‹ Mme de StaëlChapitre 94 sur 112 · PERQUISITION A L'HOTEL DE SUÈDE DÉPART D.E PARIS · texte numérisé non relu

PERQUISITION A L'HOTEL DE SUÈDE DÉPART D.E PARIS

Plusieurs de mes amis, MM. de Narbonne, Montmorency, Baumets, étaient personnellement menacés, et chacun d'eux se tenait caché dans la maison de quelque bourgeois. Mais il fallait chaque jour changer de demeure, parce que la peur prenait à ceux qui donnaient un asile. On ne voulut pas d'abord se servir de ma maison, parce qu'on craignait qu'elle n'attirât l'attention ; mais, d'un autre côté, il me semblait qu'étant celle d'un ambassadeur, et portant sur la porte le nom d'hôtel de Suède, elle pourrait être respectée, quoique M. de Staël fût absent. Enfin, il n'y eut plus à délibérer, quand on ne trouva plus personne qui osât recevoir les proscrits. Deux d'entre eux vinrent chez moi je ne mis dans ma confidence qu'un de mes gens, dont j'étais sûre. J'enfermai mes amis dans la chambre la plus reculée, et je passai la nuit dans les appartements qui donnaient sur la rue, redoutant à chaque instant ce qu'on appelait les visites domiciliaires.

Un matin, un de mes domestiques, dont je me défiais, vint me dire que l'on avait affiché, au coin de ma rue, le signalement et la dénonciation de M. de Narbonne : c'était l'une des personnes cachées chez moi. Je crus que cet homme voulait pénétrer mon secret en m'effrayant, mais il me racontait le fait tout simplement. Peu de temps après, la redoutable visite domiciliaire se fit dans ma maison. M. de Narbonne, étant mis hors la loi, périssait le même jour, s'il était découvert ; et quelques précautions que j'eusse prises, je savais bien que, si la recherche était exactement faite, il ne pouvait y échapper. Il fallait donc, à tout prix, empêcher cette recherche ; je rassemblai mes forces, et j'ai senti, dans cette circonstance, qu'on peut toujours dominer son émotion, quelque violente qu'elle soit, quand on sait qu'elle expose la vie d'un autre.

On avait envoyé, pour s'emparer des proscrits, dans toutes les maisons de Paris, des commissaires de la classe la plus subalterne ; et, pendant qu'ils faisaient leurs visites, des postes militaires gardaient les deux extrémités de la rue pour empêcher que personne ne s'échappât. Je commençai par effrayer, autant

que je pus, ces hommes sur la violation du droit des gens qu'ils commettaient en visitant la maison d'un ambassadeur ; et, comme ils ne savaient pas trop bien la géographie, je leur persuadai que la Suède était une puissance qui pouvait les menacer d'une attacpie immédiate, parce qu'elle était frontière de la France. Vingt ans après, chose inouïe, cela s'est trouvé vrai ; car Lubeck et la Poméranie suédoise étaient au pouvoir des Français.

Les gens du p uple sont prenables tout de suite ou jamais : il n'y a presque point de gradations ni dans leurs sentiments, ni dans leurs idées. Je m'aperçus donc que mes raisonnements leur faisaient impression, et j'eus le courage, avec la mort dans le cœur, de leur faire des plaisanteries sur l'injustice de leurs soupçons. Rien n'est plus agréable aux hommes de cette classe cpie des plaisanteries : car. dans l'excès de leur fureur contre les nobles, ils ont du plaisir à être traités par eux comme des égaux. Je les reconduisis ainsi jusqu'à la porte, et je bénis Dieu de la force extraordinaire qu'il m'avait prêtée dans cet instant 3 néanmoins cette situation ne pouvait se prolonger, et le moindre hasard suffisait pour perdre un proscrit qui était très connu par son ministère récent (1).

Un Hanovrien généreux et spirituel, le docteur Bollmann, qui, depuis, s'est exposé pour délivrer M. de La Fayette des prisons d'Autriche, apprit mon anxiété, et m'offrit, sans autre motif que l'enthousiasme de la bonté, de conduire M. de Narbonne en Angleterre, en lui donnant le passe-port d'un de ses amis. Bien n'était plus hardi que cette action ; car. si un étranger, quel qu'il fût, avait été pris emmenant un proscrit sous un nom supposé, il eût été condamné à mort. Le courage du docteur Bollmann ne se démentit ni dans la volonté ni dans l'exécution, et, quatre jours après son départ, M. de Narbonne était à Londres.

