LES NECKER
une société pour laquelle elle n’était point née : Genevoise dépaysée parmi les Parisiens, chrétienne
égarée parmi les impies, les aimant sans les croire,”
les écoutant sans les approuver, les blâmant sans espérer de les convertir. Elle en souffrait dans ce qu’elle possédait de meilleur, la rectitude du cœur et la droiture du jugement. Elle aspirait à un autre air, à un air plus pur, celui des montagnes natales, mais elle était trop énervée pour le supporter. « Il est certain, écrivait-elle à une amie, qu'on peut et qu'on doit être plus heureux ailleurs; mais il faut, pour cela, ne pas connaître cet enchantement qui, sans faire le bonheur, empoisonne à jamais tous les autres genres de vie. »
Tel est le milieu où naquit, le 22 avril 1766, Germaine Necker, et où elle fut élevée. C'était une enfant prodigieusement précoce d'intelligence et de cœur, en même temps d’un naturel espiègle. Elle devint la joie de Necker. S'il la tenait dans une serre chaude, il voulait au moins ly laisser s’épanouir. La serre ne suffisait pas à Mme Necker, elle y prétendait joindre un appareil ingénieux et raffiné d'éducation. Elle rêvait de faire de sa fille un chefd'œuvre de l’art maternel, sachant tout et cependant pieuse; enthousiaste dans son imagination, modeste dans ses discours, sage dans sa conduite; très pure et très séduisante ensemble : tout l’éciat de l’existence, toutes les joies que donne le monde, sans For gueil de la vie et sans la frivolité. Elle se rompit l'esprit à forger cette chimère: L'enfant développait
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d'oflemême un génie prodigue qui débordait de tous les côtés. Elle rompit le moule. Le plan d’édu-
* cation de Mme Necker alla grossir le fatras dés
utopies pédagogiques. Le milieu emporta tout.
Dès que Germaine put penser, elle raisonna; elle s'exalta dès qu’elle sentit. À onze ans elle figurait aux réceptions, assise sur un tabouret en bois, aux pieds de la mère, très droite et silencieuse. Elle se tut en ces années pour le reste de sa vie. Elle écoutait Raynal, Thomas, Grimm, Buffon, Morellet, Suard qui s’occupaient fort d’elle et s’amusaient à suivre sur ses traits mobiles les impressions de leurs discours. Le théâtre tenait une grande place dans leurs entretiens. Marmontel et La Harpe en dissertaient indéfiniment et déclamaient leurs citations. Mlle Clairon venait parfois. Germaine profita de ses leçons. Elle accompagnait ses parents à la comédie et faisait des extraits des pièces. Elle en composa bientôt pour des pantins dont elle tenait les fils : il lui en resta toujours quelque chose dans la conception qu’elle se fit de la vie. Elle traça des portraits, selon le goût du temps. A quinze ans elle résuma l'Esprit des lois et rédigea un essai sur lé Compté rendu de Necker. Raynal lui demanda pour sa compilation des Deux Indes un « morceau » sur la révocation de l’édit de Nantes. Elle lisait à tort et à travers, préférant les romans, et parmi les romans, les plus-exaltés. On ne peut dire à quel äâge Rousseau lui fut révélé. II devint sa première idole. L'enlèvement de Clarisse fut un des événements de
LE CARACTÈRE. a
£a jeunesse. « Werther, a-t-elle dit, a fait époque dans ma vie. » Werther l’attendrit et l'attira, Love lace l’éblouit, l’effraya et la fascina longtemps. « Ce qui l’amusait était ce qui la faisait pleurer », rapporte une amie. La vue d'un homme célèbre lui donnait des battements de cœur. La louange -décernée à son père la faisait fondre en larmes. Elle avait dixsept ans, lorsque, se trouvant avec la vieille maréchale de Mouchy, elle lui demanda : « Madame, que pensez-vous de l'amour? » Voilà le ton de ses conversations et le cours de ses rêveries. Elle tomba malade. « Elle deviendra peut-être folle, dit Tronchin; mais elle sera certainement très malheureuse. » Ainsi se forma son esprit, un des plus ouverts et des plus étendus qu’on ait vus : une avidité insatiable de tout connaître, la capacité de tout embrasser; non seulement l'intelligence, mais la sympathie; une sorte de divination dés idées d'autrui, et comme
« une inspiration instantanée » de ses propres
idées : devinant autrui, d’ailléurs, et s'inspirant elle-même, non par réflexion, mais en courant, et comme au vol. Nul intervalle entre la pensée et la parole : la pensée naïssait et se vivifiait de la parole même. « La conversation était son inspiration et sa muse », a dit l’homme qui l’a le mieux comprise et le plus finement analysée. Elle vivait dans un état d'expansion et d'improvisation perpétuelles.
