DE L'ENTHOUSIASME
Tout ce qui nous porte à sacrifier notre propre bien-être, ou notre propre vie, est presque toujours de l'enthousiasme ; car le droit chemin de la raison égoïste doit être de se prendre soimême pour but de tous ses efforts et de n'estimer dans ce monde que la santé, l'argent et le pouvoir. Sans doute la conscience suffit pour conduire le caractère le plus froid dans la route de la vertu ; mais l'enthousiasme est à la conscience ce que l'honneur est au devoir : il y a en nous un superflu d'âme qu'il est doux de consacrer à ce qui est beau, quand ce qui est bien est accompli. Le génie et l'imagination ont aussi besoin qu'on soigne un peu leur bonheur dans ce monde ; et la loi du devoir, quelque sublime qu'elle soit, ne suffit pas pour faire goûter toutes les merveilles du cœur et de la pensée.
On ne saurait le nier, les intérêts de la personnalité pressent l'homme de toutes parts : il y a même dans ce qui est vulgaire une certaine jouissance dont beaucoup de gens sont très susceptibles, et l'on retrouve souvent les traces de penchants ignobles sous l'apparence des manières les plus distinguées. Les talents supérieurs ne garantissent pas toujours de cette nature dégradée, qui dispose sourdement de l'existence des hommes, et leur fait placer leur bonheur plus bas qu'eux-mêmes. L'enthousiasme seul peut contre-balancer la tendance à l'égoïsine, et c'est à ce signe divin qu'il faut reconnaître les créatures immortelles. Lorsque vous parlez à quelqu'un sur des sujets dignes d'un saint respect . vous apercevez d'abord s'il éprouve un noble frémissement, si son coeur bat pour des sentiments élevés, s'il
( 1 ) Il est aisé de voir que tout le chapitre est dirigé contre l'Empereur et contre ceux <|iii, dans son entourage, raillaient ces nobles élans de L'âme. (Cf. I.wi \i;ti\i:. Des destinées tir lu poésie.)
a fait alliance avec l'autre vie, ou bien s'il n'a qu'un peu d'esprit qui lui sert à diriger le mécanisme de l'existence. Et qu'est-ce donc que l'être humain, quand on ne voit en lui qu'une jtrudence dont son propre avantage est l'objet? L'instinct des animaux vaut mieux, car il est quelquefois généreux et fier ; mais ce calcul, qui semble l'attribut de la raison, finit par rendre incapable de la première des vertus, le dévouement.
Parmi ceux qui s'essayent à tourner les sentiments exaltés en ridicule, plusieurs en sont pourtant susceptibles à leur insu. La guerre, fût-elle entreprise par des vues personnelles, donne toujours quelques-unes des jouissances de l'enthousiasme ; l'enivrement d'un jour de bataille, le plaisir singulier de s'exposer à la mort, quand toute notre nature nous commande d'aimer la vie, c'est encore à l'enthousiasme qu'il faut l'attribuer. La musique m litaire, le hennissement des chevaux, l'explosion de la poudre, cette foule de soldats revêtus des mêmes couleurs, émus par le même désir, se rangeant autour dos mêmes bannières, font éprouver une émotion qui triomphe de l'instinct conservateur de l'existence ; et cette jouissance est si forte, que ni les fatigues, ni les souffrances, ni les périls, ne peuvent en déprendre les âmes. Quiconque a vécu de cette vie iraime qu'elle. Le but atteint ne satisfait jamais ; c'est l'action de se risquer qui est nécessaire, c'est elle qui fait passer l'enthousiasme dans le sang ; et, quoiqu'il soit plus pur au fond de l'âme, il est encore d'une noble nature, lors même qu'il a pu devenir une impulsion presque physique.
« 0 France ! terre de gloire et d'amour ! si l'enthousiasme s'éteignait un jour sur votre sol, si le calcul disposait de tout, et que le raisonnement seul inspirât même le mépris des périls, à quoi vous serviraient votre beau ciel, vos esprits si brillants, votre nature si féconde? Une intelligence active, une impétuosité savante vous rendraient les maîtres du monde; mais vous n'y laisseriez que la trace des torrents de sable, terribles (Munme les flots, arides comme le désert (1). » (IVepartie, chap. x.)
(1) Cette dernière phrase est celle qui a excité le plus d'indignation à la police contre mon livre : il me semble cependant qu'elle n'aurait P'i déplaire aux Français. (Note de Fauteur.)
