BUT DU LIVRE
Je m'attends aux diverses objections de sentiment et de raisonnement qu'on pourra faire contre le système développé dans cette première partie. Rien n'est plus contraire, il est vi ai, aux premiers mouvements de la jeunesse, que l'idée de se rendre indépendant des affections des autres ; on veut d'abord consacrer sa vie à être aimé de ses amis, à captiver la faveur publique. Il semble qu'on ne s'est jamais assez mis h la disposition de ceux qu'on aime ; qu'on ne leur ait jamais assez prouvé qu'on ne pouvait exister sans eux ; que l'occupation, les services de tous les jours ne satisfassent pas assez au gré de la chaleur de l'âme, le besoin qu'on a de se dévouer, de se livrer en entier aux autres. On se fait un avenir tout composé des liens qu'on a formés ; on se confie d'autant plus à Leur durée que l'on est soi-même plus incapable d'ingratitude; on se sait des droits à la reconnaissance; on croit à l'amitié ainsi fondée plus qu'à aucun autre lien de la terre : tout est moyen, elle seule est le but. L'on veut aussi de l'estime publique, mais il semble que vus amis vous en sont les garants; on n'a rien l'ait que pour eux,
ils le savent, ils le diront : comment la vérité, et la vérité du sentiment, ne persuaderait-elle pas? comment ne finirait-elle pas par être reconnue? Les preuves sans nombre qui s'échappent d'elle de toutes parts doivent enfin l'emporter sur la fabrication de la calomnie. Vos paroles, votre voix, vos accents, l'air qui vous environne, tout vous semble empreint de ce que vous êtes réellement, et l'on ne croit pas à la possibilité d'être longtemps mal jugé : c'est avec ce sentiment de confiance qu'on vogue à pleines voiles dans la vie. Tout ce qu'on a su, tout ce qu'on vous a dit de la mauvaise nature d'un grand nombre d'hommes, s'est classé dans votre tête comme l'histoire, comme tout ce qu'on apprend en morale sans l'avoir éprouvé. On ne s'avise d'appliquer aucune de ces idées générales à sa situation particulière ; tout ce qui vous arrivera, tout ce qui vous entoure doit être une exception. Ce qu'on a d'esprit n'a point d'influence sur la conduite : là où il y a un cœur, il est seul écouté. Ce qu'on n'a pas senti soi-même est connu de la pensée, sans jamais diriger les actions. Mais à vingt-cinq ans, à cette époque précise où la vie cesse de croître, il se fait un cruel changement dans votre existence : on commence à juger votre situation ; tout n'est plus avenir dans votre destinée ; à beaucoup d'égards votre sort est fixé ; et les hommes réfléchissent alors s'il leur convient d'y lier le leur. S'ils y voient moins d'avantages qu'ils n'avaient cru, si de quelque manière leur attente est trompée, au moment où ils sont résolus à s'éloigner de vous, ils veulent se motiver à euxmêmes leur tort envers vous ; ils vous cherchent mille défauts pour s'absoudre du plus grand de tous : les amis qui se rendent coupables d'ingratitude vous accablent pour se justifier; ils nient; le dévouement, ils supposent l'exigence, ils essaient enfin de moyens séparés, de moyens contradictoires pour envelopper votre conduite et la leur d'une sorte d'incertitude que chacun explique à son gré. Quelle multitude de peines assiège alors le cœur qui voulait vivre dans les autres, et se voit trompé clans celte illusion ! La perte des affections les plus chères n'empêche pas de sentir jusqu'au plus faible tort de l'ami qu'on aimait le moins. Votre système de vie est attaqué, chaque coup ébranle L'ensemble : celui-là aussi s'éloigne de moi, est une pensée douloureuse, <|iii donne an dernier lien qui se brise un prix qu'il n'avait pas auparavant. Le public aussi, dont on avait éprouvé La faveur, perd toute son indulgence; il aime les succès qu'il prévoit, il devient L'adversaire de ceux dont il es1 lui-même la cause; ce qu'il a dit, il l'attaque; ce qu'il encourageait, il
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veut le détruire ; cette injustice de l'opinion fait souffrir aussi de mille manières en un jour. Tel individu qui vous déchire n'est pas digne que vous regrettiez son suffrage; niais voue souffrez de tous les détails d'une grande peine dont l'histoire se déroule à vos yeux: et déjà certain de ne point éviter son pénible terme, vous éprouvez cependant la douleur de chaque pas. Enfin le cœur se flétrit, la vie se décolore ; on a des torts à son tour qui dégoûtent de soi comme des autres, qui découragent du système de perfection dont on s'était d'abord enorgueilli ; on ne sait plus à quelle idée se reprendre, quelle route suivre désormais ; à force de s'être confié sans réserve, on serait prêt à soupçonner injustement. Est-ce la sensibilité, est-ce la vertu qui n'est qu'un fantôme? Et cette plainte sublime échappée à Brut us dans les champs de Philippes, doit-elle égarer la vie, ou commander de se donner la mort? C'est à cette époque funeste où la terre semble manquer sous nos pas, où, plus incertains sur l'avenir que dans les nuages de l'enfance, nous doutons de tout ce que nous croyions savoir, et recommençons l'existence avec l'espoir de moins : c'est à cette époque où le cercle des jouissances est parcouru, et le tiers de la vie à peine atteint, que ce livre peut être utile : il ne faut pas le lire avant, je ne l'ai moi-même ni commencé, ni conçu qu'à cet âge.