Il lui manquait lé gouvernement de soi-même, le recueillèment, la patience dé la pensée. Ce lui était une fatigue de s'appliquer. Elle avançait par grands
coups d’ailes, ne rampant jamais sur les idées, mais planant rarement. Elle ne se donna la peine de rien apprendre à fond. Elle ne connut point cette discipline d'esprit qui fit la grâce saine et forte d’une Sévigné, ce naturel dans le grand style, cette façon simple de s’exprimer mieux que personne, cette familiarité de la langue, retrempée à ses sources, et toujours plus précisé quand elle devient plus originale. Sa pensée se révoltait contre les lisières de Port-Royal; sa parole s’emportait sous le frein de Condillac. Elle n’entendait subir ni méthode ni grammaire. Ses aspirations furent toujours supérieures à ses idées; son cœur, pour des motifs analogues, demeura très souvent supérieur à ses discours et à ses actes.
Ce cœur ardent, emporté, mais droit; prodigue de ses dons et de sa confiance, ambitieux de retour et impatient de reconnaissance, par-dessus tout généreux, était aussi largement doué que lintelligence. « J’ai beaucoup de facultés de bonheur », dit Corinne. Germaine Necker en était trop avide, comme des idées, et trop insatiable. Elle n’admettait, en ses élans d'affection, d'obstacles ni en ellemême ni en dehors. Elle ne comptait ni avec les empêchements du monde, ni avec les contradictions des sentiments, ni avec aucure des misères de la vie où se déchirent et s’usent les passions. Enfin tous les sentiments en elle tournaient à la passion, et toutes les passions à l’orage. « Sa dévorante imagination » qui entraîna tout autour d'elle, l’entrainait
LE CARACTÈRE. 13 la première; ce fut son levier à remuer les âmes; elle en ébranla la sienne, qui ne fut jamais sereine. « Je suis, disait-elle plus tard, dans mon imagination comme dans la tour d'Ugolin. » :
Cependant elle possédait un fond de bon sens et de santé morale qui la soutint dans les tempêtes. Si elle ne comprenait point que les autres sentissent autrement qu’elle, ses sentiments, au moins, élaient sincères : cette sincérité était sa commune mesure, qu’elle s’appliquait à elle-même, très scrupuleusement. Le vertige des émotions passé, elle reprenait son équilibre et se jugeait. Ses examens de conscience la rendirent singulièrement perspicace et équitable. S'ils l’éclairaient, ils ne la consolaient guère. Sa clairvoyance d'analyse n'était la plupart du temps qu'un raffinement de souffrance. Mais, comme elle était essentiellement bonne, la souffrance perfectionna en elle la pitié.
Il faut noter ici, à l’origine, ces singularités de son caractère, car son génie en est né. Sa vie procède de ses sentiments tumultueux et tourmentés; ses écrits procèdent de son jugement et de sa pitié. En avançant dans la vie et en considérant son existence de plus haut, elle tira de ses propres épreuves une morale de plus en plus épurée. Ce qu’il y avait de rompu dans sa destinée s’acheva dans ses livres. C’est ainsi que des œuvres viriles et généreuses sortirent d’une carrière de troubles, d’agitations et parfois de faiblesses.
Heureusement pour. elle et pour ceux qui l’en-
touraient, elle éprouvait le besoin impérieux d'être distraite. Elle avait une faculté très souple d’enjouement et, quand son cœur n’était point engagé, un abandon charmant dans les relations.