En octobre 1810, Mme de Staël est de retour à Coppet. Elle est étroitement surveillée, avec une rigueur qu'elle n'a pas encore connue. La raison en est, d'abord, le livre De V Allemagne et la tentative avortée de publication de ce livre; ensuite le remplacement de Fouché à la police par le duc de Rovigo. Fouché connaissait Mme de Staël; par politique et par système, il évitait les vexations inutiles ; Savary, en soldat discipliné, est l'exécuteur impitoyable des ordres de l'Empereur. Mais de toutes ces raisons la plus puissante est que l'Empire est engagé dans une lutte sans merci contre tous ses ennemis de l'intérieur et de l'extérieur ; il est condamné au despotisme pour se défendre.
Par une conséquence naturelle, le rôle de Mme de Staël grandit encore, ("e rôle devient européen et mondial. Elle groupe autour d'elle les exilés de marque, tous ceux qu'a frappés la vengeance impériale. Mme Récamier, Mathieu de Montmorency viennent la voir à Coppet : ils sont exilés à quarante lieues de Paris. En réalité, ce n'est pas pour cette visite ;le salon de Mme Récamier donnait des inquiétudes à l'Empereur ; Mathieu s'était compromis clans l'affaire des princes espagnols et des « cardinaux noirs (1) ». Mais Mme de Staël peisuade à l'opinion, se persuade à elle-même que, s'ils sont exilés, c'est à cause d'elle. Elle aussi pourrait s'écrier:
Ah! je porte malheur à tout ce qui m'entoure !
Coppet devient le cercle fatal dont nul n'approche sans être frappé de la foudre.
En mai 1812, se produit un coup de théâtre, le « comble du bien joué », dit Rovigo dans ses Mémoires : Mme de
(1) Voir notre ouvrage sur Mathieu de Montmorency et Mme de Staël
M u \ mi: l'K St.w.i,. 9
Staël s'évade de Coppet. Elle part en chaise de poste pour une randonnée fantastique : Autriche, Russie, Suède, Angleterre ; de ce dernier pays enfin, elle pourra braver impunément son ennemi. Que s'est-il passé? Rien de la part de l'Empereur ; aucune persécution nouvelle (1). Mais, beaucoup par la faute de Mme de Staël, le séjour à Coppet est devenu impossible. A la fin de 1810, elle a inspiré une passion très vive à un jeune officier de hussards, John Rocca, blessé en Espagne, en convalescence à Genève dans sa famille. Cet amour romanesque et payé de retour est la fable de Genève et de Lausanne. Mme de Staël épouse secrètement ce jeune homme, qui a vingt et un ans de moins qu'elle ; elle a de lui un enfant, qui naît le 17 ami 1812. Or, c'est en mai qu'elle part de Coppet. Pourquoi ? C'est que la police, le préfet de Genève ont flairé la vérité ; rapports, épigrammes, chansons parviennent à l'Empereur. Les ennemis de Mme de Staël exultent ; les amis sont confondus. H ne reste à Mme de Staël qu'une ressource : partir. Mais ce départ sera un coup de maître. Elle va persuader à l'Europe qu'elle fuit la tyrannie impériale, prêcher la croisade sainte, enflammer les courages, exciter à Vienne, à Moscou, à Pétersbourg, à Stockholm les rancunes, les haines, les désirs de vengeance.
A Vienne, la société lui fait un accueil triomphal. Mais le gouvernement, qui ménage encore Napoléon, l'invite à poursuivre son voyage. Elle traverse la Moravie, la Galicie, la Pologne ; elle entre en Russie le 14 juillet 1812, fait un long détour pour éviter les armées françaises qui envahissent le pays. A Kiew, à Moscou, à Pétersbourg, elle excite la curiosité, l'enthousiasme : « Voihà donc cette illustre Mme de Staël qui n'a pas craint d'engager la lutte avec le tyran de l'Europe ! » A vrai dire, elle se sent dépaysée en Russie ; on la regarde un peu trop comme un phénomène, sans comprendre sa lumineuse intelligence ; mais on sent en elle
(1) Elle l'avoue elle-même dans Dix années d'exil (Édit. Paul Gautier, p. 221) : « Depuis six mois, il n'était pas arrivé de persécutions nouvelles. »
une force précieuse à ménager dans les circonstances de l'heure présente. Les Miloradowitch, les Stein, les Narisclikine, les Romanzof , les Orlof lui font fête; le tsar Alexandre, la tsarine Elisabeth la reçoivent.
