REFLEXIONS SUR LA PAIX INTERIEURE
C'est un projet presque puéril aux yeux des politiques profonds qu'une réunion quelconque contre des partis différents. Tous les livres, tous les discours se terminent par une invitation à la concorde, que l'on est à peu près convenu de considérer comme une formule d'usage ; et le seul effet de cet avant-coureur de la péroraison est le plaisir qu'éprouvent les lecteurs en prévoyant à ce signal la fin prochaine de l'ouvrage.
. Àlais cette invitation à la concorde est aussi un élo-
quent appel à la justice, à la pitié, à l'enthousiasme, aux plus nobles facultés humaines :
Qu'on est las d'entendre parler de justice modifiée par les circonstances, tir déprédations iniques qu'il n'esl pas encore temps de réparer! Ah! le malheur est-il relatif, et peut-on suspendre aussi les irréparables effets de la douleur? 11 est si peu de souffrances particulières utiles au bonheur public, que les ressources du génie suppléeraient heureusement à tous les moyens tirés du mal ; et l'on se plaît à penser que les grandes facultés de l'esprit pourraient accomplir tous les vœux du cœur.
Découvrez, rendez-nous le plaisir de l'admiration ! Il y a trop longtemps que, dans la carrière du beau, l'homme n'a étonné l'homme ; il y a trop longtemps que l'âme froissée n'éprouve plus la seule jouissance céleste restée sur cette triste terre, cet abandon complet d'enthousiasme, cette émotion intellectuelle qui vous fait connaître, par la gloire d'un autre, tout ce que vous avez vous-même de facultés pour juger et pour sentir.
Mais la défiance, ce germe de mort des états populaires : la défiance, qui met à l'aise l'envie, veut écarter toutes les classes d'hommes, anciens ou nouveaux, qu'elle se plaît à soupçonner ; veut écarter tous les constitutionnels, surtout en révoquant en doute leur amour pour la liberté...
Quel fatal sentiment que celui de la défiance ! et que les craintes qu'il inspire, les jugements qu'il fait porter sont à la fois misérables et, funestes ! combien il écarte d'hommes distingués, combien il donne d'amis perfides ! Un esprit défiant est si naturellement borné, il suppose si peu de grandeur dans l'âme, qu'il ne s'attache jamais aux véritables dangers qui menacent la patrie. Un homme honnête, de quelque opinion qu'il soit, ne peut être l'objet du soupçon; ses moyens sont purs, sa force est calculée : il existe des principes (loiil il ne peut s'écarter; il a un caractère qu'il doit conserver: ce qu'il dit, il faut qu'il le soutienne : s'il manquait à sa, parole, il sciait plus nul, plus avili le lendemain que l'homme méprisé, qui, n'ayant pris aucun engagement, conserve toujours la seule espèce de puissance qu'il puisse avoir, les ressources de l'intrigue.
Comment se défier de l'esprit qui raisonne? Il trace sa route, il montré sou but. In gouvernement fondé sur les principes peut-il craindre les armes de la pensée?
Enfin, un caractère distingué, une âme élevée, voilà ce qui
met le comble aux inquiétudes des déliants, et voilà cependant les véritables républicains. Quel gouvernement est plus favorable à l'ascendant du talent qu'une république? Que faire du mérite personnel dans les routines de la monarchie? et cruelle serait clone enfin la république qui n'appellerait pas à son secours, à son établissement, l'exaltation des plus hautes vertus? (Chap. il)
Vendémiaire survient ; les royalistes sont vaincus, en déroute; les Réflexions ne sont pas publiées. Aline de Staël, à son tour, est menacée à la tribune de la Convention, forcée de quitter la France.. En 1790, un arrêté du Directoire est pris contre elle; elle est décrétée d'arrestation, au cas où elle rentrerait en Fiance (1). Elle y rentrera cependant chaque année, mais simplement tolérée, et toujours sous le coup d'une expulsion qui la met au désespoir. C'est une erreur de croire que les malheurs de Mme de Staël datent du Consulat et de l'Empire; Napoléon n'a fait que suivre la tradition républicaine établie avant lui (2).