« Corinne avait beaucoup de gaieté dans l'esprit. Elle apercevait le ridicule avec la sagacité d’une Française, et le peignait avec l'imagination d'une Italienne; mais elle mêlait à tout un sentiment de bonté: on ne voyait jamais rien en elle de calculé ni d’hostile; car, en toute chose, c’est la froideur qui offense, et l’imagination, au contraire, a presque toujours de la bonhomie. » Et Delphine : « ... Des expressions toujours choisies et un mouvement toujours naturel, de la gaieté dans l’esprit et de la mélancolie dans les sentiments, de l’exaltation et de la simplicité, de l’entraînement et de l'énergie! mélange adorable de génie et de candeur, de douceur et de force! possédant au même degré tout ce qui peut inspirer de l’admiration aux penseurs les plus profonds, tout ce qui doit mettre à l'aise les esprits
les plus ordinaires, s'ils ont de la bonté, s'ils aiment
à retrouver cette qualité touchante sous les formes les plus faciles et les plus nobles, les plus séduisantes et les plus naïves. »
C’est ainsi qu’elle se peint et qu'elle voudrait pa raître sur le théâtre du monde. Elle ne conçoit point la gloire et le bonheur en dehors de ce théâtre. Elle s'y intéresse à tout : sentiments, politique, art, littérature, philosophie; mais le reste de l'univers lui est indifférent. Elle n'aime point la promenade;
la nature lui semble morné; la méditation l’énerve: la rétraite la consterne; la solitude lui fait horreur. Elle à son côté vulnérable et son vampire, l’ennui. La société, qui est le charme de sa vie, en est aussi li nécessite. Elle ne se trouve qu’à Paris à l’aise et bien portante.
Cependant quelque chose en elle y étouffe, malgré elle, et y éclate. Elle place la source du bonheur dans l’enthousiasme, et elle cherche ce bonheur dans un terrain où tout est sable mouvant ou desséchement. Son caractère se révolte contre les conventions et les préjugés du monde, comme son esprit contre les méthodes de l’école et les usages de la langue. Elle prétend régner dans le monde, mais elle prétend se soustraire à la première condition de ce règne : l'étiquette, l’art de se maîtriser soimême en dominant les autres. Son naturel répugne non seulement à l'hypocrisie et à la stratégie mondaines, mais à la simple discrétion et à cette prudence que l’on pourrait appeler l'esprit de finesse dans la conduite. Pas plus d'intervalle entre la pensée et l'action qu’il n’y en a entre la pensée et la parole. « Votre caractère, lui disait un ami qui la connaissait bien, est incapable de braver les ennuis qu'on provoqué en cherchant à briller, »
Cette horreur de l'ennui, ou, si l’on veut, du vide, cette soif d’amusements, cétte avidité de briller et de plaire, Jointes à l'impuissance où elle est de se contraindre, la jettent dans de perpétuelles inconséquences. Elle possède une âme virile et impétueuse,
mais elle éprouve toutes les faiblesses de la femme. « Si l'étendue de son esprit, disait-elle de Delphine, lui donne de Findépendance, son caractère a besoin d'appui. » Le cœur et le génie de Germaine l’emportaient, au début, « de plein saut », sans souci du possible; puis, à la résistance des choses, « son admirable discernement du vrai, du réel, l’éclairait d’une illumination subite, la perçait, du même coup, comme d'un vif aiguillon; les retours étaient brusques... et, le plus souvent, le dédain des précautions à prendre pour couvrir la retraite, pour ménager les transitions, faisait beau jeu à la médiocrité envieuse et maligne ». Ces luttes intestines, dit le plus autorisé et le plus respectueux des témoins, le duc Victor de Broglie, « rendirent son existence orageuse, son intérieur en famille passionné, ardent, tumultueux », Elles détruisirent sa santé qu’elles ébranlèrent, de leurs commotions sourdes, dès les premières années.
Ces contrariétés fondamentales du caractère se reconnaissent dans les deux cultes de la jeunesse de Germaine : l’un, qui dura toujours, le culte bienfaisant de la religion domestique, le culte du foyer : celui de Necker; l’autre, le culte de l’idole étrangère, culte aux mystères insidieux et aux parfums empoisonnés, dont elle se détacha peu à peu, mais dont elle demeura à tout jamais troublée : celui de Rousseau. Necker et Rousseau célèbrent la vertu et promettent le bonheur; mais Necker place le bonheur dans la vertu, c’est à ce bonheur que le
génie de Germaine la convie; Rousseau place la vertu dans le bonheur, c’est à cette vertu sophistique que l'imagination de Germaine la sollicite. Au point où nous la prenons, vers sa vingtième année, elle en est encore au rêve; mais le rêve qui l'agite est celui qui l’agitera toujours à travers toutes les métamorphoses de la vie. Être aimée, comme elle voudrait aimer elle-même, dans un épanouissement incessant de tout son être, dans une félicité glorieuse et rayonnante de sa vie. À dix-neuf ans, elle écrivait dans son journal : « Une femme ne doit avoir rien à elle et trouver toute sa jouissance dans ce qu’elle aime ». A trente ans, elle confiait à un ami : « J'avais tout mis dans l'amour. Tous les sentiments dérivent de là dans la jeunesse. » À qua-
rante äns, elle fait dire à Corinne : « En cherchant.
