‹ Mme de StaëlChapitre 97 sur 112 · LE GENERAL BONAPARTE · texte numérisé non relu

LE GENERAL BONAPARTE

C'est avec ce sentiment (1) du moins que je le vis pour la première fois à Paris (2). Je ne trouvai pas de paroles pour lui répondre, quand il vint à moi me dire qu'il avait cherché mon père à

(1) Sentiment d'admiration.

(2) Le 16 frimaire an VI (6 décembre 1797). Cf. Mme de Staël et Napoléon.

Coppetc et qu'il regrettait d'avoir passé en Suisse sans le voir. Mais lorsque je fus un peu remise du trouble de l'admiration, un sentiment de crainte très prononcé lui succéda. Bonaparte alors n'avait aucune puissance ; on le croyait même assez menacé par les soupçons ombrageux du Directoire ; ainsi la crainte qu"il inspirait n'était causée que par le singulier effet de sa personne sur presque tous ceux qui rapprochent. J'avais vu des hommes très dignes de respect, j'avais vu aussi des hommes féroces : il n'y avait rien, dans l'impression que Bonaparte produisit sur moi, qui pût me rappeler ni les uns ni les autres. J'aperçus assez vite, dans les différentes occasions que j'eus de le rencontrer pendant son séjour à Paris, que son caractère ne pouvait être défini par les mots dont nous avons coutume de nous servir ;il n'était ni bon, ni violent, ni doux, ni cruel, à la façon des individus à nous connus. Un tel être, n'ayant point de pareils, ne pouvait ni ressentir, ni faire éprouver aucune sympathie : c'était plus ou moins qu'un homme. Sa tournure, son esprit, son langage sont empreints d'une nature étrangère ; avantage de plus pour subjuguer les Français, ainsi que nous l'avons élit ailleurs.

Loin de me rassurer en voyant Bonaparte plus souvent, il m'intimidait toujours davantage. Je sentais confusément qu'aucune émotion du cœur ne pouvait agir sur lui. Il regarde une créature humaine cemme un fait ou comme une chose, mais non comme un semblable. Il ne hait pas plus qu'il n'aime; il n'y a que lui pour lui ; tout le reste des créatures sont des chiffres. La force de sa volonté consiste dans l'imperturbable calcul de son égoïsme ; c'est un habile joueur d'échecs dont le genre humain est la partie adverse qu'il se propose de faire échec et mat. Ses succès tiennent autant -aux c[ualités qui lui manquent, qu'aux talents qu'il possède. Ni la pitié, ni l'attrait, ni la religion, ni l'attachement à une idée quelconcjue, ne sauraient le détourner de sa direction principale. E est pour son intérêt ce que le juste doit être pour la vertu : si le but était bon, sa persévérance serait belle.

Chaque fois cjue je l'entendais parler, j'étais frappée de sa supériorité : elle n'avait pourtant aucun rapport avec celle des hommes instruits et cultivés par l'étude ou la société, tels que l'Angleterre et la France peuvent en offrir des exemples. Mais ses eliscours indiquaient le tact des circonstances, comme le chasseur a celui de sa proie. Quelquefois il racontait les faits politiques et militaires de sa vie d'une façon très intéressante; il avait même, dans les récits qui permettaient de la gaieté, un

peu de l'imagination italienne. Cependant rien ne pouvait triompher de mon invincible éloignement pour C3 que j'apercevais en lui. Je sentais dans son âme une épée froide et tranchante qui glaçait en blessant ; je sentais dans son esprit une ironie profonde à laquelle rien de grand ni de beau, pas même sa propre gloire, ne pouvait échapper ; car il méprisait la nation dont il voulait les suffrages, et nulle étincelle d'enthousiasme ne se mêlait à son besoin d'étonner l'espèce humaine.

Ce fut dans l'intervalle entre le retour de Bonaparte et son départ pour l'Egypte, c'est-à-dire vers la fin de 1797, que je le vis plusieurs fois à Paris, et jamais la difficulté de respirer que j'éprouvais en sa présence ne put se dissiper. J'étais un jour à table entre lui et l'abbé Sieyès : singulière situation, si j'avais pu prévoir l'avenir ! J'examinais avec attention la figure de Bonaparte ; mais, chaque fois qu'il découvrait en moi des regards observateurs, il avait l'art d"ôter à ses yeux toute expression, comme s'ils fussent devenus de marbre. Son visage était alors immobile, excepté un sourire vague qu'il plaçait sur ses lèvres à tout ha?ard, pour dérouter quiconque voudrait observer les signes extérieurs de sa pensée.

L'abbé Sieyès, pendant le dîner, causa simplement et facilement, ainsi qu'il convient à un esprit de sa force. Il s'exprima sur mon père avec une estime sentie. C'est le seul homme, dit-il. qui ait jamais réuni la plus parfaite précision dans les calculs d'un grand financier à V imagination d'un poète. Cet- éloge me plut, parce qu'il était caractérisé. Le général Bonaparte, qui l'entendit, me dit aussi quelques mots obligeants sur mon père et sur moi, mais en homme qui ne s'occupe guère des individus dont il ne peut tirer parti.

Sa figure, alors maigre et pâle, était assez agréable ; depuis. il est engraissé, ce qui lui va très mal : car on a besoin de croire un tel homme tourmenté par son caractère, pour tolérer un peu que ce caractère tasse tellement souffrir les autres. Comme sa stature est petite, et cependant sa taille fort longue, il était beaucoup mieux à cheval qu'à pied ; en tout, c'est la guerre, et seulement la guerre qui lui sied. Sa manière d'être dans la société est gênée sans timidité ; il a quelque chose de dédaigneux quand il se contient, et de vulgaire quand il se met à l'aise ; le dédain lui va mieux, aussi ne s'en fait-il pas faute.

