QUEL EST LE MEILLEUR SYSTEME D'ÉDUCATION
L'étude des langues, qui fait la base de l'instruction en Allemagne, est beaucoup plus favorable aux progrès des facultés dans l'enfance, que celle des mathématiques ou des sciences physiques (2). Pascal, ce grand géomètre, dont la pensée proi'i ii(!e planait sur la scunce dont il s'occupait spécialement, comme sur toutes les autres, a reconnu lui-même les défauts inséparables des esprits formés d'abord par les mathématiques : cette étude, dans le premier âge, n'exerce que le mécanisme de
(1) On voit que ce passage a été écrit en 1809. Il s'agit du premier exil de Mme de Staël en 1803.
(2) Cette critique de l'éducation par les mathématiques et liai les sciences était dirigée contre l'éducation (les collèges de l'Empire.
Cf. Lamartine, Des destinées de ta poésie : « C'était une ligue universelle des études mathématiques contre la pensée et la poésie. » Aucun plaidoyer plus éloquent que celui de Mme de Staël n'a été écrit en laveur de l'éducation par les langues et de la nécessité de Veffort.
l'intelligence ; les enfants que Ton occupe de si bonne heure à calculer, perdent toute cette sève de l'imagination, alors si belle et si féconde, et n'acquièrent point à la place une justesse d'esprit transcendante : car l'arithmétique et l'algèbre se bornent à nous apprendre de mille manières ih>< propositions toujours identiques. Les problèmes de la vie sont plus compliqués ; aucun n'est positif, aucun n'est absolu : il faut deviner, il faut choisir, à l'aide d'aperçus et de suppositions qui n'ont aucun rapport avec la marche infaillible du calcul.
Les vérités démontrées ne conduisent point aux vérités probables, les seules qui servent de guide dans les affaires, comme dans les arts, comme dans la société. Il y a sans doute un point où les mathématiques elles-mêmes exigent cette puissance lumineuse de l'invention, sans laquelle on ne peut pénétrer dans les secrets de la nature : au sommet de la pensée, l'imagination d'Homère et celle de Newton semblent se réunir : mais combien d'enfants, sans génie pour les mathématiques, ne consacrent-ils pas tout leur temps à cette science ! On n'exerce chez eux qu'une seule faculté, tandis qu'il faut développer tout l'être moral dans une époque où l'on peut si facilement déranger l'âme comme le corps, en ne fortifiant qu'une partie.
Rien n'est moins applicable à la vie qu'un raisonnement mathématique. Une proposition, en fait de chiffres, est décidément fausse ou vraie ; sous tous les autres rapports le vrai se mêle avec le faux d'une telle manière, que souvent l'instinct peut seul nous décider entre de motifs divers, quelquefois aussi puissants d'un côté que de l'autre. L'étude des mathématiques, habituant à la certitude, irrite contre toutes les opinions opposées à la nôtre : tandis que ce qu'il y a de plus important pour la conduite de ce monde, c'est d'apprendre les autres, c'est-à-dire de concevoir tout ce qui les porte à penser et à sentir autrement que nous. Les mathématiques induisent à ne tenir compte que de ce (pii es1 prouvé. tandis que les vérités primitives, celles que le sentiment et le génie saisissent, ne sont pas susceptibles de démonstration.
Enfin les mathématiques, soumettant tout au calcul, inspirent trop de respect pour la force: et cette énergie sublime qui ne compte pour rien les obstacles et se plaît dans les sacrifices,
B'accorde difficilement avec le genre de raison que développent les combinaisons algébriques.
Il me semble donc que, pour l'avantage de la morale, aussi bien que pour celui de l'esprit, il vaut mieux placer l'étude des