la gloire, j'ai toujours espéré qu’elle me ferait aimer». Lorsque Germaine a conquis cette gloire, elle reconnaît que sans l’amour, tout y est vanité et conclut : « La gloire elle-même ne saurait être pour une femme qu'un deuil éclatant du bonheur ». L’ambition ne sera jamais chez elle qu'un désir exalté de plaire et qu'un courant dérivé de l'amour. Mais elle désire d'autant plus passionnément paraître brillante qu’elle se connaît moins belle. Il lui manque, et elle ne le sait que trop, l’enchantement de la vue, le charme muet et ineffable qui, par les yeux, s’insinue irrésistiblement dans les cœurs.
- Ses admirateurs la peignent en Muse, une lyre à
la main. C’est Clio ou Melpomène : « la prêtresse
ALBERT SOREL. — Mme de Staël, 2
la plus célèbre Pie la favorite du dieu, celle dont l’encéns lui est le plus agréable... Ses grands > 4 yeux noirs étincellent de génie; ses cheveux, de 3 couleur d'ébène , retombent sur ses épaules en boucles ondoyantes; ses traits sont plutôt pro noncés que délicats; on y Sent quelque chose au- % à + Le É
dessus de la destiiée de son sexe... » Mais on n’y sent point cette destinée même. Otez du portrait les attributs de mythologie et le fond allégorique, Vous voÿez une personne de taille moyenne, un peu Le trapue, non dépourvue de grâce ét d’aisance, mais sans cette sveltesse et cette élégance de nymphe, type ravissant de la beauté d'alors, que David et : Gérard immortaliseront dans les portraits de Juliette Récamier et de Mmé Regnauld de Saint-Jean d'Ans dély. : - € Ge n’est ni Amélie, ni Corinne même, c’est Didon, : è vierge encore mais prédestinée aux passions : des traits expressifs; un teint plus brun que frais, co= 56 loré cependant et s’animant à la parole; des épaules 3 bustes, mains de souveraine ét non de grande a coquette sentimentale; un front large; des cheveux noirs qui retombent épais et bouclés; le nez vigou< reux; la bouche fortement dessinée, les lèvres saillantes, largement ouvertes à la vie et à la parole, bouche d’orateur, au franc et bon sourire; tout le génie brille dans les yeux, aux regards éclatants < de lumière, confiants, superbes, profonds et doux au répos, impérieux quand l'éclair les traverse
sculpturäles; des bras puissants, des mains ro-
Mais pour que cet éclair luise, il faut le trépied avec l'inspiration. Germaine doit parler pour séduire ét conquérir pour se faire aimer : de là, je ne sais quoi d’agité dans son empressement à plaire et jusque dans sa bonté. L’ambition est che : elle au s:rvice du sentiment, mais le sentiment emprunte quelque chose de l'inquiétude et dé l’âprèté de l’am= bition, C’est l'amour eomme le conçoit un homme, l'amour qui domine. Or elle ne peut être heureuse si elle n’est dominée par l’homme qu’elle aime. Dans la vie, il lui faudrait un guide, dans l’amour un muître, et elle sera, dans la vie, la plus iñnsoumisé, dans l’amour, la plus despotique des créaturss.
« Qu’a-t-elle senti, celle qui n'a point vu dans l'objet de son choix un protecteur sublime, un guide fort et doux, dont le regard commande et supplie, et qui reçoit à genoux le droit de disposer de notre sort? ».. Un ami, « du même âge, auprès duquel vous devéz vivre et mourir; un ami dont tous les intérêts sont les vôtres, dont toutes les perspectives sont en commun avec vous, y compris celle de la tombe ».