On m'avait accordé des passeports pour me rendre en Suisse ; mais il était si triste de se mettre en sûreté toute seule, quand on laissait encore tant d'amis en danger, que je retardais de jour en jour pour savoir ce que chacun d'eux était devenu. On vim me dire, le 31 août, que M. de Jaucourt, député à l'Assemblée législative, e1 M. tic Lally-Tollcndal, venaient d'être conduits tous les deux à l'Abbaye, el l'on savait déjà qu'on n'envoyait

(1) Narbonne avait été ministre de la guerre. On connaît sa liaison avec Mme de Staël.

dans cette prison que ceux qu'on voulait livrer aux assassins. Le beau talent de M. de Lally lui servit d'égide d'une façon singulière. Il fit le plaidoyer d'un de ses camarades de prison, traduit devant le tribunal avant le massacre ; le prisonnier fut acquitté, et chacun sut quïl le devait à l'éloquence de Lally. M. de Condorcet admirait son rare talent et s'employa pour le sauver ; d'ailleurs, M. de Lally trouvait une protection efficace dans l'intérêt de l'ambassadeur d'Angleterre, qui était encore à Paris à cette époque (1). M. de Jaucourt n'avait pas le même appui : je me fis montrer la liste de tous les membres de la commune de Paris, alors maîtres de la ville ; je ne les connaissais que par leur terrible réputation, et je cherchais au hasard un motif pour déterminer mon choix. Je me rappelai tout à coup que Manuel, l'un d'entre eux, se mêlait de littérature et qu'il venait de publier des Lettres de Mirabeau avec une préface, bien mauvaise, il est vrai, mais dans laquelle cependant on remarquait la bonne volonté de montrer de l'esprit. Je me persuadai qu'aimer les applaudissements pouvait rendre accessible de quelque manière aux sollicitations ; ce fut donc à Manuel que j'écrivis pour lui demander une audience. Il me l'assigna pour le lendemain, chez lui, à sept heures du matin ; c'était un peu démocratique, mais certes j'y fus exacte. J'arrivai avant qu'il fût levé, je l'attendis dans son cabinet, et je vis son portrait, à lui-même, placé sur son propre bureau ; cela me fit espérer que, du moins, il était un peu prenable par la vanité. H entra, et je dois lui rendre la justice que ce fut par les bons sentiments que je parvins à l'ébranler. Je lui peignis les vicissitudes effrayantes de la popularité, dont on pouvait lui citer des exemples chaque jour. « Dans six mois, lui dis-je, vous n'aurez peut-être plus de pouvoir ( avant six mois il périt sur l'échafaud). Sauvez M. de Lally et M. de Jaucourt ; réservezvous un souvenir doux et consolant pour l'époque où vous serez peut-être proscrit à votre tour.» Manuel étaitun hommeremuable entraîné par ses passions, mais capable de mouvements ljonnêtès ; car c'est pour avoir défendu le roi qu'il l'ut condamné à mort, n m'écrivit, le 1er septembre, que M. de Condorcet avait obtenu la liberté de M. de Lally. et qu'à ma prière il venait de faire mettre M de Jaucourl en liberté. Heureuse d'avoir sauvé la

i i i Lady Sutherland, à présent marquise de Staiford, alors ambas sadrice d'Angleterre, prodigua, dans ces temps affreux, les soins le plu dévoués à la, famille royale, i Note ûi l'édition de 1818.)

vie d'un homme aussi estimable, je résolus de partir le lendemain, mais je m'engageai à prendre, hors de la barrière, l'abbé de Montesquiou, aussi proscrit, et à le conduire, déguisé en domestique, jusqu'en Suisse ; pour que le changement fût plus facile et plus sûr, je donnai à l'un de ses gens le passeport d'un des miens, et nous convînmes de la place où je trouverais l'abbé de Montesquiou sur le grand chemin. Il était donc impossible < e manquer à ce rendez-vous, dont l'heure et le heu étaient fixés, sans exposer celui qui m'attendait à faire naître les scupçons des patrouilles qui parcouraient les grandes routes.

