‹ Mme (Madame) de StaëlChapitre 27 sur 70 · LE. CONSULAT · texte numérisé non relu

LE. CONSULAT

tades jaillissaient de plus belle, et l’on peut juger des propos que lui prêtaient les espions et le public, aux traits qu'elle a relevés dans ses souvenirs : « Je souhaitais que Bonaparte fût battu, puisque c'était

. Je seul moyen d'arrêter les progrès de la tyrannie...

Le bien de la France exigeait qu’elle eût alors des revers... Moreau n’a-t-il pas regretté les lauriers de Stockach et de Hohenlinden? Il n’a vu que la France dans les ordres du premier consul; mais il appartenait à un tel homme de juger le gouvernement qui l’employait, et de prononcer lui-même, dans une pareille circonstance, quel était le véritable intérêt de son pays. » Les rapports reçus de Suisse n'étaient point de nature à affaiblir les préventions du premier consul. Mme de Staël y mit le comble en publiant un livre qui était, comme toute sa conduite d’alors, un mélange singulier de coquetterie envers la personne de Bonaparte, d’allusions satiriques à son gouvernement et de cabales contre son pouvoir.

De la Littérature considérée dans ses rapports avec les instututions sociales. — Cet ouvrage, qui format un volume de 600 pages, parut au mois d’avril 1800. C'est une thèse : la perfectibilité — nous disons au-

Jourd’hui le progrès — de l'esprit humain dans toutes

ses œuvres. Ce progrès trouve sa consécration dans la liberté; la liberté trouve sa garantie dans les institutions républicaines conçues et appliquées selon le système de l’auteur. La littérature française, régénérée par les mœurs républicaines, se rajeunira par l'influence des littératures étrangères.

ALserT Sorecz. — Mre de Staël. 6

«savane DE 5 srabr.

Montrer les rapports qui existent entre à litté- rature et les mœurs sociales, chercher ceux qui peuvent exister entre la littérature et les institutions

eu

politiques, c’est faire ouvrage d'historien philosophe

et se proposer un dessein inspiré de Montesquieu; mais il y faudrait des études immenses, des lec- 4 tures infinies, des connaissances universelles et une critique supérieure. Mme de Staël n'en a que des parties, des velléités surtout et souvent des inspirations. Il faudrait de plus un désintéressement complet de l'esprit, qui se laisserait modeler par l'histoire. Mme de Staël n’est point alors disposée à s’y prêter; elle fait plus : comme elle soutient une thèse, le progrès de toutes choses et notamment celui à de la littérature par la liberté, il faut que l’histoire +

s’y plie. L’effort que fait l’auteur offusque son intel- 2

ligence et trouble ses belles facultés naturelles d'ap= propriation, en particulier lorsqu'il s’agit des anciens. 2

Mme de Staël parle des Romains mieux que des. ? Grecs, non qu'elle préfère le génie de Romé, mais elle le connaît plus directement. Les allusions abondent dans ces chapitres, et, jugées à distance, elles ! semblent étrangement vaines. Quoi! c’est en un temps où renaissent les merveilles de Rome et où l’histoire semble rentrer dans ses prodiges, que Vé l'auteur écrit, croyant faire une épigramme : « I était, chez les anciens, permis au génie de se nom- sa

ds MÉTANSS

mer, à la vertu de s'offrir. La nation leur savait gré ts ‘d'être ambitieux de son estime. Maintenant il faut

se in dans la ES . La médiocrité est toute-

puissante! »

£ Tout, heureusement, n’est LEE jeu d'esprit en ces chapitres. Il s’y découvre nombre de vues de

à politique et d'histoire. Celles-ci, entre autres : l’art

GE 2.1 de penser est lié à la conservation de la liberté;

4 il faut à la démocratie une langue pure et une belle

k éloquence pour tenir constamment les esprits en | dignité, C’est cette constante tenue d'âme qui « fait | d’un territoire une patrie en donnant à la nation qui l’habite les mêmes goûts, les mêmes habitudes, les

__ mêmes sentiments ». La force militaire, toujours P __ identique à elle-même, ne saurait rien fonder d’original dans l’ordre de l'esprit : elle brise les volontés È des hommes, elle ne forme point les caractères qui de groupes d'hommes font les nations.

” L'auteur déveleppe, sur le moyen âge,uneopinion

qui ne laisse point d’être bardie pour son temps :

lespèce humaine n’a pas rétrogradé durant cette

__ période. C’est que l’histoire a un objet constant : la civilisation universelle; elle y travaille sans cesse, et c’est « la pensée, toujours la même, que l’on voit surgir de l’abime des faits et des siècles ».

