LA RESTAURATION. -- LES ŒUVRES POSTHUMES
La gloire de Mme de Staël n'a jamais été plus éclatante que dans les années qui ont suivi sa mort. C'est qu'elle laissait, presque achevé, un ouvrage que ses héritiers ont publié et qui, par l'ampleur des idées, par la nouveauté des jugements, par l'indépendance généreuse de l'esprit qui l'anime, a exercé sur les contemporains une influence extraordinaire. Il est probable que les Considérations sur la Révolution française sont le plus grand livre de l'époque de la Restauration ; il est certain que nul n'a suscité de plus violentes polémiques et un plus grand enthousiasme.
Qu'est-ce que ce livre?
Ce devait être d'abord une apologie de M. Necker et de sa conduite politique sous la Révolution (Cf. Y Avertissement en tête de l'ouvrage) ; Mme de Staël avait conçu l'idée de ce livre dès 1804, après la mort de son père (1), et le premier volume porte la marque du projet primitif. Mais la grandeur du sujet — la Révolution française avait entraîné l'auteur ; chemin faisant, le livre s'était grosse gonflé de toutes sortes de réflexions sur les hommes, les événements de cette époque extraordinaire. De la Révolution, Mme de Staël était passée à l'époque du
1 1 1 Je nie propose un jour, si mon esprit se relève du coup qui a pour jamais détruit mon bonheur, d'écrire la vie publique de mon père, comme ministre el comme écrivain ; mais cette vie étanl aécessairemeni liée tout entière à la plus grande époque de l'histoire européenne, à la Révolution de Prance, je renvoie à d'autres temps un travail qui pourrait réveiller les passions haineuses que la mort ;i désarmées. > {Du caractère de M. Necker.)
ni MADAME DE SÏAEL. — CHAP. V
Consulat et de l'Empire. Elle avait travaillé longuement à cet ouvrage en 1813, en Angleterre ; il semble qu'alors elle ait été plus particulièrement frappée de la situation respective de la France et de l'Angleterre et qu'elle ait fait entrer, à cette époque, des considérations sur ce sujet dans son livre (1). Bref, il n'y a pas unité de plan ; il y en a moins encore que dans les autres ouvrages de Mme de Staël. Le temps a fait ce livre. Sa vraie unité vient de l'esprit de liberté qui l'anime.
Ce livre est-il tout entier de la main de Mme de Staël?
Il faut faire des réserves. En 1816, le livre est rédigé dans ses grandes lignes, suivant la méthode de Mme de Staël, qui écrivait de premier jet ses pensées, presque sans retouche, sans laisser refroidir l'inspiration, reprenait ensuite, modifiait cette rédaction primitive et récrivait en entier l'ouvrage. C'est ainsi qu'il existe plusieurs manuscrits pour chacune de ses œuvres. De 1816 à 1817, elle passe une année à reviser, à corriger son livre. Quand elle meurt, les deux premiers volumes sont terminés et une partie du troisième. Son gendre, le duc de Broglie, et son fils, le baron Auguste de Staël, sous la direction de Schlegel, le confident, l'ami de Mme de Staël, le précepteur de ses enfants, se mettent à l'œuvre. Dans quelle mesure ont-ils respecté le texte de Mme de Staël? Us avouent dans la préface qu'ils ont corrigé de « légères inexactitudes », fait des retouches de style ; cela est inquiétant. D'autre part, le troisième volume n'était écrit que de premier jet ; des « notes marginales » indiquaient les points que l'auteur avait développés. Dans quelle mesure ces notes sont-elles (Mi fiées dans le texte? Il y avait maintes allusions à des événements, à des personnages contemporains ; il est certain (pie les éditeurs se sont livrés pour les Considérations au même travail de prudent « échenillage » que
( 1 1 Voir Bibliographie des oeuvres de Mme de Staël, n° 22, le titre sous lequel l'ouvrage est annoncé en L817 dans le Journal général de l'Imprimerie et de la Ldorame. Cf. Avertissement de l'auteur : « ... Présenter le tableau de l'Angleterre comme une justification de l'opinion de M Necker relativement aux institutions politiques de ce pays. »