La nouvelle de la prise de Longwy et de Verdun était arrivée le matin du 2 septembre. On entendait de nouveau, de toutes parts, cet effrayant tocsin, dont le souvenir n'était que trop gravé dans mon âme par la nuit du 10 août. On voulut m' empêcher de partir ; mais pouvais-je compromettre la sûreté d'un homme qui s'était alors confié à moi?

J'avais des passeports très en règle, et je me figurais que le mieux serait de sortir en berline à six chevaux, avec mes gens en grande livrée. Il me semblait qu'en me voyant dans cet apparat, on me croirait le droit de partir, et qu'on me laisserait passer. C'était très mal combiné ; car ce qu'il faut, avant tout, dans de tels moments, c'est de ne pas frapper l'imagination du peuple, et la plus mauvaise chaise de poste m'aurait conduite plus sûrement. A peine ma voiture avait-elle fait quatre pas, qu'au bruit des fouets des postillons un essaim de vieilles femmes, sorties de l'enfer, se jettent sur mes chevaux et crient qu'on doit m'arrêter, que j'emporte avec moi l'or de la nation, que je vais rejoindre les ennemis, que sais-je? mille autres injures plus absurdes encore. Ces femmes attirent la foule à l'instant, et des gens du peuple, avec des physionomies féroces, se saisissent de mes postillons et leur ordonnent de me mener à l'assemblée de la section du quartier où je demeurais (le faubourg Saint-Germain). En descendant de voiture, j'eus le temps de dire tout bas au domestique de l'abbé de Montesquiou de s'en aller et d'avertir son maître.

J'entrai dans cette assemblée, dont les délibérations avaient L'ail d'une insurrection en permanence. Celui qui se disait le président me déclara que j'étais dénoncée comme voulant emmener avec moi (\i>t proscrits el qu'on allait examiner mes gens. 11 trouva qu'il eu manquai! un désigné sur mon passeport (c'était celui que j'avais renvoyé): et, en conséquence de cri io erreur, il exigea que je fusse conduite par un gendarme

à l'Hôtel de Ville. Rien n'était plus effrayant qu'un tel ordre : il fallait traverser la moitié de Paris et descendre sur la place de Grève, en face de l'Hôtel de Ville : or, c'était sur les degrés mêmes de l'escalier de cet hôtel que plusieurs personnes avaient été massacrées, le 10 août ; aucune femme n'avait encore péri, mais le lendemain la princesse de Lamballe fut assassinée par le peuple, dont la fureur était déjà telle que tous les yeux semblaient demander du sang.

Je fus trois heures à me rendre du faubourg Saint-Germain à l'Hôtel de Ville : on me conduisit au pas, à travers une foule immense qui m'assaillait par des cris de mort ; ce n'était pas moi qu'on injuriait, à peine alors me connaissait-on ; mais une grande voiture et des habits galonnés représentaient aux yeux du peuple ceux qu'il devait massacrer. Ne sachant pas encore combien dans les révolutions l'homme devient inhumain, je m'adressai deux ou trois fois aux gendarmes, qui passaient près de ma voiture, pour leur demander du secours, et ils me répondirent par les gestes les plus dédaigneux et les plus menaçants. J'étais grosse, et cela ne les désarmait pas ; tout au contraire, ils étaient d'autant plus irrités qu'ils se sentaient plus coupables : néanmoins le gendarme qu'on avait mis dans ma voiture, n'étant point animé par ses camarades, se laissa toucher par ma situation, et il me promit de me défendre au péril de sa vie. Le moment le plus dangereux devait être à la place de Grève : mais j'eus le temps de m'y préparer d'avance, et les figures dont j'étais entourée avaient une expression si méchante, que l'aversion qu'elles m'inspiraient me donnait plus de force.

Je sortis de ma voiture au milieu d'une multitude armée, et je m'avançai sous une voûte de piques. Comme je montais l'escalier, également hérissé de lances, un homme dirigea contre moi celle qu'il tenait dans sa main. Mon gendarme m'en garantit avec son sabre ; si j'étais tombée dans cet instant, c'en était fait de ma vie : car il est de la nature du peuple de respecter ce qui est encore debout ; mais, quand la victime est déjà frappée, il l'achève.

