Mme (Madame) de Staël
Une personne qui a connu de près Mme de Staël et qui a été à même de recueillir de première main toutes les traditions de sa vie, Mme Necker de Saussure, a dit : « Ses ouvrages sont, pour ainsi dire, les mémoires de sa vie sous une forme abstraite.… ». Mme de Staël l’avait déclaré : « Quand on écrit pour satisfaire à l'inspiration intérieure dont l’âme est saisie, on fait connaître par ses écrits, même sans le vouloir, jusqu'aux moindres nuances de sa manière d’être et de penser. » C’est ainsi que je me propose de chercher dans les événements de la vie de Mme de Staël l'esprit de ses ouvrages.
Les premières impressions reçues du monde for=
Ne quël plus tard, nous colorons les choses. Pour ‘ Chateaubriand, ce furent les solitudes mélancolibu. ques de Combourg, les grandes bruyères voisines de : : l'Océan et « terminées par des forêts » où soufflaient … les tempêtes ; pour Lamartine, les coteaux de Milly, 2 la maison champêtre, les sentiers domestiques, un ciel doux et voilé, des horizons vagues et fuyants, une enfance pieuse auprès d'une mère chrétienne; pour Mme de Staël, ce fut, dans la vie intime, le “ spectacle d’un ménage heureux, et, dans la vie mon- aa daine, le spectacle d’un salon où se rencontraient les beaux esprits, où l’on s’exaltait et raillait tour à tour, * où l’on agitait tous les débats de la république des lettres et tous les problèmes de l’univers, où l’on dis- sertait sans fin, comme l’a dit un contemporain, SIT «les grandes vérités de la nature, l'immortalité de’ Le l’âme, l'amour de la liberté, le charme et le danger des passions ». Un ménage comme celui de ses pa- ES rents demeura la patrie idéale de son cœur; un salon, comme celui de sa mère, la patrie idéale de son esprit; e le bonheur dans le mariage fut l'utopie, et une 3 royauté de salon, l'ambition de son existence. el È D'une famille d’origine irlandaise, devenue protestante, HRRPAOPtÉE et acclimatée en Allemagne, - puis à Genève, né citoyen de cette AR « rattaché paï sa mère à des Français émigrés au com- mencement du xvui® siècle, M. Necker, au sol FE de ses études, se jeta dans les affaires de banque. Ces affaires le conduisirent à Paris où il fit carrière
LES NECKER. are
de publiciste et de financier. Mme du Deffand lui # reprochait de mettre de la métaphysique dans tout ce qu'il disait, et le fait est que ses écrits en sont A noyés. Il n’en mit point dans sa banque, qui prospéra. Il acquit une grosse fortune et consacra sa a “réputation par un, éloge de Colbert, que l’Académie 5 couronna en 1773. Necker aimait la popularité et : ambitionnait le pouvoir : la popularité, parce qu'il se figurait que l'opinion générale ne peut errer; le pouvoir, parce qu’il se croyait capable d'accomplir, dans l'intérêt de l'humanité, la réforme des affaires publiques. Il portait dans son ambition la sincérité d’un philanthrope, la gravité d'un calviniste attendri par les homélies du Vicaire savoyard; de la bonho- 2 mie dans le commerce intime, de la hauteur dans les relations politiques, un mélange de sensibilité s pour le genre humain, et de dédain pour les particuliers; des vues larges et systématiques, mais abs- à 4 traites, sur l’ensemble des affaires; l'incertitude, la L raideur et la minutie dans l’action. Il n’était point né ministre. | Il ne possédait ni la force ni la raison d'État. Il méeconnaissait Richelieu, il méprisait Mirabeau, il ne comprit pas Bonaparte. C'était un cœur noble et un caractère vénérable : ce n’était point une âme de feu. La Révolution lui échappa. Mais il obtint, sous l’an- A cien régime, ce succès surprenant d’un Genevois, #4 protéstant, commerçant et roturier, imposé pour ainsi 4 dire aux conseils du roi par le suffrage des hommes les plus éclairés de la France, et devenu populaire
dans la ville la plus libertine du monde, parmi la gent la plus rebelle aux vertus bourgeoises et aux croyances de Genève. Il le devait autant à sa fortune qu'à ses mérites. Sa banque lui permettait d'intéresser à sa réputation les hommes qui disposaient alors de la gloire : il donnait à dîner aux philosophes, et son salon était un de ceux qui gouvernaient l'esprit français.
C’est la part de Mme Necker dans l’entreprise laborieuse de l’élévation de son mari. Elle était fille de pasteur, et comme portée d’instinct aux œuvres, dans le sens chrétien du mot. La charité, exercée même avec excès, lui était un exercice salutaire. Elle s’y rafraîchissait. La vie du monde fut toujours pour elle une vie artificielle. Elle aimait le monde, elle le voulait aimer, elle se faisait-un devoir d'y paraître brillante. Elle s’y trouvait à la fois divertie, offusquée, contrainte, exaltée et étouffée : elle s'y consuma. Son intelligence était remarquablement cultivée ; mais sa curiosité d'esprit était constamment traversée de scrupules sur les articles de foi. Elle avait une singulière vivacité d’impressions, de la nervosité, dirait-on aujourd'hui, de la passion même, dans les attachements légitimes, mais avec une continuelle retenue de sa personne et comme une inquiétude secrète d’austérité. Malgré son goût des belles spéculations sentimentales et subtiles, son orgueil de tenir cour ouverte d'hommes célèbres, son désir de contribuer à la réputation d'un époux adoré, elle portait je ne sais quoi de tendu et de forcé dans