Par une vocation naturelle pour l'état de prince, il adressait déjà des questions insignifiantes à 1ou< ceux qu'on lui présentait. Êtes-vous marié? demandait-il à l'un des convives. Com-

bien avez-vous d'enfants? disait-il à l'autre. Depuis quand êtesvous arrivé? Quand partez-vous? et autres interrogations de ce genre, qui établissent la supériorité de celui qui les fait sur celui qui veut bien se laisser questionner ainsi. Il se plaisait déjà dans l'art d'embarrasser, en disant des choses désagréables : art dont il s'est fait depuis un système, comme de toutes les manières de subjuguer les autres en les avilissant. Il avait pourtant, à cette époque, le désir de plaire, puisqu'il renfermait dans son esprit le projet derenverferle Directoire et de se mettre à sa place ; mais, malgré ce désir, on eût dit qu'à l'inverse du prophète il maudissait involontairement, quoiqu'il eût l'intention de bénir.

Je l'ai vu un jour s'approcher d'une Française très connue par sa beauté, son esprit et la vivacité de ses opinions (1) ; il se plaça tout droit devant elle comme le plus roide des généraux allemands, et lui dit : «.Madame, je n'aime pas que les femmes se mêlent de politique. — Vous avez raison, général, lui répondit-elle, mais dans un pays où on leur coupe la tête, il est naturel qu'elles aient envie de savoir pourquoi. » Bonaparte alors ne répliqua rien. C'est un homme que la résistance véritable apaise ; ceux qui ont souffert son despotisme doivent en être autant accusés que lui-même.

Le Directoire fit au général Bonaparte une réception solennelle qui, à plusieurs égards, doit être considérée comme une époque dans l'histoire de la Révolution. On choisit la cour du palais du Luxembourg pour cette cérémonie. Aucune salle n'aurait été assez vaste pour contenir la foule qu'elle attirait ; il y avait des spectateurs à toutes les fenêtres et sur tous les toits. Les cinq directeurs, en costume romain, étaient placés sur une estrade au fond de la cour, et près deux les députés des deux conseils, les tribunaux et l'Institut. Si ce spectacle avait eu heu avant que la représentation nationale eût subi le joug du pouvoir militaire, le 18 fructidor, on y aurait trouvé de la grandeur : une belle musique jouait des airs patriotiques, des drapeaux servaient de dais au Directoire, et ces drapeaux rappelaient de grandes victoires.

Bonaparte arriva très simplement vêtu, suivi de ses aides de camp, tous d'une taille plus haute que la sienne, mais presque courbés par le respect qu'ils lui témoignaient. L'élite de la France, alors présente, couvrait le général victorieux d'applau-

(1 1 Mme de Condorcet.

dissements ; il était l'espoir de chacun : républicains, royalistes, tous voyaient le présent et l'avenir dans l'appui de sa main puissante. Hélas ! de tous les jeunes gens qui criaient alors : Vive Bonaparte, combien son insatiable ambition en a-t-elle laissé vivre !

M. de Talleyrand, en présentant Bonaparte au Directoire, l'appela le libérateur de l'Italie et le pacificateur du continent. Il assura que le général Bonaparte détestait le luxe et V éclat, misérable ambition des âmes communes, et qu'il aimait les poésies cVOssian, surtout parce qu'elles détachent de la terre. La terre n'eût pas mieux demandé, je crois, que de le laisser se détacher d'elle. Enfin Bonaparte parla lui-même avec une sorte de négligence affectée, comme s'il eût voulu faire comprendre qu'il aimait peu le régime sous lequel il était appelé à servir.

11 dit que depuis vingt siècles le royalisme et la féodalité avaient gouverné le monde, et que la paix qu'il venait de conclure était l'ère du gouvernement républicain. Xorsque le bonheur des Français, ajouta-t-il, sera assis sur de meilleures lois organiques, l Europe entière sera libre. Je ne sais s'il entendait, par les lois organiques de la liberté, l'établissement de son pouvoir absolu. Quoi qu'il en soit, Barras, alors son ami et président du Directoire, lui répondit, en le supposant de bonne foi dans tout ce qu'il venait de dire ; il finit par le charger spécialement de conquérir l'Angleterre, mission un peu difficile.

On chanta de toutes parts l'hymne que Chénier avait composé pour célébrer cette journée. En voici le premier couplet :

Contemplez nos lauriers civiques !

L'Italie a produit ces fertiles moissons ; Ceux-là croissaient pour nous au milieu des glaçons ; Voici ceux de Fleuras, ceux des plaines belgiques. Tous les fleuves surpris nous ont vus triomphants ;

Tous les jours nous furent prospères.

Que le front blanchi de nos pères Suit couvert des lauriers cueillis par leurs enfants. Tu fus longtemps l'effroi, sois l'honneur de la terre,

0 république des Français !

Que le chant des plaisirs succède aux cris de guerre,

La victoire a conquis la paix.

Hélas ! que sont-ils devenus, ces jours de gloire et de paix, dont la Franco se Battait il y a vingt années! Tous ces biens oui été dans les mains d'un seul homme : qu'en a-t-il fait? (IIIepartie, chap. xxvr.)

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