J'arrivai donc en lin à cette commune présidée par Robespierre, et je respirai, parce que j'échappais à la populace : quel protecteur cependant que Robespierre! Collot d'Herbois ei Billaud-Varennes lui servaient de secrétaires, et ce dernier avait conservé sa barbe depuis quinze jours, pour se met lie plus sûrement à L'abri de tout soupçon d'aristocratie. La salle

était comble de gens du peuple ; les femmes, les enfants, les hommes criaient de toutes leurs forces : Vive la nation! Le bureau de la commune, étant un peu élevé, permettait à ceux qui s'y trouvaient placés de se parler. On m'y avait fait asseoir ; et, pendant que je reprenais mes sens, le bailli de Virieu, envoyé de Parme, qui avait été arrêté en même temps que moi, se leva pour déclarer qu'il ne me connaissait pas ; que mon affaire, quelle qu'elle fût, n'avait aucun rapport avec la sienne et qu'on ne devait pas nous confondre ensemble. Le manque de chevalerie du pauvre homme me déplut, et cela m'inspira un désir crantant plus vif de m' être utile à moi-même, puisqu'il ne paraissait pas que le bailli de Virieu eût envie de m'en épargner le soin. Je me levai donc, et je représentai le droit que j'avais de partir, comme ambassadrice de Suède, et les passeports qu'on m'avait donnés en conséquence de ce droit. Dans ce moment Manuel arriva : il fut très étonné de me voir dans une si triste position ; et, répondant aussitôt de moi jusqu'à ce que la commune eût décidé de mon sort, il me fit quitter cette terrible place et m'enferma avec ma femme de chambre dans son cabinet.

Nous restâmes là six heures à l'attendre, mourant de faim, de soif et de peur. La fenêtre de l'appartement de Manuel donnait sur la place de Grève, et nous voyions les assassins revenir des prisons avec les bras nus et sanglants, et poussant des cris horribles.

Ma voiture chargée était restée au milieu de la place et le peuple se préparait à la piller, lorsque j'aperçus un grand homme en habit de garde national, qui monta sur le siège et défendit à la populace de rien dérober. Il passa deux heures à défendre mes bagages, et je ne pouvais concevoir comment un si mince intérêt l'occupait, au milieu de circonstances si effroyables. Le soir cet homme entra dans la chambre où l'on me tenait renfermée, accompagnant Manuel. C'était le brasseur Santerre, si cruellement connu depuis; il avait été plusieurs fois témoin cl distributeur, dans te faubourg Saint-Antoine où il demeurait, des approvisionnements de blé envoyés par mon père dans les temps de disette, et il en conservait de la reconnaissance. D'ailleurs, ne voulant pas, comme il l'aurai! dû en sa- qualité de commandant, courir au secours des prisonniers, garder ma voiture lui servait dé prétexte. Il voulut s'en vanter au pics de moi, mais je ne pus m'empêcher de lui rappeler ce qu'il devait faire dans un pareil moment. Dès que Manuel

nie revit, il s'écria avec beaucoup d'émotion : Ah! que je suis bien aise d'avoir mis hier vos deux amis en liberté! En effet, il souffrait amèrement des assassinats qui venaient de se commettre, mais il n'avait déjà plus le pouvoir de s'y opposer. L'abîme s'entr' ouvrait derrière les pas de chaque homme qui acquérait de l'autorité; et, dès qu'il reculait, il y tombait.

Manuel, à la nuit, me ramena chez moi dans ma voiture ; il aurait craint de se dépopulariser en me conduisant de jour. Les réverbères n'étaient point allumés dans les rues, mais on rencontrait beaucoup d'hommes avec des flambeaux dont la lueur causait plus d'effroi que l'obscurité même. Souvent on arrêtait Manuel pour lui demander qui il était ; mais il répondait : le procureur de la commune; cette dignité révolutionnaire était respectueusement saluée.

