‹ Mme de StaëlChapitre 96 sur 112 · UNE GENEREUSE DEMARCHE · texte numérisé non relu

UNE GENEREUSE DEMARCHE

Deux jours après le supplice de M. d'Ambert, je vis entrer dans ma chambre, h dix heures du matin, le frère de M. Norvins de Montbreton, que j'avais connu en Suisse pendant son émigration (1). Il me dit, avec une grande émotion, que l'on avait arrêté son frère, et que la commission militaire était assemblée pour le juger à mort ; il me demanda si je pouvais trouver un moyen quelconque de le sauver. Comment se natter de rien obtenir du Directoire, quand les prières du général Bernadotte avaient été infructueuses? et comment se résoudre cependant à ne rien tenter pour un homme qu'on connaît, et qui sera fusillé dans deux heures si personne ne vient à son secours? Je me rappelai tout à coup que j'avais vu chez Barras un général Lemoine. celui que j"ai cité à l'cccasion de l'expédition de Quiberon, et qu'il m'avait paru causer volontiers avec moi. Ce général commandait la division de Paris, et il avait le droit de suspendre les jugements de la commission militaire établie dans

(1) Voir, p:>ur toute cette affaire, le Mémorial de Norvins de Montbreton, édit. de Lmiznc de Laborie (Pion, éd.), et Lacretelle, Dix années d'épreuves. — Mme de Staël confond les dates. Le marquis d'Anibert fut exécuté le 2 juillet 1798. Nirvins fut arrêté en brumaire an VI (novembre 1797) pmir n'avoir pas obéi à la 1 >i du 19 fructidor concernant les émigrés. L'ordre de dessaisissement du ministre de la police générale, Sotin, au prés'dent de la commission militaire est du 18 bruina rc an VI (8 novembre 1797).

.Madame de Staki.. 1 1

cette ville. Je remerciai Dieu de cette idée, et je partis à l'instant même avec le frère du malheureux Norvins ; nous entrâmes tous les deux dans la chambre du général, qui fut bien étonné de me voir. Il commença par me faire des excuses sur sa toilette du matin, sur son appartement ; enfin, je ne pouvais l'empêcher de revenir continuellement à lapolitesse, quoique je le suppliasse de n'y pas donner un instant, car cet instant pouvait être irréparable. Je me hâtai de lui dire le sujet de ma venue, et d'abord il me refusa nettement. Mon cœur tressaillait à l'aspect de ce frère qui pouvait penser que je ne trouvais pas les paroles faites pour obtenir ce que je demandais. Je recommençai nies sollicitations, en me recueillant pour rassembler toutes mes forces : je craignais d'en dire trop, ou trop peu ; de perdre l'heure fatale après laquelle c'en était fait, ou de négliger un argument qui pouvait frapper au but. Je regardais tour à tour la pendule et le général, pour voir laquelle des deux puissances, son âme ou le temps, approchait le plus vite du terme. Deux fois le général prit la plume pour signer le sursis, et deux fois la crainte de se compromettre l'arrêta ; enfin, il ne put nous refuser, et grâces lui soient encore rendues. Il donna le papier sauveur, et M. de Moutbreton courut au tribunal, où il apprit que son frère avait déjà tout avoué ; mais le sursis rompit la séance, et l'homme innocent a vécu.

C'est notre devoir, à nous autres femmes, de secourir dans tous les temps les individus accusés pour des opinions politiques, quelles qu'elles puissent être; car qu'est-ce que des opinions dans les temps de partis? Pouvons-nous être certains que tels ou tels événements, telle ou telle sitnation, n'auraient pas changé notre manière de voir? Et si l'on en excepte quelques sentiments invariables, qui sait comment le sort aurait agi sur nous ? (IIIe partie, chap. xxv.)

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