M A D A M E DE S TA E L . — C II A P . I V
mathématiques dans son temps, et comme une portion de l'instruction totale, mais non en faire la base de l'éducation, e1 par conséquent le principe déterminant du caractère et de l'âme.
Parmi les systèmes d'éducation, il en est aussi qui conseillent de commencer renseignement par les sciences naturelles ; elles ne sont dans l'enfance qu'un simple divertissement ; ce sont des hochets savants qui accoutument à s'amuser avec méthode et à étudier superficiellement. On s'est imaginé qu'il fallait, autant qu'on le pouvait, épargner de la peine aux enfants, changer en délassement toutes leurs études, leur donner de bonne heure des collections d'histoire naturelle pour jouets, des expériences de physique pour spectacle. Il me semble que cela aussi est un système erroné. S'il était possible qu'un enfant apprît bien quelque chose en s'amusant, je regretterais encore pour lui le développement d'une faculté, l'attention, faculté qui est beaucoup plus essentielle qu'une connaissance de plus. Je saie qu'on me dira que les mathématiques rendent particulièrement appliqué ; mais elles n'habituent pas à rassembler, à apprécier, à concentrer : l'attention qu'elles exigent est, pour ainsi dire, en ligne droite : l'esprit humain agit en mathématiques comme un ressort qui suit une direction toujours la même.
L'éducation faite en s'amusant disperse la pensée ; la peine en tout genre est un des grands secrets de la nature : l'esprit de l'enfant doit s'accoutumer aux efforts de l'étude, comme notre âme à la souffrance. Le perfectionnement du premier âge tient au travail, comme le perfectionnement du second à la douleur : il est à souhaiter sans doute que les parents et la destinée n'abusent pas trop de ce double secret ; mais il n'y a d'important, à toutes les époques de la vie, que ce qui agit sur le centre même de l'existence, et l'on considère trop souvent l'être moral en détail. Vous enseignerez avec des tableaux, avec des cartes, une quantité de choses à votre enfant, mais vous ne lui apprendrez pas à apprendre ; et l'habitude de s'amuser, que vous dirigez sur les sciences, suivra bientôt un autre cours, quand l'enfant ne sera plus dans votre dépendance.
Ce n'est donc pas sans raison que l'étude des langues anciennes cl modernes a été la base de tons les établissements d'éducation qui ont formé les hommes les plus capables en Europe : le sens (l'une pnrase dans une langue étrangère est à la fois un problème grammatical et intellectuel : ce problème est tout à fait proportionné à l'intelligence de l'enfant : d'abord il n'entend que les
mots, puis il s'élève jusqu'à la conception de la phrase ; et bientôt après, le charme de l'expression, sa force, son harmonie, tout ce qui se trouve enfin dans le langage de l'homme, se fait sentir par degrés à l'enfant qui traduit. Il s'essaye tout seul avec les difficultés que lui présentent deux langues à la fois ; il s'introduit dans les idées successivement, compare et combine divers genres d'analogies et de vraisemblances ; et l'activité spontanée de l'esprit, la seule qui développe vraiment la faculté de penser, est vivement excitée par cette étude. Le nombre des facultés qu'elle fait mouvoir à la fois lui donne l'avantage sur tout autre travail, et l'on est trop heureux d'employer la mémoire flexible de l'enfant à retenir un genre de connaissances sans lequel il serait borné toute sa vie au cercle de sa propre nation, cercle étroit comme tout ce qui est exclusif.
L'étude de la grammaire exige la même suite et la même force d'attention que les mathématiques, mais elle tient de beaucoup plus près à la pensée. La grammaire lie les idées l'une à l'autre, comme le calcul enchaîne les chiffres ; la logique grammaticale est aussi précise que celle de l'algèbre, et cependant elle s'applique à tout ce qu'il y a de vivant dans notre esprit : les mots sont en même temps des chiffres et des images ; ils sont esclaves et libres, soumis à la discipline de la syntaxe, et tout-puissants par leur signification naturelle ; ainsi l'on trouve dans la métaphysique de la grammaire l'exactitude du raisonnement et l'indépendance de la pensée réunies ensemble ; tout a passé par les mots et tout s'y retrouve quand on sait les examiner : tes langues sont inépuisables pour l'enfant comme pour l'homme, et chacun en peut tirer tout ce dont il a besoin. Ire partie, chap. xvni.)
DIFFÉRENCES ESSENTIELLES ENTRE LE GOUT DES FRANÇAIS ET CELUI DES ALLEMANDS
En iïraïuv, m) ne lit guère lin ouvrage que pour en parler; en Allemagne, où l'on vil presque seul, on veut que l'ouvrage même tienne compagnie;et quelle société de l'âme peut-on faire avec un livre qui ne sérail lui-même que l'écho de la société ! I )ans le silence de la retraite, rien ne semble plus triste que l'espril du monde. L'homme solitaire a besoin qu'une émotion intime lui tienne lieu du mouvement extérieur qui lui manque.
