LA RESTAURATION. — OEUVRES POSTHUMES
pour Dix années d'exil. Quand l'ouvrage parut, en 1818, ne prétendit-on pas que le troisième volume était de Benjamin Constant (1)? Cela est excessif, sans doute, mais cela nous prouve que les contemporains eux-mêmes doutèrent de l'authenticité du tome troisième. Il serait nécessaire de faire pour les Considérations ce que nous avons fait pour Dix années d'exil, c'est-à-dire de revoir le texte avec les méthodes modernes, sur les manuscrits de Mme de Staël (2).
Ces réserves faites, il faut admettre que c'est bien l'esprit de Mme de Staël qui anime l'ouvrage. C'est son testament politique. H eut un retentissement extraordinaire, non seulement en France, mais dans toute l'Europe. Il a plus fait pour la gloire de l'auteur que sa longue lutte elle-même avec l'empereur Napoléon.
1° Le premier mérite, on pourrait dire la première audace de ce livre, c'est qu'il réhabilite la Révolution. En pleine réaction royaliste, en pleine « Chambre introuvable », alors que régicides, conventionnels sont traqués, pourchassés, proscrits, réduits à se cacher à Bruxelles, à Londres, en Allemagne, en Amérique, il ose proclamer la Révolution de France « une des grandes époques de l'ordre social (3) ». Ce mot fit scandale. Bien plus. Mme de Staël soutient avec raison que l'état révolutionnaire était depuis un siècle et demi l'état normal de la monarchie française. A la monarchie idyllique du Vert-Galant et de la Poule au pot, célébrée par tous les apologistes et les chansonniers de la Restauration, elle oppose le lourd despotisme de Richelieu, l'arbitraire de Louis XIV, la ruine de la France à la fin de son règne, l'esprit débile et les « inconséquences perpétuelles » de Louis XV, la faiblesse de Louis XVI, et elle conclut par ce mot admirable : « Il faut attribuer la Révo-
(1) Mme de Boigne, Mémoires, t. II.
(2) L'un de ces manuscrits fut donné, par la famille, au baron Gérard, l'auteur du célèbre portrait de Mme de Staël. Un autre est conservé, relié en maroquin rouge, au château de Broglie, où nous L'avons vu.
(3) Considérations, t. 1", p. 9.
lution à tout et à rien : chaque année du siècle y conduisait far toutes les routes. » Elle montre enfin, avec une franchise qui fit scandale, la part très certaine qui, revient à chacun et aux nobles mêmes dans la chute de la royauté : ce sont les corps aristocratiques qui ont les premiers attaqué le pouvoir royal ; ce sont eux encore qui l'ont attaqué sous Louis XVI. Bref, elle a mis en éclatante lumière le caractère fatal, supérieur au pouvoir, à la volonté des hommes, de la Révolution. D'une époque considérée alors comme infernale et comme la crise de folie convulsive de l'espèce humaine, elle a fait l'aboutissement logique de cent cinquante années d'erreurs et de fautes ; elle a montré, dans ces hommes qu'on chargeait d'anathèmes, les instruments de forces irrésistibles dont ils ont été les premières victimes. « Dans la Révolution de France, les hommes ne sont rien ; les principes sont tout. » Profonde vérité, qui montrait aux ultras de 1818 que, s'ils en avaient fini avec ces hommes, il restait encore « les principes ».
2° C'est là la seconde nouveauté du livre de Mme de Staël. Dans un temps où le mot d'ordre, d'un bout de l'Europe à l'autre, -était : « Guerre à la Révolution et à ses principes », Mme de Staël démontre qu'en France il ne peut y avoir désormais de gouvernement qu'à la condition de s'inspirer des idées de liberté. A cette question très discutée : « Les Français sont-ils faits pour être libres? » (VIe partie, chap. Ier), elle répond sans hésiter par l'affirmative : liberté des élections, la monarchie avec la Charte, telle est sa profession de foi politique; c'est aussi celle du parti libéral sous la Restauration. Les Considérations sont inséparables de l'histoire de ce parti : c'est l'arsenal où, pendant douze années, il a été chercher des armes contre l'arbitraire pour la liberté.
3° L'esprit de ce livre, c'est, au fond, celui du livre de la Littérature;' malgré ses variations plus apparentes que réelles, Mme de Staël est restée fidèle à son idéal d'autrefois. Cet idéal, c'est la foi indéfectible dans le progrès et dans le triomphe de la raison. La conviction profonde qu'il est puéril de vouloir ramener les sociétés en arrière, que la