Voilà son idéal. Tout y est encore illusion et con trariété, Ce mariage romanesque, elle ne peut se le figurer que däns le monde où elle veut vivre, sans lequel elle ne peut vivre; mais ce monde, frivole et malicieux, comportest-il un tel culte d’admiration? Quel homme y soutiendra ce personnage sublime ? Chez cette femme qui veut briller pour être aimée, qui ne veut aimer qu'un homme plus brillant qu’elle,
PR ie ce Re TON TONER TN I CP EE EME ED IE EEE
l'amour naîtra de l’étincelle des esprits; mais, la flamme allumée, l'amour s’y consumera. Ayant même que la jalousie ne le déchire, la rivalité des esprits
‘le blessera incessamment.
Relisez Delphine, ce roman de la vie de Mme de Staël; relisez surtout les lettres de Mile de Lespinasse, cette réalité de Delphine, vous y verrez comment, dans des cœurs de cette sorte, l’enchantement opère. C’est dans un souper de causeurs en vogue, que Mlle de Lespinasse rencontre l’homme qui va s'emparer d'elle; c’est en l’écoutant qu’elle se sent prise et déjà éperdue : « Oui,vous êtes bien aimable! Je viens de relire votre lettre : elle a la douceur de Gessner, jointe à l'énergie de Jean-Jacques. » Et maintenant, Delphine, après la première entrevue avec Léonce, dans le salon de Mme de Vernon : « Je causai longtemps avec lui, devant lui, pour lui... Chaque mot de Léonce ajoutait à mon estime, à mon admiration; sa manière de parler était concise, mais énergique ; et, quand il se servait d'expressions pleines de force et d'éloquence;:on croyait entrevoir qu'il ne disait qu'à demi sa pensée et que, dans le fond de son cœur, restaient encore des richesses de sentiment et de passion qu’il se refusait à prodiguer. Avec quel intérêt il daignait m’écouter! Non, je ne me fais pas l’idée d’une plus douce situation : la pensée excitée par les mouvements de l’âme, les succès de l’amour-propre changés en jouissances du cœur, oh! quels heureux moments! »
Tel est le cadre et tel le héros; il faut en tenir
OT me,
LA JEUNESSE. ol
note si l’on veut comprendre ce qui distingue l'amour dans la vie et dans l’œuvre de Mme de Staël, de ce qu’il est chez Rousseau, Chateaubriand, Lamartine, George Sand. Ce n’est ni sur « la plage sonore », ni sur les bords du lac environné de forêts profondes, ni sur le promontoire d’'Armorique, ni dans le désert où le « bruit des transports » de Chactas « se mêle au bruit de l'orage », que Delphine et Corinne se sentent ravies d'amour. L'homme qui les enchante n’est ni le rhéteur Saint-Preux, ni l’orageux René, ni le doux Paul, ni Sténio, ni Jocelyn, ni Mauprat, c'est un homme du monde, un homme à succès, un héros
d'académie , un de ces hommes dont parle lord :
Nelvil et qu'il admirait à Paris, « d'une instruction sérieuse, d’un talent supérieur, animés par le désir de plaire, plus encore que par ie besoin d'être utiles; recherchant les suffrages d’un salon, même après ceux d’une tribune, et vivant dans la société des femmes, pour être applaudis, plutôt que pour être aimés ».
En 1781, Germaine rencontra le comte de Guibert et son idéal se personnifia. Elle avait quinze ans, il en avait trente-huit, mais elle était étrangement précoce sous le rapport de l'esprit, et Guibert était environné d’une telle auréole que les années ne mar- ‘ quaient point sur lui. Elle ne fit que le considérer au passage et l'entendre discourir dans le salon de Mme Necker. Il avait dans le port hautain de la tête, dans le ton tranchant de la parole, dans l'autorité de ses succès, dans la présomption superbe de sa jeu-
Elle de son ne dis la retenue fort paique |
de sa conduite, je ne sais quoi d’imposant dont elle se sentit frappée. Elle ne soupçonna point la méca- nique subtile de ce fameux artisan de gloire. « Vous
LR seriez propre, lui écrivait, en ce temps-là même,
Mlle de Lespinasse, à faire le bonheur d'une âme SE vaine et le désespoir d'une âme sensible... J'ai ST. peur que vous ne soyez réduit à dire un jour : le Æ besoin de la gloire a fatigué mon âme. » Mlle de
Lespinasse en faisait l'expérience et s'en mourait; Germaine Necker la fit à son tour quand elle de- manda à un autre Guibert, plus jeune et plus brillant encore, la vertu, la tendresse, la passion et le É génie dont elle ornait alors le héros de ses rêves de jeune fille, À Ces rêves se traduisent dans ses premières com- positions. Elle essaya des vers : elle y réussit peu; les 1 images ne naissaient point spontanément dans sa pensée; elle était rebelle au rythme et à la rime. De DA tous les, vers qu'elle a écrits, je ne vois guère à retenir que les suivants : ils donnent une impression douce et passionnée :
Tu m'appelles ta vie : appelle-moi ton âme;
" Je veux un mot de toi qui dure plus d’un jour, D La vie est éphémère, un souffle éteint sa flamme; Mais l'âme est immortelle aussi bien que l'amour.