La clarté passe en France pour L'un dc^ premiers mérites d'un
écrivain; car il s'agit, avant tout, de rie pas se donner de la peine et d'attraper, en lisant Le matin, ce qui fait briller le soir en causant. Mais les Allemands savent que la clarté ne peul jamais être qu'un mérite relatif : un livre est clair selon le sujet et selon le lecteur. Montesquieu ne peut être compris aussi facilement que Voltaire, et néanmoins il est aussi lucide que l'objet de ses méditations le permet. Sans doute, il faut porter la lumière dans la profondeur; mais ceux qui s"en tiennent aux -grâces de l'esprit et aux jeux des paroles, sont bien plus sûrs d'être compris : ils n'approchent d'aucun mystère, comment donc seraient-ils obscurs? Les Allemands, par un défaut opposé, se plaisent dans les ténèbres ; souvent ils remettent clans la nuit ce qui était au jour, plutôt que de suivre la route battue ; ils ont un tel dégoût pour les idées communes, que, lorsqu'ils se trouvent dans la nécessité de les retracer, ils les environnent d'une métaphysique abstraite qui peut les faire croire nouvelles jusqu'à ce qu'on les ait reconnues. Les écrivains allemands ne se gênent point avec leurs lecteurs ; leurs ouvrages étant reçus et commentés comme des oracles, ils peuvent les entourer d'autant de nuages qu'il leur plaît ; la patience ne manquera point pour écarter ces nuages ; mais il faut qu'à la fin on aperçoive une divinité : car ce que les Allemands tolèrent le moins, c'est l'attente trompée ; leurs efforts mêmes et leur persévérance leur rendent les grands résultats nécessaires. Dès qu'il n'y a pas dans un livre des pensées fortes et nouvelles, il est bien vite dédaigné ; et si le talent fait tout pardonner, l'on n'apprécie guère les divers genres d'adresse par lesquels on peut essayer d'y suppléer.
La prose des Allemands est souvent trop négligée. L'on attache beaucoup plus d'importance au style en France qu'en Allemagne; c'est une suite naturelle de l'intérêt qu'on met à la parole, et du prix qu'elle doit avoir dans un pays où la société domine. Tous les hommes d'un peu d'esprit sont juges de la justesse et de la convenance de telle ou telle phrase, tandis qu'il faut beaucoup d'attention et d'étude pour saisir l'ensemble et l'enchaînement d'un ouvrage. D'ailleurs les expressions prêt mt bien plu- à La plaisanterie que les pensées, et dans toul ce qui lient aux mots, l'un rit avanl d'avoir réfléchi; Cependant, la beauté du style n'est point, il faut en convenir, un avantage piirenieiii extérieur; car les sentiments vrais inspirent presque toujours les expressions les plus nobles et les plus justes; et, s'il est permis d'être indulgent pour le style d'un écrit plûloso-
phique. ou ne doit pas l'être pour celui d'une composition littéraire : dans la sphère des beaux-arts, la forme appartient au faut à l'âme cpie le sujet même.
L'art dramatique offre un exemple frappant des facultés distinctes des deux peuples. Tout ce qui se l'apporte à Faction, à l'intrigue, à l'intérêt des événements, est mille fois mieux combiné, mille fois mieux conçu chez les Français : tout ce qui tient au développement des impressions du cœur, aux orages secrets des passions fortes, est beaucoup plus approfondi chez les Allemands.
Il faut, pour que les hommes supérieurs de l'un et de l'autre pays atteignent au plus haut point de perfection, que le Français soit religieux et que l'Allemand soit un peu mondain. La piété s'oppose à la dissipation d'âme, qui est le défaut et la grâce de la nation française : la connaissance des hommes et de la société donnerait aux Allemands, en littérature, le goût et la dextérité qui leur manquent. Les écrivains des deux pays sont injustes les uns envers les autres : les Fiançais cependant se rendent plus coupables à cet égard (pie les Allemands ; ils jugent sans connaître, ou n'examinent qu'avec un parti pris : les Allemands sont plus impartiaux. L'étendue des connaissances fait passer sous les yeux tant de manières de voir diverses, qu'elle donne à l'esprit la tolérance qui naît de l'universalité.
Les1 Français gagneraient plus néanmoins à concevoir le génie allemand, que les Allemands à se soumettre au bon goûl français. Toutes les fois que, de nos jours, on a pu faire entrer dans la régularité française un peu de sève étrangère, les Français y ont applaudi avec transport. J.-J. Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre. Chateaubriand, etc., dans quelques-uns de leurs ouvrages, sont tous, même à leur insu, de l'école germanique, c'est-à-dire, qu'ils ne puisent leur talent que dans le fond de leur âme. Alais si Fou voulait discipliner les écrivains allemands d'après les lois prohibitives de la littérature française, ils ne sauraient commenl naviguer au milieu des écueils qu'on leur aurait indiqués : ils regretteraient la pleine mer, el leur esprit serait plus troublé qu'éclairé. Il ne s'ensuit pas qu'ils doivent tout hasarder, el qu'ils ne feraient pas bien de s'imposer quelquefois des bornes; nuris il leur importe de les placer d'après leur manière de voir. Il faut, pour leur faire adopter de certaines restrictions nécessaires, remonter au principe de ces restrictions, sans jamais employer l'autorité ^\w ridicule, contre laquelle ils sont toul à l'ail révoltés.
Les hommes de génie de tous les pays sont faits pour se comprendre et pour s'estimer : mais le vulgaire des écrivains et des lecteurs allemands et français rappelle cette fable de La Fontaine où la cigogne ne peut manger dans le plat, ni le renard dans la bouteille. Le contraste le plus parfait se fait voir entre les esprits développés dans la solitude et ceux qui sont formés par la société. Les impressions du dehors et le recueillement de l'âme, la connaissance des hommes et l'étude des idées abstraites, Faction et la théorie donnent des résultats tout à fait opposés. La littérature, les arts, la philosophie, la religion des deux peuples attestent cette différence ; et l'éternelle barrière du Rhin sépare deux régions intellectuelles qui, non moins que les deux contrées, sont étrangères l'une à l'autre. (IIe partie, chap. Ier.)