De cette époque date le livre de Aime de Staël intitulé : De Vinfluence des passions suir le bonheur des individus et des nations. Elle y travaille dès 1794. puisque Zulma en est un fragment détaché ; mais c'est en octobre 1796 seulement que le livre voit le jour à Lausanne chez le libraire Jean Mourer. Il est incomplet, d'ailleurs ; la seconde partie, le « bonheur des nations », n'a jamais été publiée (3). C'est le premier grand livre et l'un des plus séduisants de Aime de Staël : nulle part, elle ne nous montre mieux le fond de son âme passionnée et malheureuse. On est étonné de voir ce
(1) Paul Gautier, le Premier exil de Mmt de Staël (Rewu des Deua Mondes, juin 1906) et Mme de Staël et lu police du Directoire (Revut Bleue, 1898).
(3) C'est une cireur de penser, comme on l'a dit parfois, que le livre qui suit, Des circonstances actuelles, est la seconde partie des Passions. Il forme a lui seul un tout. 11 es< possible, d'ailleurs, que Mme île Staël ait utilisé dans cet ouvrage Les fragments de la partie politique des Passions ù peine commencée », dit-elle, en 1796.
que Chateaubriand doit à ce1 ouvrage, en particulier
dans le Génie du christianisme, chapitre des passions. (Seconde partie, livre III.)
Que s'est donc proposé Mine de Staël?
1° Tout d'abord de donner une « idée vraie des habitudes de sa vie et de la nature de son caractère ». (Préface.) Elle est diffamée, persécutée, chassée de France. En ce moment même (octobre 1796), elle est exilée. Elle veut rentrer à Paris, tête haute, montrer à tous par un ouvrage qui la peigne au naturel ce qu'elle est : une femme malheureuse, calomniée, extraordinaire par sa faculté de penser et de sentir.
2° Eu deuxième lieu, c'est un livre de psychologie révolutionnaire, inspiré par les événements tragiques dont l'auteur a été le témoin. La Révolution a fait ce livre et la Révolution en est l'âme. Il est très vrai que l'homme, eu son fond, ne varie guère. Mais les manifestations des forces qu'il porte en lui varient à l'infini suivant le temps, la société, les passions mises en jeu. Le livre de La Bruyère était la représentation exacte de l'homme, du Français, de la cour et de la ville à la fin du dix-septième siècle, sous le règne de Louis XIV; il n'est pas, il ne peut être le portrait du Français de la Révolution. De Vamour de la gloire, De l'ambition, De la vanité, De Venvie et de la vengeance, De V esprit de parti, Du crime : ces titres seuls montrent la nouveauté du livre de Mme de Staël ; ils sont les reflets éclatants ou sinistres de la grande éruption révolutionnaire.
3° C'est aussi la première tentative philosophique, critique, impartiale autant qu'on pouvait l'être au lendemain de la Terreur, pour juger la Révolution avec équité, jusque dans ses fureurs et dans ses crimes. Rien ne sert de maudire, il faut comprendre; de tels événements sont l'indice de forces secrètes, dont on n'avait pas calculé la puissance. Ces forces, Mme de Staël les étudie, les décrit ; tel un clinicien, au chevet du malade, observe les symptômes de sou mal.
4° La conclusion, c'est que le salut est en avant, non
DE?S ÉTATS GÉNÉRAUX Al CONSULAT 21
en arrière. Tl faut que la France persiste dans cette grande expérience, o dont le désastre est passé, dont l'espoir est à venir »; il faut se rallier à la République, ('"est la conclusion dr* Réflexions sur la paix et des Réflexions sur la paix intérieure; c'est celle de l'opuscule de Benjamin Constant. De la force du gouvernement actuel et de la nécessité de s'y rallier, qui paraît cette année même (1796). Conviction profonde, qui n'était pas dénuée de courage, et dans laquelle il serait injuste de ne voir que l'intérêt de Mme de Staël et de ses amis.