‹ Mme de StaëlChapitre 80 sur 112 · LA RESTAURATION.— OEUVRES POSTHUMES · texte numérisé non relu

LA RESTAURATION.— OEUVRES POSTHUMES

science du gouvernement est une science soumise aux lois de la raison, qu'on ne gouverne pas contre les lumières, que l'humanité poursuit sa marche en avant et renverse les obstacles que de médiocres politiques élèvent sur sa route, voilà bien l'âme de ce livre. Ni les tragédies sanglantes de la Terreur, ni les guerres, ni les persécutions de l'Empire, ni la réaction de l'heure présente, rien n'a pu triompher du robuste optimisme de Mme de Staël. C'est que cet optimisme a sa source dans l'élan de son cœur, dans son éducation première, dans la philosophie du dix-huitième siècle qui est, au fond, la sienne. Elle a très bien vu que ce qui fait la grandeur de la Révolution de France, c'est qu'elle n'est pas un acte isolé, monstrueux, inexplicable à la raison humaine ; mais elle se rattache au mouvement des idées du dix-huitième siècle, elle en est la conséquence nécessaire et fatale. Les adversaires de cette Révolution s'en rendaient bien compte ; mais les Bonald et les de Maistre condamnent cette philosophie au nom de la Révolution, tandis que Mme de Staël absout la Révolution au nom de cette philosophie, c'est-à-dire de la foi dans la puissance bienfaisante du progrès et de la raison.

4° Sans doute, on peut remarquer dans ce livre, en particulier dans le tome III, une admiration excessive de l'Angleterre et des institutions de F Angleterre, « le plus beau monument de justice et de grandeur morale existant parmi les Européens ». Cela montre où a été composée cette partie de l'ouvrage et sous quelles influences. Les événements de 1813-1814 ont fait rayonner le prestige de cette nation d'un éclat extraordinaire ; elles ont confirmé les vieilles théories de Montesquieu et l'engouement des philosophes du dix-huitième siècle; c'est la « liberté anglaise » qui a brisé le joug napoléonien, délivré l'Europe asservie, honneur qu'elle partage d'ailleurs avec le tsar de toutes les Rùssies. Mais ces contradictions ne sont pas pour arrêter Mme de Staël. Le grand triomphe de l'Angleterre, c'est le triomphe des idées libérales qui lui sont chères, et c'est le modèle qu'elle propose à la France.

5° Enfin ce livre est un charmant livre d'impressions et

de souvenirs, et c'est, à l'heure actuelle, ce qui nous semble le plus précieux dans cet ouvrage. C'est la Révolution française, ce sont les événements de cette Révolution, de la plus prodigieuse époque des temps modernes, vus par un témoin d'une merveilleuse intelligence, et qui, par sa naissance, par son mariage, par ses relations, par son caractère d'étrangère, est placée dans des conditions vraiment uniques pom* les contempler et pour les comprendre. Elle a vu, de ses yeux vu, les plus grands acteurs du siècle, Mirabeau et sa crinière léonine, le pâle Robespierre, le maigre et jaune Bonaparte, suivi de ses aides de camp, « combes par le respect » ; elle a vu les plus grandes scènes de ce temps, l'ouverture des États généraux, les séances de l'Assemblée constituante, Versailles envahi par la populace ; elle a va les massacreurs de Septembre et leurs bras rouges de sang ; elle a monté entre deux rangs de sabres et de piques les degrés de l'Hôtel de Ville. Visions inoubliables, qui sont la toile de fond, le décor de ce livre. Ce ne sont pas seulement des Considérations, ce sont des Tableaux de la Révolution française.

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