De Russie, elle passe en Suède ; elle arrive à Stockholm le 24 septembre 1812. Elle y retrouve son ancien ami, son complice du temps du Consulat, Bernadotte, devenu prince royal, toujours indécis et perplexe, ne sachant encore s'il doit rompre avec Napoléon et se jeter dans les bras de la Russie et de l'Angleterre. Elle intrigue avec les agents de la Prusse, de la Russie, de l'Autriche ; sous son inspiration, Schlegel publie sa brochure Sur le système continental et sur ses rapports avec la Suède, à laquelle elle a très certainement collaboré. Elle-même revoit son Essai sur le suicide, qu'elle a écrit à Coppet à la fin de 1811, qui paraît à Londres au commencement de 1813, et qui est moitié méditation philosophique, moitié pamphlet politique, tout vibrant d'enthousiasme et d'amour de la liberté. Enfin elle continue à rédiger cette partie de ses Mémoires connue sous le nom de Dix années d'exil, commencée à Coppet avant sa fuite; ils sont d'ailleurs inachevés et s'arrêtent au. moment où elle va aborder en Suède. C'est dans cet état qu'ils seront publiés après sa mort par son fils, le baron Auguste de Staël ; nous en parlerons alors.
En juin 1813, Mme de Staël quitte Stockholm pour l'Angleterre, où elle séjournera près d'un an, jusqu'à sa rentrée en France en mai 1814 (1). Elle est au but de son voyage ; elle n'a entrepris cette longue tournée que pour trouver asile dans le seul pays d'Europe qui a échappé à la tyrannie napoléonienne et dont elle admire passionnément la liberté, les institutions, la société. Son arrivée est l'événement de la « saison» ; on l'admire, mais non sans réserves ; ses habitudes, son esprit interrogateur, sa curiosité tyrannique choquaient au plus haut point les habitudes anglaises.
(1) Voir, sur ce séjour: en Angleterre, le charmant article, très documenté, de Doris Gunkell, Mme de Staël en Angleterre. (Revue d'histoire littéraire de la France, octobre-décembre 1913.)
Walter Scott soupira d'aise en apprenant que le « tourbillon en jupons » n'irait pas honorer Edimbourg de sa visite : « Tous la fuyaient comme la peste, dit sir Philip Francis dans ses Mémoires, sauf quelques-uns qui allaient la regarder en passant, comme on regarde un boa constrictor ou un orang-outang ! »
Voici une amusante anecdote que raconte le même sir Philip et qui montre les scènes comiques auxquelles donna lieu la présence de Mme de Staël.
Lorsque j'entrai dans la pièce, Mme de Staël m'avait l'air d'être aux abois, cernée par ses adorateurs, prête à soutenir l'attaque que ceux-ci semblaient préparer. D'autres prenaient le rôle de spectateurs, tout yeux, tout oreilles, mais sans voix. Enfin un des plus audacieux hasarda une question, résolu à partager l'immortalité avec elle ou à mourir à la peine. La conversation était tombée sur Bonaparte, qui venait d'être envoyé à l'île d'Elbe, et l'interrogateur demanda à Mme de Staël si Bonaparte était à son avis un grand homme. Un silence de mort attendit la réponse de l'oracle, qui prononça enfin : « Bonaparte n'est pas un homme, c'est un système ! » De tous côtés, on entendit des approbations respectueuses où dominaient des « Comme c' st profond ! » « Comme c'est vrai ! » « Comme c'est beau ! » « Comme c'est original ! » Cependant James Smith, un des auteurs des Rejected Addresses, se trouvait dans l'assistance. Ce n'était pas un homme à se laisser prendre par des mots ou par la magie d'un grand nom, et sotto voce il demanda à son voisin : « Savez-vous ce qu'elle veut dire? — Mais certainement, fut la réponse. — Eh bien, quoi? demanda Smith. — Mais que Bonaparte n'est pas un-un-un homme, que c'est un-un-un système. ■ — Et après, qu'est-ce que cela veut dire? poursuivit l'inexorable Smith. — Ma foi, je ne sais pas trop, mais je suppose qu'elle voulait dire quelque chose. »
Elle mettait aussi à de rudes épreuves le cant et le respedtibility ; la présence de « M. l'Amant », comme disait lord Byron, ce fâcheux Rocca, qui la suivait comme son ombre, n'allait pas sans quelque ridicule; mais enfin elle finit par conquérir de haute lutte une société qui n'avait que peu de sympathie pour les intellectuelles. « Je n'aime
pas Mme de Staël, écrivait Byron à Murray. Mais, croyezmoi, elle bat à plate couture tous nos indigènes. » La publication du livre De V Allemagne à Londres, en octobre 1813, désarma les critiques et mit le comble à sa gloire. Le livre arrivait à son heure, à la veille de Leipzig; il avait des accents prophétiques ; il profitait de l'immense réclame que lui avait faite la saisie de la police impériale. On se jeta sur ce livre : en trois jours, l'édition fut épuisée. On admirait les développements littéraires, mais on écoutait surtout la voix éloquente qui appelait aux armes un grand peuple en exaltant en lui le sentiment de la liberté.
