civiles qu'inspire l'amour de la patrie, ils reprennent la supériorité qui leur appartient : ils rentrent avec éclat dans leurs droits de maîtres du monde : mais lorsqu'ils sont condamnés de quelque manière à l'oisiveté, ou à la servitude, ils tombent d'autant plus bas qu'ils devaient .-'élever plus haut. La destinée des femmes reste toujours la même, c'est leur 'âme seule qui la fait, les circonstances politiques n'y influent en rien. Lorsque les hommes ne savent pas. ou ne peuvent pas employer dignement et noblement leur vie, la nature se venge sur eux des dons mêmes qu'ils en ont reçus : l'activité du corps ne sert plus qu'à la paresse de l'esprit, la force de l'âme devient de la rudesse : et le jour se passe dans des exercices et des amusements vulgaires, les chevaux, la chasse, les festins; qui conviendraient comme délassement, mais qui abrutissent comme occupations. Pendant ce temps, les femmes cultivent leur esprit, et le sentiment et la rêverie conservent dans leur âme l'image de tout ce qui est noble et beau. ( I" partie, chap. ni.)

qu'est-ce que le bonheur pour une nation?

Dans un pays où tout mouvement est difficile : dans un pays oîi tout inspire une tranquillité profonde, le plus léger obstacle suffil pour ne rien l'aire, pour ne rien écrire et, si l'on le veut même, pour ne rien penser. Qu'y a-t-il de mieux que le bonheur? dira-t-on. Il faut savoir néanmoins ce qu'on entend par ce mot.

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Le bonheur consiste-t-il dans les facultés qu'on développe, ou dans celles qu'on étouffe? Sans doute un gouvernement est toujours digne d'estime quand il n'abuse point de son pouvoir et ne sacrifie jamais la justice à son intérêt ; mais la félicité du sommeil est trompeuse ; de grands revers peuvent la troubler ; et pour tenir plus aisément et plus doucement les rênes, il ne faut pas engourdir les coursiers.

Une nation peut très facilement se contenter des biens communs de la vie, le repos et l'aisance ; et des penseurs superficiels prétendront que tout l'art social se borne à donner au peuple ces biens. Il en faut pourtant de plus nobles pour se croire une patrie. Le sentiment patriotique se compose des souvenirs que les grands hommes ont laissés, de l'admiration qu'inspirent les chefs-d'œuvre du génie national, enfin de l'amour que l'on ressent pour les institutions, la religion et la gloire de son pays. Toutes ces richesses de l'âme sont les seules que ravirait un joug étranger ; mais si l'on s'en tenait uniquement aux jouissances matérielles, le même sol, quel que fût son maître, ne pourait-il pas toujours les procurer (Ire partie, cliap. vi.)

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