LE 10 AOUT
Avant minuit, le 9 août, les quarante-huit tocsins des sections de Paris commencèrent à se faire entendre, et toute la nuit ce son monotone, lugubre et rapide, ne cessa pas un instant. J'étais à ma fenêtre avec quelques-uns de mes amis, et, de quart d'heure en quart d'heure, la patrouille volontaire -des constitutionnels nous envoyait des nouvelles. On nous disait que les faubourgs s'avançaient, ayant à leur tête Santerre le brasseur et Westermann, militaire qui depuis s'esl battu contre la
Vendée. Personne ne pouvait prévoir ce qui arriverait le lendemain, et nul ne s'attendait alors à vivre au delà d'un jour. H y eut néanmoins quelques moments d'espoir pendant cette nuit effroyable ; on se flatta, je ne sais pourquoi, peut-être seulement parce qu'on avait épuisé la crainte.
Tout à coup, à sept heures, le bruit affreux du canon des faubourgs se fait entendre ; et, dans la première attaque, les gardes suisses furent vainqueurs. Le peuple fuyait dans les rues avec autant d'effroi qu'il avait eu de fureur. H faut le dire, le roi devait alors se mettre à la tête des troupes et combattre ses ennemis. La reine fut de cet avis, et le conseil courageux qu'elle donna dans cette circonstance à son époux l'honore et la recommande à la postérité.
Plusieurs bataillons de la garde nationale, entre autres celui des Filles-Saint-Thomas, étaient pleins d'ardeur et de zèle ; mais le roi, en quittant les Tuileries, ne pouvait plus compter sur cet enthousiasme qui fait la force des citoyens armés.
Beaucoup de républicains pensent que si Louis XVI eût triomphé le 10 août, les étrangers seraient arrivés à Paris et y auraient- rétabli l'ancien despotisme, devenu plus odieux encore par le moyen même dont il aurait tenu sa force. Il est possible que les choses fussent arrivées à cette extrémité ; mais qui les y avait conduites? L'on peut toujours, dans les troubles civils, rendre un crime politiquement utile ; mais c'est par les crimes précédents qu'on parvient à créer cette infernale nécessité.
On vint me dire que tous mes amis, qui faisaient la garde en dehors du château, avaient été saisis et massacrés. Je sortis à l'instant pour en savoir des nouvelles ; le cocher qui me conduisait fut arrêté sur le pont par des hommes qui, silencieusement, lui faisaient signe qu'on égorgeait de l'autre côté. Après deux heures d'inutiles efforts pour passer, j'appris que tous ceux qui m'intéressaient vivaient encore, mais que la plupart d'entre eux étaient contraints à se cacher, pour éviter les proscriptions dont ils étaient menacés. Lorsque j'allais les voir le soir, à pied. dans les maisons obscures où ils avaient pu trouver asile, je renconl rais <\v* hommes armés couchés devant les portes, assoupis par l'ivresse et ne se réveillant à demi que pour prononcer des jurements exécrables. Plusieurs femmes du peuple étaienl aussi dans le même état, et leurs vociférations avaient quelque chose de plus odieux encore. \)v> qu'on apercevait une pat rouille destinée à maintenir l'ordre, les honnêtes gens luxaient pour l'éviter ; car, ce qu'on appelai! maintenir l'ordre, c'était contri-
buer au triomphe des assassins et les préserver de tout obstacle. (IIIe partie, chap. ix.)