Cependant le dénouement approche ; le Rhin est franchi, les Alliés entrent en France. Il semble qu'alors les yeux de Mme de Staël se dessillent, que la lumière se fasse dans son esprit. Elle n'avait pas prévu l'invasion de la France, la domination étrangère ; elle est dans une situation très fausse, prise entre sa haine de Napoléon et son amour sincère, profond pour la France. «De quoi me faites-vous compliment? dit-elle à ceux qui la félicitent, de ce que je suis au désespoir? »
En mai 1814, elle est de retour à Paris, et ce retour est le plus éclatant des triomphes. « En Europe, disait-on à cette époque, il faut compter trois puissances : l'Angleterre, la Russie et Mme de Staël (1). » Elle est, à la lettre, un des oracles de l'opinion européenne et la personnalité à la mode avec l'empereur Alexandre. Souverains, ministres, hommes d'État, généraux, écrivains, simples gens du monde se pressent aux célèbres réunions de Clichy. Dans ce tumulte de passions et dans l'enivrement de la victoire, elle conserve la clarté de son jugement et sa générosité native. Elle devient vite suspecte au gouvernement de la Restauration par la sympathie qu'elle manifeste aux vaincus. « L'hôpital des partis vaincus », jamais sa maison ne mérita mieux ce beau nom qu'elle avait tant de fois justifié.
Aux Cent Jours, Mme de Staël se retire à Coppet. « C'en est fail de la liberté, disait-elle, si Bonaparte triomphe,
(Il Mme DE Chastenay, Mémoires) (. II. p. t4.'>.
et de l'indépendance nationale, s'il est battu. » C'est par amour de la France, par horreur de l'invasion étrangère, beaucoup plus que par l'effet des promesses de l'Empereur à son égard, qu'elle écrit, qu'elle fait passer en Angleterre par l'intermédiaire de Crawford, ministre des États-Unis, la lettre à Castlereagh, dont on a contesté, bien à tort, l'authenticité et qui est tout à la gloire de son auteur (1).
Après Waterloo, Mme de Staël revient à Paris; mais elle ne jouit pas longtemps de son triomphe. Physiquement, elle est épuisée ; cette longue lutte, ces pérégrinations à travers l'Europe, les souffrances morales de toutes sortes, la mort tragique de son fils Albert tué en duel, la maladie de Rocca, phtisique, condamné par les médecins, tant d'épreuves ont triomphé de sa forte nature. Elle a encore un bonheur : le mariage de sa fille Albertine avec le duc de Broglie (février 1816). Elle défend avec toute l'ardeur de son âme la cause de la liberté menacée par les ultras. Enfin, elle reçoit le premier coup de la mort. En février 1817, en pleine soirée, chez le duc Decazes, elle est frappée de paralysie. Elle ne doit plus se relever. Ses amis se pressent autour de son lit, rue Royale, puis rue Neuvedes-Mathurins. Chateaubriand, son « cher Francis », qu'elle avait protégé au temps à'Atala et qui avait conservé pour elle quelque reconnaissance, nous a laissé une relation émouvante de sa visite. 11 vit, dans la pénombre de la chambre, la femme étendue sur son lit, pâle, tragique, avec ses grands yeux brûlants de fièvre, tendant vers lui sa main amaigrie, et, dans la ruelle, un fantôme, une « nueuse idole », Rocca, qui s'apprêtait à suivre son amie. Elle s'éteignit sans souffrance : le matin du 14 juillet 1817, on la trouva morte.
Elle avait beaucoup souffert, beaucoup par ses fautes, beaucoup aussi par la destinée. Le fond véritable de sa nature, celui que connaissaient bien ses amis, ses intimes, c'était la mélancolie. « Une mélancolique du grand monde, » a dit Stendhal ; et Stendhal a raison. Elle redoutait par-
(1) Leiters and Dispnlchcs <>f lord Castlereagh, t. II, p. 336.
dessus tout la solitude, parce que la solitude la laissait face à face avec ses pensées, qui étaient tristes. Elle a cherché à s'étourdir par les succès mondains, par la gloire ; mais tout ce fracas n'a pu étouffer la plainte douloureuse de son âme. Elle a trahi son secret par quelques mots, qui montrent la désillusion de sa vie : « La gloire est le deuil éclatant du bonheur. » « Dans la première partie de la vie, l'éducation se fait par le travail, et dans la seconde par la douleur. » Et, en janvier 1814, après le publication du livre De V Allemagne, en plein triomphe, elle écrivait à Benjamin Constant : « Rien n'a d'existence solide que la douleur. » Mais si le mot du poète est vrai, il s'applique à Mme de Staël :
Kien ne nous rend si grand qu'une grande douleur.
La douleur a ennobli sa vie ; elle confère à la seconde partie de son existence et de son œuvre une sorte de beauté grave et tragique.