Re
scrit, Montmorency ;trois nouy elles ; Adélaïde et T héo-
N dore, ébauche de Delphine; Pauline, imitation de
FS
__ de jeunesse : les Lettres sur les écrits ét le caractère 6 de Jean-Jacques Rousseau. C’est un grand morceau de variations composé par une jeune virtuose, sur
de % a
Le
Clarisse; Mirza ou Lettre d'un voyageur, « anecdote
. fondée sur des circonstances de la traite des nègres ». Ce sont des compositions sentimentales, « sensi- bles », comme l’auteur se plaît à le répéter, Quel-
ques lignes seulement, pour en donner le ton :
« On m'a aimée quelquefois, dit Mirza; j'ai peut
être désiré d’être sensible; je voulais connaître ce
sentiment qui s'empare de toute la vie et fait à lui seul le sort de chaque instant du jour. » Mais Mirza a lu, beaucoup trop lu, encore plus causé et réfléchi : «Je n’ai pu, dit-elle, jusqu’à ce jour, ni me tromper ni être trompée. » — « Mirza, s'éerie Ximéo, queje vous plains! les plaisirs de la pensée n'occupent pas
tout entier ; ceux du cœur seul suffisent à toutes les facultés de l’âme, » Rien, dans ces essais, n'an-
nonce l'écrivain; mais tout y décrit l’état de l'âme et :
y révèle la femme.
C'est le principal, même le seul intérêt que présente aujourd'hui le plus important de ces ouvrages
un thème à la mode, pour des concerts de salon + le goût a changé, le genre est faux, la virtuosité est passée de mode; mais l'ouvrage est un aveu, presque
un programme de vie. Germaine subit le charme
de Rousseau, elle n’est point captivée. C'est une
| tique, Jane Grey; une le demeurée en manu
Pipes UE n D “< La ST à val
nuance qui se prononcera davantage avec les années. Elle marque la ligne qui sépare Germaine Necker des deux autres filles littéraires de Jean-Jacques : Mme Roland et George Sand. Mme Roland, c’est l’Héloïse incarnée; George Sand, c’est l’Héloïse exaltée jusqu'au génie; l’une est toute la vertu, l’autre toute la poésie de Rousseau; Germaine Necker n’est qu’une lectrice enthousiaste et une imitatrice indisciplinée. En réalité, elle se réclame de Rousseau et tâche de s’en inspirer, beaucoup plutôt qu’elle ne procède de lui. Elle n’atteindra jamais dans son style ni la sobriété du Contrat social, ni la simplicité enchanteresse des Confessions; elle ne s’appropriera guère que la rhétorique d'Émile. Pour le fond, son bon sens « inexorable », son esprit politique, l’esprit historique surtout, que l’expérience développera en elle, la conduiront très loin de Jean-Jacqués. [Il lui manque pour la parfaite pénétration du maître cette communauté de destinée qui forme le lien d’âme entre lui et Manon Phlipon ou Aurore Dupin. La fille de M. Necker ne sent revivre en elle ni Julie ni Sophie; elle ne se déclarera jamais citoyenne de la république du Contrat. Ni ces mœurs, ni ces passions, ni cette politique ne sont de son monde, et elle le signale dans ces deux jugements, dont l’un annonce l'historien futur et dont l’autre trahit la femme d'esprit : « Montesquieu est plus utile aux sociétés formées; Rousseau le serait davantage à celles qui voudraient se rassembler pour la première fois. » « Les sermons continuels de Julie
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