On s'aperçoit, dans le voyage d’exploration que Mme de Staël fait à travers les littératures modernes, qu’elle connaît mal l'Italie et fort incomplètement .. l'Espagne. Elle parle bien de Machiavel, elle entend | très peu Dante, et nullement Cervantes. Elle se hâte . vers le Nord, qui l’attire et qui la retient. Elle y voit

partout « l'esprit de liberté » et elle consiruit sa

théorie sur l'authenticité des poèmes d'Ossian. C'est

la part, très large, de la fantaisie en ces essais; mais on y trouve la part, large aussi, de l'invention. Par exemple, cette pensée à rapprocher de ce qu'on lit, dans le livre des Passions, sur la mélancolie de

— l’amour : « Ce que l homme a fait de plus grand, ille

“doit au sentiment douloureux de l’incomplet de sa destinée ». Mme de Staël montre, dans Shakespeare, des beautés tragiques d’un ordre nouveau pour les Français : « la pitié sans aucun mélange d’admiration pour celui qui souffre, la pitié pour un être insignifiant et quelquefois méprisable ».

Le chapitre de la littérature allemande n’a plus qu'un intérêt : indiquer ce que Mme de Staël savait

de l’Allemagne avant d’y avoir voyagé. Elle en sa-

vait infiniment plus qu’on ne le suppose communé-

ment, mais elle le savait de seconde ou de troisième

main, par ses amis Benjamin Constant, Chènedollé,

Adrien de Lezay, Gérando, Charles de Villers surtout, qui fut son initiateur, On traduisait beaucoup, |

on imitait davantage à la fin de l’ancien régime. On s'y remit dès qu’on en eut le loisir. Poèmes, romans, drames, Gœthe, Schiller, Klopstock, Wieland, ‘urent introduits en France; mais on les habillait de

costumes qui les déguisaient plus ou moins, sous

prétexte de les mettre au ton et à la mode de Paris. |

Comme il n’y avait point de liberté politique en France au xvn° siècle, Mme de Staël n’y veut reconnaître qu’une littérature de théâtre. Le théâtre, à ses yeux, absorbe tout. Elle ne paraît pas avoir lu

l'Histoire des variations, ni médité sur les pensées de Pascal. Elle grandit démesurément le xvi® siècle. Elle traite Voltaire en poète. Elle se résume sur Jean-Jacques : « Il n’a rien découvert, mais il a tout enflammé ». Puis elle arrive à l'avenir, qu’elle croit discerner. Montesquieu, Rousseau, Condillac, génies républicains, dit-elle, ont commencé la révotion de la littérature. Il convient que la licence soit bannie des livres, ainsi que des mœurs, sous la République. L'objet de la littérature ne sera plus, comme au xvu* siècle, l’art d'écrire ; il sera l’art de penser, et la grandeur littéraire se mesurera au progrès de la civilisation.

Chemin faisant, elle s'arrête sur la destinée des femmes qui écrivent. Elle met ici en maximes son expérience personnelle, Marie-Antoinette et Rivarol la raillaient, le Directoire l'a tourmentée : « Dans les monarchies, dit-elle, les femmes [qui écrivent] ont à craindre le ridicule et dans les républiques la haine », Voilà du Montesquieu à peu de frais. [Il ne lui en coûte pas davantage d'ajouter cet aphorisme qui eût rendu rêveuse la grande Catherine : « Les femmes sans esprit de conversation ou de littérature ont ordinairement plus d'art pour échapper à leurs «evoirs; et les nations sans lumières ne savent pas être libres, mais changent très souvent de maîtres »,

Elle pressent que la politique pourra devenir une science; mais son bon sens la met aussitôt en garde contre les « absurdités atroces », la charlatanerie des formules et l’algébre sociale, Quelque précis, dit-

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de

elle, que soit le calcul, s’il n’est pas d'accord avec la ; é morale, il est faux : « La morale est la nature des choses dans l'ordre intellectuel ». La vertu pro- éède de l'enthousiasme : l’analyse la tue. Mme de #& Staël annonce que le roman deviendra plus pas= - sionné, et prendra davantage ses données dans l'ob- Fe servation du monde. Elle estime que la comédie & abandonnera les ridicules pour s'attaquer aux vices,

” démasquer les cyniques, les effrontés, les « char= latans de vice, frondeurs de principes, moqueurs des âmes ÿ ; la comédie les dépouillera de leur masque de prétendus hommes forts, et les montrera rampants eux-mêmes devant la forcée. Mme de Staël

un

ännonce ainsi ses propres romans et prédit un théâtre qui ne prévaudra que beaucoup plus tard.

Elle cherche, en tâtonnant, les routes de la poésie et ne les découvre pas. Elle en reste encore à la rhé- + torique de sa jeunesse. Elle voit Pavenir ae la poésie

tar

dans le progrès de la raison et le développement dé l'éloquence. La poésie de son temps a passé

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