Arrivée chez moi, Manuel me dit qu'on m'expédierait un nuveau passeport, sans qu'il me fût permis d'emmener aucune autre personne pour me suivre que ma femme de chambre. Un gendarme devait me conduire jusqu'à la frontière. Le lendemain, Tallien, le même qui délivra vingt mois après la France de Robespierre, au 9 thermidor, vint chez moi, chargé par la commune de m'accompagner jusqu'à la barrière. A chaque instant on apprenait de nouveaux massacres. Plusieurs personnes, très compromises alors, étaient dans ma chambre ; je priai Tallien de ne pas les nommer ; il s'y engagea et tint sa promesse. Je montai dans ma voiture avec lui, et nous nous quittâmes sans avoir pu nous dire mutuellement notre pensée ; la circonstance glaçait la parole sur les lèvres (IIIe partie, chap. x.)

Mmc DE STAEL SAUVE ACHILLE DU CHAYLA

Un jeune gentilhomme français, M. Achille du Chayla, neveu du comte de Jaucourt, voulut sortir de France avec un passeport suisse que nous lui avions envoyé, pour le sauver sous un nom supposé, car nous nous croyions très permis de tromper la tyrannie. A Moret, ville frontière, située au pied du mont Jura, on soupçonna M. du Chayla de n'être pas ce que son passeport indiquait, et on l'arrêta, en déclarant qu'il resterait prisonnier jusqu'à ce que le lieutenant baillival de Noyon attestât qu'il était Suisse. M. de Jaucourt demeurait alors chez moi, sous l'un de ces noms suédois dont nous étions les

inventeurs (1). A la nouvelle de l'arrestation de son neveu, son désespoir fut extrême ; car ce jeune homme, alors de la réquisition, porteur d'un faux passeport et, de plus, fils d'un des chefs de l'armée de fondé, devait être fusillé à l'instant même, si Fou devinait son nom. Il ne restait qu'un espoir, c'était, d'obtenir de M. Reverdîl, lieutenant baillival à Nyon, de réclamer M. du Chayla comme véritablement natif du pays de Vaud.

J'allai chez M. Reverdil pour lui demander cette grâce ; c'était un ancien ami de mes parents, et l'un des hommes les plus éclairés et les plus considérés de la Suisse française (1). Il me refusa d'abord, en m' opposant des motifs respectables ; il se faisait scrupule d'altérer la vérité pour quelque objet que ce pût être ; et de plus, comme magistrat, il craignait de compromettre son pays par un acte de faux. « Si la vérité est découverte, me disait-il, nous n'aurons plus de droit de réclamer nos propres compatriotes, qui peuvent être arrêtés en France, et j'expose ainsi l'intérêt de ceux qui me sont confiés, pour le salut d'un homme auquel je ne dois rien. » Cet argument avait un côté très plausible ; mais la fraude pieuse que je sollicitais pouvait seule sauver la vie d'un homme qui avait' la hache meurtrière suspendue sur sa tête. Je restai deux heures avec M. Reverdil, cherchant à vaincre sa conscience par son humanité; il résista longtemps : mais quand je lui répétai plusieurs fois : « Si vous dites non, un fils unique, un homme sans reproche, est assassiné dans vingt-quatre heures, et votre simple parole le tue », mon émotion, ou plutôt la sienne, triompha de toute autre considération, et le jeune du Chayla fut réclamé. C'est la première fois qu'il se soit offert à. moi une circonstance dans laquelle deux devons luttaient l'un contre l'autre avec une égale force ; mais je pense encore, comme je pensais il y a vingt-trois ans, que le danger de la victime devait l'emporter sur les dangers incertains de l'avenir. H n'y a pas, dans le court espace de l'exis-

(1) « Deux messieurs, de Montmorency et de Jaucourt, sont chez moi depuis deux mois, sous des noms suédois ; M. de Narbonne y arrive sous un nom espagnol. » (Mme de Staël à Meister, 21 décembre 1793. — Lettres inédites de Mme de Staël à Henri Meister, publiées par

USTERI et RlTTER.)

ri) M. Reverdi] avail été choisi pour présider à, L'éducation du mi de Danemark. II a écrit, pendant son séjour dans le Nord, des Mémoires d'un grand intérêt sur les événements dont il a, été témoin.

Ces Mémoires n'ont pas encore paru. (Note de Védition de 1818.)

tence, une plus grande chance de bonheur que de sauver la vie à un homme innocent : et je ne sais comment l'on pourrait résister à cette séduction, eu supposant que, dans ce cas-là, c'en soit une. (IIIe partie, chap. xvm. )

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