On m'objectera, peut-être aussi, qu'en voulant dompter les passions, je cherche à étouffer le principe des plus belles actions des hommes, des découvertes sublimes, des sentiments généreux : quoique je ne sois pas entièrement de cet avis, je conviens qu'il y a quelque chose de grand dans la passion ; qu'elle ajoute, pendant qu'elle dure, à l'ascendant de l'homme ; qu'il accomplit alors presque tout ce qu'il projette, tant la volonté ferme et suivie est une force active dans l'ordre moral. L'homme, alors emporté par quelque chose de plus puissant que lui. use sa vie, mais s'en sert avec plus d'énergie. Si l'âme doit être considérée seulement comme une impulsion, cette impulsion es1 plus vive quand la passion l'excite. S'il faut aux hommes -ans [lassions l'intérêt d'un grand spectacle, s'ils veulent que les gladiateurs s'entre-détruisenl à leurs yeux, tandis qu'ils ne seronl que les témoins de ces affreux combats, sans doute il lani enflammer de toutes les manières ces rires infortunés dont les sentiments impétueux animent ou renversent le théâtre du monde; mais quel bien en résultera-t-il pour eux? quel bonheur général peut-on obtenir par ces encouragements donnés aux passions de l'âme? Tout ce qu'il faut de mouvement à la vie
sociale, tout L'élan nécessaire à la vertu existerait sans ce mobile destructeur. Mais, dira-t-on, c'est à diriger les passions et noir à les vaincre qu'il faut consacrer ses efforts. Je n'entends pas comment on dirige ce qui n'existe qu'en dominant; il n'y a que deux états pour l'homme : ou il est certain d'être le maître au dedans de lui. et alors il n'a point de passions : ou il sent qu'il règne en lui-même une puissance plus forte que lui, et alors il dépend entièrement d'elle. Tous ces traités avec la passion sont purement imaginaires : elle est, comme les vrais tyrans, sur le trône ou dans les fers. Je n'ai point imaginé cependant de consacrer cet ouvrage à la destruction de toutes les passions : mais j'ai tâché d'offrir un système de vie qui ne fût pas sans quelques douceurs, à l'époque où s'évanouissent les espérances de bonheur positif dans cette vie : ce système ne convient qu'aux caractères naturellement passionnés, et qui ont combattu pour reprendre l'empire ; plusieurs de ces jouissances n'appartiennent qu'aux âmes jadis ardentes, et la nécessité de ces sacrifices ne peut être sentie cpie par ceux qui ont été malheureux. En effet, si l'on n'était pas né passionné, qu'aurait-on à craindre, de (piel effort aurait-on besoin, cpie se passerait-il en soi cpii pût occuper le moraliste et l'inquiéter sur la destinée de l'homme? Pourrait-on aussi me reprocher de n'avoir pas traité séparément les jouissances attachées à l'accomplissement de ses devoirs, et les peines que font éprouver le remords qui suit le tort, ou le crime de les avoir bravées? Ces deux idées premières dans l'existence s'appliquent également à toutes les situations, à tous les caractères : et ce (pie j'ai voulu montrer seulement, c'est le rapport des passions de l'homme avec les impressions agréables ou douloureuses qu'il ressent au fond de son cœur. En suivant ce plan, je crois de même avoir éprouvé qu'il n'est point de bonheur sans la vertu ; revenir à ce résultat par toutes les routes est une nouvelle preuve de sa vérité. Dans l'analyse des diverses affections morales de l'homme, il se rencontrera quelquefois des allusions à la révolution de France; nos souvenirs sont tous empreints de ce terrible événement : d'ailleurs, j'ai voulu (pic cette première partie fût utile à la seconde: (pie l'examen des hommes un à un put préparer au calcul des effets de leur réunie!] eu masse. J'ai espéré, je le répète, qu'en travaillant à l'indépendance morale de l'homme, on rendrait sa liberté politique plus facile, puisque chaque restriction qu'il
faut imposer à cette liberté est toujours commandée par l'effervescence de telle on telle passion.
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Enfin, de quelque manière que l'on juge mon plan, ce qui est certain, c'est que mon unique but a été de combattre le malheur sous toutes ses formes, d'étudier les pensées, les sentiments, les institutions qui causent de la douleur aux hommes, pour chercher quelle est la réflexion, le mouvement, la combinaison, qui pourraient diminuer quelque chose de l'intensité des peines de l'âme : l'image de l'infortune, sous quelque aspect qu'elle se présente, et me poursuit, et m'accable. Hélas ! j'ai tant éprouvé ce que c'était que souffrir, qu'un attendrissement inexprimable, une inquiétude douloureuse s'emparent de moi, à la pensée des malheurs de tous et de chacun ; des chagrins inévitables et des tourments de l'imagination ; des revers de l'homme juste, et même aussi des remords du coupable ; des blessm'es du cœur, les plus touchantes de toutes, et des regrets dont on rougit sans les éprouver moins ; enfin, de tout ce qui fait verser des larmes, ces larmes que les anciens recueillaient dans une urne consacrée, tant la douleur de l'homme était auguste à leurs yeux. Ah ! ce n'est pas assez d'avoir juré que, dans les limites de son existence, de quelque injustice, de quelque tort qu'on fût l'objet, on ne causerait jamais volontairement une peine, on ne renoncerait jamais volontairement à la possibilité d'en soulager une : il faut essayer encore si quelque ombre de talent, si quelque faculté de méditation ne pourrait pas faire trouver la langue dont la mélancolie ébranle doucement le cœur, ne pourrait pas aider à découvrir ;i quelle hauteur philosophique les larmes qui blessent n'atteindraient plus. Enfin, si le temps et l'étude apprenaient comment on peut donner aux principes politiques assez d'évidence pour qu'ils ne fussent plus l'objet de deux religions, et par conséquent des plus sanglantes fureurs, il semble que l'on aurait du moins offert un examen complet de tout ce qui livre la destinée de l'homme à la puissance du malheur.